{"id":6306,"date":"2014-02-16T10:14:04","date_gmt":"2014-02-16T09:14:04","guid":{"rendered":"http:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/?p=6306"},"modified":"2014-05-04T20:48:14","modified_gmt":"2014-05-04T19:48:14","slug":"josue-rauscher-le-pelerinage-a-emaus","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/josue-rauscher-le-pelerinage-a-emaus\/","title":{"rendered":"Josu\u00e9 Rauscher, le p\u00e8lerinage \u00e0 Emma\u00fcs"},"content":{"rendered":"<p>C\u2019est un pi\u00e8ge de l\u2019esprit en quelque sorte\u00a0: nous ne pouvons aborder au monde visible sans en faire un objet de notre monde visuel. C\u2019est-\u00e0-dire, sans l\u2019investir de qualit\u00e9s r\u00e9pondant au travail du regard. Il n\u2019est nulle chose qui ne r\u00e9ponde de son apparence. L\u00e0 peut-\u00eatre est le mouvement essentiel de l\u2019art\u00a0: abolir toute indiff\u00e9rence.<!--more--><\/p>\n<p>Je ne sais pas, il me faut l\u2019avouer, quels en sont les ressorts internes. S\u2019il faut y voir une tr\u00e8s ancienne habitude de vouloir faire parler le monde pour estomper le vertige, calmer l\u2019angoisse ou la marque d\u2019une pulsion dominatrice entendant tout construire depuis soi, le langage en d\u00e9miurge autoritaire. Quelque chose d\u2019autre encore. Nous ne savons jamais tout \u00e0 fait ce qui nous remue.<\/p>\n<p>Je constate seulement un d\u00e9sir des formes. Une attirance probl\u00e9matique en ce qu\u2019elle concerne le regard, l\u2019aptique et ainsi ne se donne aucune r\u00e9solution concr\u00e8te comme pourraient appeler la faim ou le d\u00e9sir sexuel. Le regard esth\u00e9tique est une sorte d\u2019appel qui ne semble pas pouvoir se combler. Il lance dans le vide.<\/p>\n<p>On est l\u2019esclave de ses d\u00e9sirs. Leurs objets nous retiennent. Je regarde. L\u2019\u0153il flaire, tourne la chose, s\u2019emm\u00eale au visible sans qu\u2019il puisse enserrer l\u2019objet, clore le geste. Aucune accroche ferme. L\u2019exp\u00e9rience est singuli\u00e8re parce qu\u2019elle dilate justement ce temps de la vue en un montage de regards. Le constat laisse perplexe\u00a0: c\u2019est beau. Et c\u2019est comme un aveu d\u2019impuissance. C\u2019est beau, comme pour dire\u00a0: cela ne dit rien, ne correspond \u00e0 rien, cela \u00e9chappe \u00e0 ce par quoi les objets du monde pouvaient m\u2019\u00eatre parlants, familiers, des rep\u00e8res. Cela exc\u00e8de l\u2019horizon des usages concrets. C\u2019est beau comme pour dire\u00a0: cela est hors de moi, et en ce que cela m\u2019intrigue, m\u2019attire j\u2019en ressent comme la sensation \u00e0 le suivre d\u2019\u00eatre pouss\u00e9 hors de moi, d\u2019\u00eatre ouvert. Si je veux descendre encore dans le fond de l\u2019exp\u00e9rience, c\u2019est le plaisir infantile d\u2019apprendre, d\u2019ouvrir l\u2019\u00e9tendue autour de soi, de d\u00e9centrer, faire l\u2019exp\u00e9rience excitante de l\u2019espace. Et je touche alors \u00e0 cette duplicit\u00e9, cette impuret\u00e9 du d\u00e9sir qui lie la f\u00e9licit\u00e9 du plaisir \u00e0 sa violence, \u00e0 l\u2019angoisse du vertige. Il y a une peur tr\u00e8s profonde qui remue dans le beau. Le beau est bizarre (Baudelaire), le beau d\u00e9sesp\u00e8re (Valery), le beau est sans concept (Kant). Il a liaison avec l\u2019obscur.<\/p>\n<p>Ce qui m\u2019\u00e9tonne, c\u2019est la terrible simplicit\u00e9, la trivialit\u00e9 presque de l\u2019objet du regard. Des vases, des pots, des pieds tourn\u00e9s et d\u2019autres variations formelles aux courbes souples, volubiles parfois dont les moulages gris clair, moyen ou soutenu \u00e9talent comme un inventaire \u00e9l\u00e9gant, silencieux. Une sorte de cabinet de curiosit\u00e9 tentant comme il en est le principe une forme de monde en miniature, un vertige familier. Les choses s\u2019\u00e9quilibrent, les socles entrent dans le jeu, devenant la manifestation du repos, de postures, sc\u00e9narisant les objets tout en participant de leurs volumes. Tout n\u2019est plus qu\u2019ensemble, variations, tournures, ruptures de plans et souplesses serpentines, ondulations, figures de mouvements. Vestiges et signes \u00e9pars, lav\u00e9s, fant\u00f4mes, \u00e9difices mimant les d\u00e9lires du d\u00e9sir, r\u00e9pertoire ou liste, atlas de formes, paysage et modulations, beaut\u00e9 nue des formes.<\/p>\n<p>C\u2019est un des principes f\u00e9d\u00e9rateurs du travail de Josu\u00e9 Rauscher, la mise en relations d\u2019\u00e9l\u00e9ments jouant de connivences de formes, renvoyant l\u2019un \u00e0 l\u2019autre par un jeu d\u2019\u00e9chos. Et ce qui pourrait passer de prime abord pour un entrep\u00f4t chaotique, un d\u00e9sordre, r\u00e9v\u00e8le une disposition, un arrangement pr\u00e9cis, souvent teint\u00e9 d\u2019humour, un travail. Une communication silencieuse, un phras\u00e9 mat aiguillant la pens\u00e9e. Une image s\u2019impose, englobant tous les objets, les archives et les catalogues\u00a0; celle de correspondances. Installations et sculptures sont des pens\u00e9es en forme, des tentatives d\u2019accorder ce qui est \u00e9pars, dispers\u00e9 \u00e0 la faveur d\u2019une image po\u00e9tique. Beau comme la rencontre fortuite sur une table de dissection etc.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>C\u2019est un pi\u00e8ge de l\u2019esprit en quelque sorte\u00a0: nous ne pouvons aborder au monde visible sans en faire un objet de notre monde visuel. C\u2019est-\u00e0-dire, sans l\u2019investir de qualit\u00e9s r\u00e9pondant au travail du regard. 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