{"id":6315,"date":"2014-02-17T11:03:16","date_gmt":"2014-02-17T10:03:16","guid":{"rendered":"http:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/?p=6315"},"modified":"2014-05-04T20:47:25","modified_gmt":"2014-05-04T19:47:25","slug":"de-la-laideur-picasso","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/de-la-laideur-picasso\/","title":{"rendered":"De la laideur, Picasso"},"content":{"rendered":"<p>On me disait de Picasso qu\u2019il \u00e9tait la bascule funeste parce qu\u2019il avait renonc\u00e9 \u00e0 la beaut\u00e9, vers\u00e9 dans la destruction, la d\u00e9construction. Le h\u00e9raut de cette volont\u00e9 moderne de rupture \u00e0 tout prix, de l\u2019\u00e9gocentrisme brutal qui l\u2019accompagne. Qu\u2019apr\u00e8s, on n\u2019avait plus fait que de se complaire dans le laid, l\u2019absence de soin, la violence et que \u00e7a avait emport\u00e9 le si\u00e8cle. <!--more--><br \/>\nJe ne me souviens que tr\u00e8s vaguement du temps o\u00f9 je trouvais laides ses convulsions volubiles, bris\u00e9es, o\u00f9 je me laissais choquer par les d\u00e9formations anatomiques. Je n\u2019avais pas 17 ans. Certainement que la beaut\u00e9 que j\u2019y ai lu ensuite n\u2019\u00e9tait pas une beaut\u00e9 classique, digne, indiff\u00e9rente, mais il ne m\u2019est pas venu \u00e0 l\u2019id\u00e9e que ceci \u00e9chappait \u00e0 la beaut\u00e9. En feuilletant les monographies, j\u2019\u00e9tais pris par l\u2019\u00e9nergie et les inventions, la profusion, la richesse, cette esp\u00e8re de poigne qui semblait attraper la peinture en son entier, ses mani\u00e8res, son histoire \u2013 c\u2019est l\u2019artiste athl\u00e9tique, celui qui joue des \u00e9paules. Et, oui, j\u2019ai trouv\u00e9 belles ses figures sculpt\u00e9es dans l\u2019espace de la toile, tordues, ces \u00e9quilibres de signes. Savoureuses et justes, toujours port\u00e9es par un geste s\u00fbr, exempt de maladresses, une sorte de force sup\u00e9rieure et pourquoi pas nietzsch\u00e9enne.<br \/>\nIl y a le m\u00e9tier et l\u2019histoire, la maitrise technique pr\u00e9coce et ce mouvement d\u2019affranchissement, de lib\u00e9ration qui n\u2019est pas sans \u00e9voquer les esclaves inachev\u00e9s de Michel-Ange. Sans doute Picasso a-t-il cru savoir au d\u00e9part ce qu\u2019\u00e9tait la beaut\u00e9. Et puis il y a regard\u00e9 mieux, il a sond\u00e9 Le Greco, Toulouse-Lautrec, Ingres, les salles poussi\u00e9reuses du Trocad\u00e9ro, C\u00e9zanne, l\u2019art populaire. A ce moment sans doute, il a entrevu le caract\u00e8re fondamentalement impur de la beaut\u00e9, les visc\u00e8res de V\u00e9nus \u2013 il fr\u00e9quente les bas quartiers de Barcelone, puis les nuits de Paris. Peut-\u00eatre est-ce une conception tr\u00e8s platonicienne : le beau a \u00e0 voir avec le vrai. Il ne s\u2019agit pas d\u2019apparence, mais de mise \u00e0 jour de mouvements internes. Il lui faudra tout dire, par-del\u00e0 le bien et le mal, par-del\u00e0 la morale. Il y aura comme on sait l\u2019enchev\u00eatrement de la sensualit\u00e9, de la mis\u00e8re et de la mort \u2013 la syphilis \u2013 dans le bordel de la rue d\u2019Avignon. Et par la suite, toute une s\u00e9rie de figurations tragi-comiques, l\u2019expression du d\u00e9sir dans sa cruaut\u00e9, la peinture dans ses humeurs. Je me laisse \u00e9mouvoir aujourd\u2019hui encore par quelques figures grotesques et touchantes conjuguant ampleur et intime comme cette femme sur la plage, collection du mus\u00e9e des Beaux arts de Lyon, qui \u00e9voque dans sa pose le tireur d\u2019\u00e9pine antique (spinario). Toute l\u2019\u0153uvre de Picasso est marqu\u00e9e d\u2019ailleurs par ces clin-d\u2019\u0153il, r\u00e9f\u00e9rences, citations, emprunts. On est loin de la suppos\u00e9e table rase des avant-gardes, des ruptures radicales. Mais les filiations, les continuit\u00e9s \u00e0 l\u2019\u0153uvre chez Picasso sont marqu\u00e9es par un regard de peintre, un regard actif, tout l\u2019inverse d\u2019une consid\u00e9ration acad\u00e9mique. Picasso ne regarde pas depuis l\u2019histoire mais depuis les gestes, depuis ce qu\u2019il lui semble \u00eatre \u00e0 l\u2019\u0153uvre dans les \u0153uvres. On s\u2019est toujours \u00e9tonn\u00e9 de ce qu\u2019au moment o\u00f9 il envisage Les Demoiselles d\u2019Avignon, l\u2019exposition qui le retient n\u2019est pas celle de C\u00e9zanne qu\u2019il juge encore mal, mais celle d\u2019Ingres. Mais en Ingres, il ne voit pas tant le n\u00e9oclassique orientaliste \u00e0 la touche lisse que la sensualit\u00e9, les imbrications des corps dans le Bain Turc qui lui \u00e9voquent maisons closes et harem, plaisirs et domination, les libert\u00e9s anatomiques des Odalisques. Ingres est sur le chemin qui m\u00e8ne \u00e0 l\u2019art ib\u00e9rique populaire, \u00e0 l\u2019art oc\u00e9anien, \u00e0 la statuaire \u00ab n\u00e8gre \u00bb.<br \/>\nL\u00e0 o\u00f9 les premiers dessins affirment la volont\u00e9 de transformer un sujet d\u2019angoisse en sujet d\u2019usage, d\u2019assagir la r\u00e9alit\u00e9 sauvage, Picasso peignant les M\u00e9nines &#8211; comme Bacon peindra la figure du Pape &#8211; ouvre l\u2019image pour en extirper les humeurs tumultueuses, la sauvagerie, la violence \u2013 violences inscrites dans le rapport qu\u2019il entretient avec elles et qu\u2019il sait \u00eatre tout \u00e0 la fois omissions ou dissimulations de Velasquez qu\u2019il lui veut extirper et r\u00e9actions que provoquent en lui l\u2019affirmation calme de la toile canonique.<br \/>\nOui, il y a de la beaut\u00e9 \u2013 des beaut\u00e9s \u2013 et un amour de la beaut\u00e9 chez Picasso. Une beaut\u00e9 qui n\u2019a pas peur de sa folie, de ses passions et qui fait \u00e9cho \u00e0 celle que promeut Breton on conclusion de Nadja : une beaut\u00e9 convulsive, sinon rien. <\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>On me disait de Picasso qu\u2019il \u00e9tait la bascule funeste parce qu\u2019il avait renonc\u00e9 \u00e0 la beaut\u00e9, vers\u00e9 dans la destruction, la d\u00e9construction. Le h\u00e9raut de cette volont\u00e9 moderne de rupture \u00e0 tout prix, de l\u2019\u00e9gocentrisme brutal qui l\u2019accompagne. 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