{"id":6327,"date":"2014-03-15T09:42:07","date_gmt":"2014-03-15T08:42:07","guid":{"rendered":"http:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/?p=6327"},"modified":"2014-05-04T20:46:33","modified_gmt":"2014-05-04T19:46:33","slug":"armand-dupuy-par-mottes-froides","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/armand-dupuy-par-mottes-froides\/","title":{"rendered":"Armand Dupuy, Par mottes froides"},"content":{"rendered":"<p>Ses obsessions, ses questionnements, ces heures \u00e0 buter, il ne veut surtout les imposer \u00e0 ses proches, ni \u00e0 personne. Cela se fera dans les marges, dans les instants entrecoup\u00e9s, fragment\u00e9s gagn\u00e9s aux n\u00e9cessit\u00e9s ordinaires de la vie de famille, du gagne pain, dans le silence du petit matin quand la maison dort encore. <!--more--> Et cela \u00e9videmment m\u2019\u00e9voque Pierre Bergounioux, opini\u00e2tre,  sans \u00e9gards pour lui-m\u00eame, tout au travail, \u00e0 son imp\u00e9rieux d\u00e9sir d\u2019\u00e9claircissement et aux autres. Je pense \u00e0 ce que m\u2019avait dit Philippe Blanchon une fois : \u00eatre son propre patron c\u2019est accepter davantage que ce que l\u2019on aurait support\u00e9 s\u2019en voir impos\u00e9 par un autre. On devient son propre tortionnaire.<br \/>\nCe qui nous est donn\u00e9 de lire d\u2019Armand Dupuy vient de l\u00e0, de la n\u00e9cessit\u00e9 personnelle, exigeante de serrer au plus pr\u00e8s ce qui \u00e9chappe et ne fait jamais que laisser para\u00eetre, tr\u00e8s bri\u00e8vement, les morceaux d\u2019un contour et d\u2019une forme d\u2019urgence contextuelle, de discr\u00e9tion d\u00e9terminant le \u00ab chemin court \u00bb qui caract\u00e9rise ses vers, les mots comme coll\u00e9s au plus pr\u00e8s, ramass\u00e9s dans cet avant la phrase qui fait toute la fulgurance po\u00e9tique. Toute po\u00e9sie, \u00e9crit Balzac, proc\u00e8de d\u2019une rapide vision des choses. Comme accord\u00e9e aux mouvements du monde.<br \/>\nL\u2019impression en est d\u2019un livre intime, qui parle bas. Un livre dans le froid du matin, l\u2019\u00e9mergence brumeuse du monde travaill\u00e9 par une certaine d\u00e9tresse que je ne peux m\u2019emp\u00eacher de rapprocher de Beckett dans son phras\u00e9 le plus ext\u00e9nu\u00e9, son \u00ab rater encore \u00bb, son \u00ab bon qu\u2019\u00e0 \u00e7a \u00bb.<br \/>\nArmand Dupuy \u00e9crit la table, ce qui brasse la t\u00eate, la neige qui d\u00e9pose derri\u00e8re la fen\u00eatre <em>par mottes froides<\/em> et dont le blanc, le floconnement collent \u00e0 son esprit, disent en miroir l\u2019\u00e9tat de sa pens\u00e9e. Il \u00e9crit le repas, l\u2019ordinaire ent\u00eatant, les gestes \u00e9troits, la petite malade la nuit. Et les lectures, amiti\u00e9s qui s\u2019\u00e9crivent au milieu dans l\u2019attention sensible, d\u00e9licate de celui qui cherche \u00e0 formuler au plus juste ses perceptions, ses ressentis et qui bute dans les yeux comme dans la langue \u00e0 cette impasse de l\u2019\u00eatre du monde ou de son exp\u00e9rience.<br \/>\nIl y a quelque chose de grave dans la difficult\u00e9 de cerner ou d\u2019\u00e9noncer ce qui se donne pour le monde, <em>\u00ab\u00a0impronon\u00e7able endroit\u00a0\u00bb<\/em>. Quelque chose de d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9, d\u00e9sabus\u00e9 peut-\u00eatre, tragique certainement. <em>\u00ab\u00a0On arrache des images aussi vaines et ressass\u00e9es que les mottes d\u2019hier. On s\u2019use \u00e0 dire \u00e7a dans des mots faibles, incapables, et peut-\u00eatre qu\u2019il faudrait se taire\u00a0\u00bb<\/em>. Parce que sans \u00e7a, c\u2019est l\u2019insignifiance qui guette, la platitude la plus morne, la passivit\u00e9 la plus d\u00e9moralisante, \u00ab\u00a0l&rsquo;attente\u00a0\u00bb, mains vides qui p\u00e8sent. Il faut un peu de trouble dit-il avec Char, parvenir \u00e0 troubler, \u00e0 remuer l\u2019ordinaire, incorporer, atteindre, tenir ce trouble pour justifier son existence. Il faut d\u00e9passer l\u2019aveuglement physique et mental.<br \/>\nMoteur central de la po\u00e9sie dit ici avec une sobri\u00e9t\u00e9 et une sensibilit\u00e9 rare, un doute profond, loin des fanfaronnades, une n\u00e9cessit\u00e9 sinc\u00e8re, vitale. <\/p>\n<p>Armand Dupuy, <em>Par mottes froides<\/em>, \u00e9ditions Le Taillis Pr\u00e9, 2014.<\/p>\n<p><em>Image : Bernard Plossu, vue du jardin de Giverny.<\/em><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Ses obsessions, ses questionnements, ces heures \u00e0 buter, il ne veut surtout les imposer \u00e0 ses proches, ni \u00e0 personne. Cela se fera dans les marges, dans les instants entrecoup\u00e9s, fragment\u00e9s gagn\u00e9s aux n\u00e9cessit\u00e9s ordinaires de la vie de famille, du gagne pain, dans le silence du petit matin quand la maison dort encore.<\/p>\n","protected":false},"author":5,"featured_media":6328,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_et_pb_use_builder":"","_et_pb_old_content":"","_et_gb_content_width":"","footnotes":""},"categories":[1],"tags":[],"class_list":["post-6327","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-non-classe"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/6327","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/users\/5"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=6327"}],"version-history":[{"count":5,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/6327\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":6362,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/6327\/revisions\/6362"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/media\/6328"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=6327"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=6327"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=6327"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}