{"id":6233,"date":"2013-11-26T11:32:24","date_gmt":"2013-11-26T10:32:24","guid":{"rendered":"http:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/?p=6233"},"modified":"2013-11-26T11:32:24","modified_gmt":"2013-11-26T10:32:24","slug":"yann-lacroix-les-paysages-du-present","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/yann-lacroix-les-paysages-du-present\/","title":{"rendered":"Yann Lacroix, Les paysages du pr\u00e9sent"},"content":{"rendered":"<p>L\u2019acte de peindre remonte \u00e0 des \u00e9poques que l\u2019on ne sait pas tout \u00e0 fait fixer et quelque peu fantastiques quand on tente de les imaginer tellement l\u2019\u00e9tendue du temps qui nous en s\u00e9pare est difficile \u00e0 figurer. Et l\u2019on ne sait pas non plus tr\u00e8s pr\u00e9cis\u00e9ment, ni avec certitude, le contexte, les intentions qui l\u2019entouraient alors.<!--more--> Des vestiges pourtant, glan\u00e9s au sol et soustraits aux recoins sombres de cavit\u00e9s rocheuses nous racontent \u00e0 leur mani\u00e8re muette des gestes qui \u00e9taient peu diff\u00e9rents des n\u00f4tres, une pratique assidue et d\u2019une fascinante ma\u00eetrise, une iconographie riche et complexe avec lesquelles la m\u00e9diatisation de Chauvet et Lascaux nous a familiaris\u00e9. De la m\u00eame mani\u00e8re et selon un axe g\u00e9ographique, l\u2019exploration syst\u00e9matique et r\u00e9p\u00e9t\u00e9e des lointains a peu \u00e0 peu gomm\u00e9 les zones d\u2019ombre et les inconnus des pratiques locales pour offrir \u00e0 l\u2019occident \u00e9largi une perception globale de ce qui il y a peu encore \u00e9tait de l\u2019ordre de l\u2019\u00e9tranger, de l\u2019exotique accessible \u00e0 quelques privil\u00e9gi\u00e9s ou sp\u00e9cialistes, et encore bien partiellement : les \u00e9tales des bouquinistes pr\u00e9sentent aujourd\u2019hui c\u00f4te \u00e0 c\u00f4te Beckmann, Hiroshige, Duchamp, Constable et un ouvrage sur la peinture aborig\u00e8ne. Sans doute n\u2019a-t-on jamais mesur\u00e9 avec un tel vertige qu\u2019aujourd\u2019hui l\u2019ampleur et l\u2019empilement cumulatif de cette histoire, son \u00e9tendue et la vari\u00e9t\u00e9 des formes qui la traversent, lointains du temps et de l\u2019espace \u00e0 port\u00e9e de main. <\/p>\n<p>Pour le dire tr\u00e8s concr\u00e8tement, n\u2019importe quel \u00e9tudiant en art aujourd\u2019hui se trouve alourdi d\u2019un monumental atlas mn\u00e9mosyne susceptible de recouvrir d\u2019un voile d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9 l\u2019horizon de ses intentions et de ses d\u00e9sirs. Chaque peintre pourrait reprendre de sa bouche les fameux mots de Picasso \u00e0 propos des figures rupestres de Lascaux : \u00ab Nous n\u2019avons rien invent\u00e9 \u00bb ou \u00ab nous n\u2019avons rien fait de mieux depuis \u00bb. Et peu importe l\u2019exactitude des propos rapport\u00e9s ou si encore il ne s\u2019agit l\u00e0 que d\u2019une l\u00e9gende. On sait l\u2019int\u00e9r\u00eat que Picasso porta aux productions pr\u00e9historiques comme celui qu\u2019il porta aux antiques et \u00e0 la statuaire oc\u00e9anienne ou africaine dont il fit quelques tentatives de synth\u00e8se. Chacun peut en outre en faire le constat pour lui-m\u00eame : l\u2019histoire de l\u2019art est un vertige semblable \u00e0 celui de l\u2019historie de l\u2019humanit\u00e9 et qui nous rend dans notre dur\u00e9e individuelle et notre espace \u00e9troit, mieux que toutes les vanit\u00e9s, \u00e0 notre petite mesure. Les \u00e9chapp\u00e9es modernes des avant-gardes, furent-elles relatives, ont laiss\u00e9 place \u00e0 l\u2019\u00e9talement d\u2019un pr\u00e9sent sans direction ni certitudes, d\u00e9sorient\u00e9.<br \/>\nLa toile n\u2019est pas tant une surface vierge, une angoisse blanche comme on a coutume de le dire qu\u2019un espace encombr\u00e9 qu\u2019il faut clarifier de ses choix. Choix d\u2019autant plus difficiles que tout est possible, l\u00e9gitime, valable dans l\u2019ordre ouvert des expressions actuelles vou\u00e9es \u00e0 la cohabitation, au m\u00e9tissage plus qu\u2019\u00e0 l\u2019exclusion comme l\u2019entendaient les extr\u00e9mistes modernes de la table rase.<br \/>\nSi alors quelques-uns s\u2019aventurent aujourd\u2019hui encore \u00e0 attraper pinceaux, crayons, appareil photo ou cam\u00e9ra vid\u00e9o ; si nous ne d\u00e9sesp\u00e9rons pas de travailler des formes d\u00e9risoires qui r\u00e9v\u00e8lent en toute extr\u00e9mit\u00e9 que la poign\u00e9e de questions qui nous taraude n\u2019est pas bien dissemblable de celles qui semblaient motiver les gestes de nos lointains anc\u00eatres, c\u2019est qu\u2019\u00e0 chacun d\u2019entre nous cela r\u00e9clame au pr\u00e9sent : l\u2019art n\u2019existe que d\u2019\u00eatre \u00e9prouv\u00e9. Toujours, il nous faut revenir dans l\u2019ar\u00e8ne, empoigner la b\u00eate par les cornes au milieu des rumeurs, des voix qui demandent, des agitations. Chercher \u00e0 savoir en acte ce qu\u2019il en est.<br \/>\nC\u2019est peut-\u00eatre aussi pourquoi la peinture semble nous raconter toujours sa propre histoire. Ce pourquoi elle ne peut, tentant de dire autre chose, faire tout \u00e0 fait comme si elle ne racontait pas toujours les conditions de sa permanence, sa g\u00e9n\u00e9alogie, les mouvements qui la fa\u00e7onnent, le myst\u00e8re qui est son fond.<\/p>\n<p>La jeune peinture de Yann Lacroix s\u2019avance l\u00e0, sur cet \u00e0-pic du pr\u00e9sent. Confront\u00e9e \u00e0 l\u2019ampleur invraisemblable des possibles, au relativisme absolu dans lequel il nous place que l\u2019on s\u2019est d\u00e9fait des fa\u00e7ons des avant-gardes et des certitudes clam\u00e9es fort. Elle tente encore de faire image, hors de l\u2019histoire peut-\u00eatre, du moins hors de ce qui s\u2019agite et qui ne semble plus que devoir se donner \u00e0 distance, \u00e0 travers les lueurs que la nuit retient au seuil des maisons, derri\u00e8re des fen\u00eatres qui esquissent des danses dont on n\u2019est pas, fantasmagoriques comme celles de Platon aux parois de la caverne.<br \/>\nGlissant de l\u2019une \u00e0 l\u2019autre de ses toiles r\u00e9centes, on imagine sans peine une suite de plans brefs t\u00e9moignant \u00e0 la mani\u00e8re fragment\u00e9e d\u2019un journal, d\u2019une forme d\u2019errance en marge du monde. Un r\u00e9cit visuel semblable \u00e0 celui que tient ce fugitif naufrag\u00e9 sur une ile dans la fameuse nouvelle de Bioy Casares, abordant les berges comme au matin d\u2019un jour neuf, observant dans le retrait l\u2019\u00e9trange ballai cin\u00e9matographique de ces gens revivant en boucle une seule et m\u00eame journ\u00e9e sous l\u2019impulsion des mar\u00e9es.<br \/>\nEt sans doute, cette \u00e9tendue, cette distension du temps et de l\u2019espace, sa disponibilit\u00e9 calme, \u00e9gale, comme rass\u00e9r\u00e9n\u00e9e, n\u2019y sont pas pour rien dans l\u2019attachement de Yann Lacroix au paysage \u00e0 la pr\u00e9f\u00e9rence des figures ou des sc\u00e8nes de vie. Ces vues qu\u2019il d\u00e9ploie ne sont peut-\u00eatre que la manifestation plus ou moins intuitive d\u2019une situation : l\u2019extension panoramique du monde dont participe l\u2019histoire de l\u2019art et en laquelle s\u2019enracine la postmodernit\u00e9.<br \/>\nDans sa mani\u00e8re m\u00eame de peindre, Yann Lacroix semble flottant, h\u00e9sitant entre empathie et distance, modulations et \u00e9conomie, introspection contemplative et vue d\u2019ensemble rapidement bross\u00e9e. Certains tableaux appellent les souvenirs de morceaux de Cueco, d\u2019autres les nocturnes de Monory, d\u2019autres encore semblent en quelques endroits citer le Peter Doig des Marquises&#8230; Comme si toute permanence, toute univocit\u00e9 \u00e9tait rendue impossible par les propri\u00e9t\u00e9s physiques du moment. D\u2019o\u00f9 l\u2019espace peut-\u00eatre qui d\u00e9termine ses toiles et auquel le format contribue : nous vient l\u2019impression que ces vues se d\u00e9couvrent \u00e0 l\u2019issue d\u2019un trajet ou d\u2019une ascension, quelque chose se d\u00e9gageant pour laisser \u00e0 percevoir soudainement l\u2019\u00e9tendue \u00e9tale, au murmure indistinct, de la grande temporalit\u00e9. Comme dans les toiles de Caspar David Friedrich ou de Carl Gustav Carlus, c\u2019est un vertige sid\u00e9rant, un aveuglement ouat\u00e9 qui semble se d\u00e9plier comme ind\u00e9finiment dans les g\u00e9ographies vari\u00e9es de paysages urbains simplifi\u00e9s par le soir, d\u2019un rivage qui se devine dans une clairi\u00e8re de palmiers, d\u2019un piton rocheux. <\/p>\n<p>Il est difficile \u00e0 ce stade d\u2019en dire davantage, de tenter de d\u00e9chiffrer dans les travaux de petit format qu\u2019il pratique en marge de ces grandes compositions, comme autant d\u2019esquisses ou d\u2019\u00e9tudes, les \u00e9volutions \u00e0 venir. C\u2019est le travail du peintre que de s\u2019aventurer sur ces rivages incertains, imprimant  \u00e0 sa sensibilit\u00e9 qui est pour grande part d\u00e9termin\u00e9 par l\u2019\u00e9poque un l\u00e9ger d\u00e9s\u00e9quilibre \u00e0 m\u00eame de retourner le regard sur lui-m\u00eame, offrant \u00e0 voir ce constat du pr\u00e9sent comme la pens\u00e9e offre des r\u00e9flexions.  <\/p>\n<p>Image : Yann Lacroix, Sans titre, huile sur toile 190&#215;210 cm, 2013<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>L\u2019acte de peindre remonte \u00e0 des \u00e9poques que l\u2019on ne sait pas tout \u00e0 fait fixer et quelque peu fantastiques quand on tente de les imaginer tellement l\u2019\u00e9tendue du temps qui nous en s\u00e9pare est difficile \u00e0 figurer. 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