{"id":6291,"date":"2014-02-08T22:36:22","date_gmt":"2014-02-08T21:36:22","guid":{"rendered":"http:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/?p=6291"},"modified":"2014-05-04T20:50:07","modified_gmt":"2014-05-04T19:50:07","slug":"trace-dessin","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/trace-dessin\/","title":{"rendered":"Trace et dessin"},"content":{"rendered":"<p><em>\u00ab Fixer des traits, c\u2019est jeter un filet d\u2019images sur ce qu\u2019on ne veut pas laisser fuir, c\u2019es emprisonner un \u00eatre, une chose dans un contour, donc les r\u00e9duire en esclavage, les condamner \u00e0 la d\u00e9cadence.<br \/>\nPour maitriser il faut conna\u00eetre, et conna\u00eetre c\u2019est d\u2019abord d\u00e9crire, \u00e9clairer, d\u2019une lumi\u00e8re qui va les limiter, ces forces dont l\u2019aveuglement multiple e\u00fbt \u00e9cartel\u00e9, \u00e9touff\u00e9 le descripteur, s\u2019il n\u2019e\u00fbt mis, entre lui et le d\u00e9crit, la description avec ses grillages. \u00bb <\/em><!--more--><br \/>\nRen\u00e9 Crevel<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\">*<\/p>\n<p>On conserve dans nos vies apais\u00e9es la crainte des coins sombres, des tournures mauvaises de certains lieux. Peur, irrationnelle comme on dit, d\u2019autant plus vive que l\u2019on se sent vuln\u00e9rable et qui se r\u00e9pand \u00e0 fortiori chez les jeunes enfants qui s\u2019imaginent avec plus que nous encore d\u2019angoisse -une angoisse non raisonn\u00e9e- que le noir camoufle des hostilit\u00e9s redoutables et sournoises. Car dans notre imagination au moins, qui n\u2019est rien d\u2019autre que le lieu de travail des souvenirs, l\u2019espace est le territoire de la lutte, le th\u00e9\u00e2tre de pr\u00e9dations. On loge dans le mal visible, dans le sombre, dans ce qui vient au dos quelque chose qui a \u00e0 voir avec le danger et la mort. Une vieille n\u00e9cessit\u00e9 veille derri\u00e8re la peur, un instinct de survie ou de conservation hume l\u2019air, se m\u00e9fie. Des souvenirs tr\u00e8s anciens qui ont vers\u00e9s d\u2019un \u00eatre \u00e0 l\u2019autre \u00e0 travers les \u00e2ges et que l\u2019on versera \u00e0 notre tour. Bient\u00f4t, \u00e0 l\u2019ombre r\u00e9elle se substitue la crainte. Peur et crainte viennent au-devant du r\u00e9el et on ne fait plus que regarder au monde de nos propres projections.<\/p>\n<p>Peut-on encore atteindre la trace ? La trace nue, sans vouloir y lire ? Ou est-ce que le langage tapisse tout ?<br \/>\nIl est des traces comme des ombres, l\u2019esprit les tourne en signes. La trace est parente de l\u2019empreinte, des tournures caract\u00e9ristiques du ciel, du buisson qui frissonne, des odeurs discr\u00e8tes en lesquelles on a toujours eu \u00e0 lire. Chaque impact, brisure, chaque trait ou t\u00e2che, marque, est la trace de quelque chose. On ne peut s\u2019emp\u00eacher de la mettre en perspective, de la faire jouer dans un enchainement causal qui nous concerne, de l\u2019int\u00e9grer \u00e0 une narration. Il y a cette histoire du galet de Makapansgat en lequel un de nos lointains anc\u00eatres australopith\u00e8que avait reconnu l\u2019apparence sch\u00e9matique d\u2019un visage humain et qui devait l\u2019avoir tellement fascin\u00e9 qu\u2019il avait d\u00e9cid\u00e9 de s\u2019en accompagner : on l\u2019a retrouv\u00e9 \u00e0 ses c\u00f4t\u00e9s dans une caverne distante de plusieurs dizaines de kilom\u00e8tres des torrents ass\u00e9ch\u00e9s les plus proches. Trois millions d\u2019ann\u00e9es apr\u00e8s, nous partageons son regard retrouvant dans le jaspe polis une de ces formes acheiropo\u00ef\u00e8te du hasard : on ne peut s\u2019emp\u00eacher d\u2019y voir l\u2019\u00e9vocation d\u2019un visage. Voit-on encore le galet derri\u00e8re?<\/p>\n<p>La question est de savoir ce que remue alors le signe. Comment il ouvre l\u2019exp\u00e9rience ou l\u2019espace. Ce \u00e0 quoi il ouvre.<\/p>\n<p>Il se peut, et c\u2019est le cas des repr\u00e9sentations dites figuratives, que le trait, ou un ensemble de trait savamment dispos\u00e9s et modul\u00e9s figurent un objet ou un \u00eatre. Qu\u2019il appelle la comparaison et \u00e0 la suite, la pr\u00e9sence imaginaire ou verbale d\u2019une r\u00e9alit\u00e9. Le dessin joue alors de la silhouette, du contraste par lequel se donnent les volumes, des limites par lesquelles se laissent percevoir des ruptures de plans. Bref, il joue du langage de l\u2019\u0153il. Il s\u2019ajuste au filtre interpr\u00e9tatif qui d\u00e9termine notre perception.<br \/>\nAussit\u00f4t se fait la bascule. Ceci ferait une t\u00eate, ceci ferait un signe auquel accrocher la pens\u00e9e, une chose \u00e0 laquelle s\u2019appuyer pour d\u00e9cider de nos mouvements moteurs ou internes. La trace, comme signe potentiel est une stimulation. L\u2019\u0153il s\u2019accroche au signe dans ses mouvements de saccade comme un insecte z\u00e8bre le carreau, tourne et bute \u00e0 l\u2019ouverture. C\u2019est une suite de caresses, comme une danse incantatoire. Il y a dans ces mouvements \u00e0 la d\u00e9licatesse \u00e9trange comme la reconnaissance de la vue au visible. Reconnaissance des sens au monde sensible qui en a donn\u00e9 la n\u00e9cessit\u00e9 et en permet l\u2019usage.<br \/>\nSigne et regard sont li\u00e9s par un d\u00e9sir r\u00e9ciproque. Li\u00e9s par cet espace qui interc\u00e8de l\u2019un pour l\u2019autre et qui n\u2019est autre que l\u2019espace de l\u2019interpr\u00e9tation, de la fabrique du sens.<\/p>\n<p>De quoi ce besoin d\u2019interpr\u00e9tation serait-il l\u2019objet ? D\u2019un besoin de sens, de signification (c&rsquo;est-\u00e0-dire l\u00e0 encore une ad\u00e9quation entre l&rsquo;expression des choses et ce que travaille notre propre pens\u00e9e)? Ou bien pourrait-on dire, un besoin \u00e9gocentrique de ce que le monde s\u2019adresse \u00e0 nous ? Besoin de faire siennes, de porter \u00e0 soi en se les rendant assimilables les fa\u00e7ons par lesquelles la r\u00e9alit\u00e9 se laisse percevoir ? Besoin d\u2019att\u00e9nuer l\u2019\u00e9tranget\u00e9 si ce n\u2019est l\u2019\u00e9tranger, ce qui \u00e9tant autre nous appara\u00eet parfois comme un myst\u00e8re, un rire blanc, un tumulte ou un silence ? Transformer en objet d\u2019usage un sujet d\u2019angoisse ? Besoin de distinguer ? C\u2019est-\u00e0-dire de voir \u00e0 travers le regard, c\u2019est-\u00e0-dire se dresser comme sujet.<\/p>\n<p>C\u2019est un peu tout \u00e7a sans doute qui travaille en sous-main les dessins de Tapi\u00e8s. Les plus \u00e9pur\u00e9s surtout, l\u00e0 o\u00f9 il n\u2019est parfois plus rien \u00e0 voir qu\u2019une simple croix, h\u00e2tive et sommaire. Rien d\u2019autre qu\u2019une traduction primitive, primale de l\u2019\u00eatre, de l\u2019homme qui se situe, de l\u2019espace dans sa conjugaison d\u2019un horizon et de la verticalit\u00e9 du soleil traversant le ciel. Un des enfants que l\u2019on porte en gigogne se repr\u00e9sentant un coucher de soleil.<\/p>\n<p>Peut-\u00eatre que le dessin, simplement, ouvre \u00e0 l\u2019\u00eatre.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Image : <em>Antoni Tapi\u00e8s.<\/em><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00ab Fixer des traits, c\u2019est jeter un filet d\u2019images sur ce qu\u2019on ne veut pas laisser fuir, c\u2019es emprisonner un \u00eatre, une chose dans un contour, donc les r\u00e9duire en esclavage, les condamner \u00e0 la d\u00e9cadence. 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