{"id":6333,"date":"2014-03-15T10:05:50","date_gmt":"2014-03-15T09:05:50","guid":{"rendered":"http:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/?p=6333"},"modified":"2014-05-04T20:45:53","modified_gmt":"2014-05-04T19:45:53","slug":"martin-jakob-partir-de-quand-de-quoi-a-t-il-sculpture","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/martin-jakob-partir-de-quand-de-quoi-a-t-il-sculpture\/","title":{"rendered":"Martin Jakob. A partir de quand, de quoi y a-t-il sculpture ?"},"content":{"rendered":"<p>C\u2019est une question que je me posais r\u00e9cemment, visitant une exposition de Bernard Plossu, mais qui se formule \u00e0 vrai dire \u00e0 chaque fois que quelque chose me retient et il est vrai d\u2019avantage encore avec les photographies (il est si facile techniquement aujourd\u2019hui de faire des photographies). Je me demande d\u2019abord \u00e0 quoi \u00e7a tient ? <!--more--> A quoi elles tiennent ? Qu\u2019est-ce qui les fait exister, qu\u2019est-ce qui les distingue dans la profusion aveuglante, \u00e9puisante des images ? D\u2019o\u00f9 vient que ce qui pourrait passer pour l\u2019ordinaire banal d\u2019un bus qui passe, un peu flou dans la lumi\u00e8re du soir, de l\u2019arrangement d\u2019une rue, d\u2019une silhouette humide qui se d\u00e9croche en contre-jour d\u2019une fen\u00eatre \u2013 et qui l\u2019est assur\u00e9ment, ordinaire, jusqu\u2019\u00e0 un point, me fascine finalement, appelle contemplation et plaisir ? Pourquoi y a-t-il image et non pas bribes inconsistantes, anecdotiques au sens pauvre du terme, rien ?<br \/>\nDes assemblages de Martin Jakob : en quoi sont-ils des sculptures ? Et si c\u2019est le terme qui semble le plus ad\u00e9quate pour les d\u00e9signer, sinon de dire \u00ab des choses \u00bb, comme Rilke \u00e9voquant en en \u00e9pousant la souplesse, la diversit\u00e9, l\u2019\u0153uvre de Rodin, qu\u2019est-ce qu\u2019elles mettent en jeux, qu\u2019est-ce qu\u2019elles manifestent ? Qu\u2019est-ce qui en fait l\u2019objet d\u2019un regard, d\u2019une pens\u00e9e, d\u2019une \u00e9motion esth\u00e9tique quand il pourrait &#8211; quand il n\u2019y a au fond la plupart du temps que d\u00e9bris, rebus insignifiants ? Quand il pourrait n\u2019y avoir l\u00e0 rien que traces r\u00e9siduelles d\u00e9risoires et n\u00e9gligeables de l\u2019immense et tumultueuse activit\u00e9 humaine. Un peu de sueur, de sciure, des clous, rien. <\/p>\n<p>Je regarde les s\u00e9ries sur les murs, de l\u2019Atlantique \u00e0 la M\u00e9diterran\u00e9e, du Portugal \u00e0 la Gr\u00e8ce. Les images ne prouvent rien, n\u2019attestent de rien, elles racontent avec les qualit\u00e9s expressives qui sont les leurs un voyage que je peux alors r\u00eaver, une d\u00e9rive du regard avec ses points d\u2019accroche qui \u00e9pouse ma propre confusion. La conformation de notre esprit est telle que nous ne pouvons nous emp\u00eacher de faire de chaque objet du regard un signe et de replacer ce signe dans le territoire d\u00e9velopp\u00e9 d\u2019une narration. Pourtant, ce n\u2019est pas seulement sous le mode de la s\u00e9quence, du r\u00e9cit de voyage soumis \u00e0 mon propre jeu interpr\u00e9tatif, comme l\u2019accrochage pourrait le sous-entendre, que ces images existent. En v\u00e9rit\u00e9, chaque photographie se dit d\u2019abord dans son unit\u00e9 compacte, visuelle, sa graphie, ses arrangements internes, comme les volumes de Martin Jakob imposent une pr\u00e9sence formelle nuanc\u00e9e de mati\u00e8res et de couleurs avant toute question. Je me demande une fois de plus comment se fait-il qu\u2019elles retiennent mon regard, provoquent en moi cette d\u00e9rive int\u00e9rieure ? Quelle intensit\u00e9, quel appel du dedans de l\u2019image m\u2019impose d\u2019y regarder ?<br \/>\nDes sculptures de Martin Jakob : qu\u2019est-ce qu\u2019elles racontent ? Plus abruptement encore : Qu\u2019est-ce qu\u2019elles sont ?<\/p>\n<p>Les photographes nous ont appris \u00e0 aller l\u00e0. Adget a parcouru Paris, ne fixant \u00e0 premi\u00e8re vue rien que de prosa\u00efques, de pittoresques morceaux de ville qui ne racontent rien d\u2019\u00e9loquent, ne manifestent rien sinon ce \u00ab fantastique social \u00bb  qui leur donne une signification plus intime, sentimentale, et contribue \u00e0 former le portrait \u00e9trange et fascinant de ce que Baudelaire appelait la vie moderne. D\u2019autres, Germaine Krull, Laslo Moholy-Nagy, Mac Orlan et beaucoup encore apr\u00e8s eux ont trac\u00e9 de leurs images le plan de  cette ville imaginaire \u00ab qui cherche son nom \u00bb, ont fabriqu\u00e9 une certaine r\u00e9alit\u00e9 jusque-l\u00e0 confin\u00e9e aux marges du regard. Ils ont pris des lignes, des lumi\u00e8res, des pans de murs, ils en ont fait une aventure. Ils les ont vu et ainsi sugg\u00e9r\u00e9 de les voir avec eux, \u00e9largissant le champ du pittoresque, du photographique. C\u2019\u00e9tait buter aux formes comme \u00e0 des visages et recevoir leur regard retourn\u00e9 surgi comme une v\u00e9nus anadyom\u00e8ne.<br \/>\nDu territoire que balise Martin Jakob aussi on cherche le nom. Le champ \u00e9largi de la sculpture, comme les photographes forgeaient celui de l\u2019exp\u00e9rience de la ville ?<\/p>\n<p>On n\u2019en fini pas de lire dans les objets les plus prosa\u00efques, dans les arrangements, les \u00e9quilibres du visible les plus courants ce regard qui vous fixe et semble t\u00e9moigner pour un \u00eatre. Jamais peut-\u00eatre, avant les poivrons de Weston, les plantes de Blossfeld le regard ne s\u2019\u00e9tait affirm\u00e9 aussi manifestement comme une chose du toucher, confirmant avec Merleau-Ponty que \u00ab toute vision a lieu quelque part dans l\u2019espace tactile \u00bb . C\u2019est b\u00eate un poivron, m\u00eame sculpt\u00e9 par la lumi\u00e8re. C\u2019est b\u00eate \u2013 m\u00eame grotesque si l\u2019on veut &#8211; de tirer le portrait de tiges et de feuilles, de se laisser fasciner par l\u2019ombre qui d\u00e9pose sur un pan de mur. L\u2019art a toujours \u00e0 voir avec une certaine na\u00efvet\u00e9, \u00ab l\u2019enfance retrouv\u00e9e \u00e0 volont\u00e9 \u00bb disait Baudelaire.<\/p>\n<p>Les sculptures involontaires g\u00e9n\u00e9r\u00e9es par la ville, l\u2019industrie humaine, captur\u00e9es et presque fabriqu\u00e9es par les photographes du d\u00e9but du XX\u00e8me si\u00e8cle en m\u00eame temps que quelques curieux surprenaient la po\u00e9sie de l\u2019\u00e9criture automatique, la cr\u00e9ativit\u00e9 du hasard ont contribu\u00e9 \u00e0 dessiner l\u2019aventure esth\u00e9tique de la modernit\u00e9, mettant en crise les notions de m\u00e9tier, de technicit\u00e9, d\u2019autorit\u00e9, d\u2019univocit\u00e9, comme celle d\u2019unit\u00e9 finie, de noblesse. On prend du bois, du carton, des collages de papier, les titres des journaux, les objets disponibles et dans l\u2019inachev\u00e9, l\u2019esquisse d\u2019une image, le spectateur trouvera mati\u00e8re \u00e0 poursuivre. Y a-t-il alors dans le travail de Martin Jakob quelque chose des associations surr\u00e9alistes, suscitant des rencontres propres \u00e0 exciter la pens\u00e9e ? De ces beaut\u00e9s bizarres et dr\u00f4les, sinueuses qui se laissaient entrevoir dans la rencontre sur une table de dissection d\u2019un parapluie et d\u2019une machine \u00e0 coudre   ? Comme d\u2019un long et raisonn\u00e9 d\u00e9r\u00e8glement de tous les sens  ? Quelque chose d\u2019un \u00ab l\u00e2chez tout \u00bb  \u00e0 l\u2019encontre des conventions, d\u2019un grand jeu oppos\u00e9 \u00e0 l\u2019organisation fonctionnaliste et rationnelle, s\u00e9rieuse, d\u2019une attention amus\u00e9e \u00e0 ce qu\u2019il advient dans les p\u00e9riph\u00e9ries, \u00e0 c\u00f4t\u00e9 des beaux morceaux de l\u2019art ?<br \/>\nN\u2019invite-t-il pas \u00e0 regarder ce qu\u2019il advient aux marges des projets les plus \u00e9labor\u00e9s, dans leur parodie m\u00eame, quand l\u2019intention n\u2019est plus que pr\u00e9texte \u00e0 faire jouer ce qui dans les pr\u00e9sences composites qu\u2019ils dressent, les r\u00e9cits les plus primitifs qu\u2019ils \u00e9voquent (les d\u00e9buts de l\u2019industrie humaine, les bricolages et les objets &#8211; l\u2019atelier dans lequel s\u2019esquissait la fabrique de notre humanit\u00e9) les assemblages les plus loufoques ou sommaires font sculpture, font \u0153uvre ?<br \/>\nLe protocole, tr\u00e8s pr\u00e9sent dans son travail, jusqu\u2019\u00e0 lui donner une apparence conceptuelle (mais d\u2019un conceptuel d\u00e9tourn\u00e9 ou parodi\u00e9, pouss\u00e9 \u00e0 l\u2019absurde)  a la dynamique d\u2019un pr\u00e9texte, comme la table de dissection de Lautr\u00e9amont offre un espace de rencontre o\u00f9 toutes les combinaisons, tous les montages, toutes les rencontres pourront \u00eatre essay\u00e9es dans la curiosit\u00e9 jubilatoire du bricolage. Il est le moteur de l&rsquo;aventure comme l&rsquo;engagent les enfants dans leur \u00ab\u00a0on dirait que&#8230;\u00a0\u00bb ou comme Don Quichotte, oppos\u00e9 au bon sens pratique de Sancho se r\u00eave des g\u00e9ants par-dessus les moulins : \u00ab\u00a0On dirait que tu ne t&rsquo;y entends guerre en ce qu&rsquo;il est des aventures. Ce sont des g\u00e9ants, et si tu as peur, \u00f4te toi de l\u00e0 et mets-toi en oraison tandis que je vais entrer avec eux en une furieuse et in\u00e9gale bataille\u00a0\u00bb.<br \/>\nOn imagine Martin Jakob face au pragmatisme de ses d\u00e9tracteurs : \u00ab\u00a0Ce sont des sculptures, et si tu as peur, \u00f4te toi de l\u00e0 tandis que etc.\u00a0\u00bb.<br \/>\nL\u2019absurdit\u00e9 de ses fins, leur caract\u00e8re circulaire ou tautologique (pr\u00e9senter les outils n\u00e9cessaires \u00e0 la r\u00e9alisation des moyens de leur propre pr\u00e9sentation, confectionner depuis le pauvre mat\u00e9riel disponible une absurde s\u00e9rie de brasses, une palissade de lambris \u00e0 sa mesure, d\u2019\u00e9quilibres sculpturaux compos\u00e9s d\u2019abattis\u2026) \u00e9voque in\u00e9luctablement le jeu, c\u2019est-\u00e0-dire cette mani\u00e8re que l\u2019on a d\u2019\u00e9prouver le monde par les possibilit\u00e9s combinatoires qu\u2019il offre. Le champ \u00e9largi de la sculpture qu\u2019il propose int\u00e8gre ses marges, ses coulisses, son envers jusqu\u2019au corps de celui qui sculpte dont les brasses encore, les toises t\u00e9moignent, ses moyens, ses outils, son contexte et son \u00e9conomie, son mouvement comme au d\u00e9but du si\u00e8cle dernier les h\u00e9rauts de l\u2019aventure moderne d\u00e9pliaient le jeu des possibles, la po\u00e9sie des affinit\u00e9s \u00e9lectives.<br \/>\nPeut-\u00eatre finalement, n\u2019y a-t-il pas tant sculptures ici que mouvement buissonnant dont les formes ne sont \u00e0 prendre que comme un \u00e9tat ponctuel d\u2019un mat\u00e9riel soumis au jeu perp\u00e9tuel des hypoth\u00e8ses. De l\u2019atelier, il titre des assemblages inutiles, des bidouillages r\u00e9cr\u00e9atifs, des confrontations formelles absurdes qui ne sont pas sans \u00e9voquer les ready-made aid\u00e9s de Marcel Duchamp, les sculptures composites de Picasso ou, plus pr\u00e8s, les \u00e9quilibres de Fishli&#038;Weiss dont le film \u00ab le cours de choses \u00bb reste un des aboutissements les plus jouissif et dont on imagine l\u2019existence comme transitoire, \u00e9ph\u00e9m\u00e8re, vou\u00e9e \u00e0 un nouveau brassage. Comme les photographes hantant les plis des villes et surprenant dans leurs regards l\u2019apparence, la physionomie d\u2019un moment dont la photographie, jouant comme un document, nous donnera alors le souvenir, Martin Jakob offre d\u2019abord \u00e0 regarder la possibilit\u00e9 d\u2019une certaine exp\u00e9rience des formes.<\/p>\n<p>Notes :<\/p>\n<p>1.Concept forg\u00e9 par Pierre Mac Orlan dont il donnera plusieurs tentatives de d\u00e9finition. <em>\u00ab On peut dire que les fant\u00f4mes qui habitent l\u2019ombre de notre temps sont les d\u00e9chets de l\u2019activit\u00e9 humaine. \u00bb<\/em><\/p>\n<p>2.Maurice Merleau-Ponty, <em>Le visible et l\u2019invisible.<\/em><\/p>\n<p>3.Lautr\u00e9amont, <em>Les chants de Maldoror<\/em> : <em>\u00ab beau comme la r\u00e9tractilit\u00e9 des serres des oiseaux rapaces ; ou encore, comme l&rsquo;incertitude des mouvements musculaires dans les plaies des parties molles de la r\u00e9gion cervicale post\u00e9rieure ; ou plut\u00f4t, comme ce pi\u00e8ge \u00e0 rats perp\u00e9tuel, toujours retendu par l&rsquo;animal pris, qui peut prendre seul des rongeurs ind\u00e9finiment, et fonctionner m\u00eame cach\u00e9 sous la paille ; et surtout, comme la rencontre fortuite sur une table de dissection d&rsquo;une machine \u00e0 coudre et d&rsquo;un parapluie ! \u00bb.<\/em><\/p>\n<p>4.Lettre d\u2019Arthur Rimbaud \u00e0 Georges Izambard : <em>\u00ab Maintenant, je m\u2019encrapule le plus possible. Pourquoi ? Je veux \u00eatre po\u00e8te, et je travaille \u00e0 me rendre voyant : vous ne comprendrez pas tout, et je ne saurais presque vous expliquer. Il s\u2019agit d\u2019arriver \u00e0 l\u2019inconnu par le d\u00e9r\u00e8glement de tous les sens. \u00bb<\/em> et lettre \u00e0 Paul Demeny : <em>\u00ab Je dis qu&rsquo;il faut \u00eatre voyant, se faire voyant. Le po\u00e8te se fait voyant par un long, immense et raisonn\u00e9 d\u00e9r\u00e8glement de tous les sens. \u00bb<\/em><\/p>\n<p>5.Andr\u00e9 Breton : <em>L\u00e2chez tout : \u00ab L\u00e2chez votre femme, l\u00e2chez votre ma\u00eetresse. L\u00e2chez vos esp\u00e9rances et vos craintes. Semez vos enfants au coin d&rsquo;un bois. L\u00e2chez la proie pour l&rsquo;ombre. L\u00e2chez au besoin une vie ais\u00e9e, ce qu&rsquo;on vous donne pour une situation d&rsquo;avenir. Partez sur les routes. \u00bb<\/em><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>C\u2019est une question que je me posais r\u00e9cemment, visitant une exposition de Bernard Plossu, mais qui se formule \u00e0 vrai dire \u00e0 chaque fois que quelque chose me retient et il est vrai d\u2019avantage encore avec les photographies (il est si facile techniquement aujourd\u2019hui de faire des photographies). 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