{"id":6453,"date":"2014-06-28T20:27:12","date_gmt":"2014-06-28T19:27:12","guid":{"rendered":"http:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/?p=6453"},"modified":"2014-06-28T20:27:12","modified_gmt":"2014-06-28T19:27:12","slug":"notes-sur-le-visible-le-langage","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/notes-sur-le-visible-le-langage\/","title":{"rendered":"notes sur le visible et le langage"},"content":{"rendered":"<p>Les grands panoramas des Nymph\u00e9as eux-m\u00eames, dans leur d\u00e9ploiement impressionniste tout de modulations, dans leur perspective abstraite m\u00eame (des confessions de Kandinsky d\u00e9couvrant les Meules, leurs ombres mauves, le dor\u00e9 tr\u00e8s p\u00e2le de la lumi\u00e8re br\u00fblant l\u2019\u0153il, aux d\u00e9veloppements ult\u00e9rieurs de Joan Mitchell) se laissent lire comme un ensemble de signes.<!--more--><br \/>\nFragment titr\u00e9 <em>Nymph\u00e9as : le matin<\/em> (1916-26), tout comme <em>Les deux saules <\/em>(1924-26) ou <em>Le Matin, saules pleureurs<\/em> (1916-26): deux verticales sombres qui scindent le format de part et d\u2019autre, rompant bri\u00e8vement avec les ondoiements vagues qu\u2019on ne peut s\u2019emp\u00eacher de nommer \u00ab arbre \u00bb et bient\u00f4t \u00ab saule \u00bb, m\u00eame sans se rendre aux l\u00e9gendes. Et l\u2019arbre ainsi dit s\u2019impose autour et par-dessus cette verticale sombre que l\u2019on d\u00e9signe maintenant comme un tronc &#8211; la figure de l\u2019arbre avec ses expressions basses et hautes, sa d\u00e9finition, sa biologie. La rupture sombre, la profondeur qu\u2019elle institue dans la surface \u00e0 la mani\u00e8re d\u2019un repoussoir tient pour nous maintenant \u00e0 la duret\u00e9 du tronc, contrastant avec la fluidit\u00e9 vague du miroir d\u2019eau. Ailleurs, si ce ne sont pas ces verticales plus ou moins infl\u00e9chies, ce sont des petits mouchoirs de peinture qui d\u00e9finissent des floraisons et s\u2019en viennent \u00e0 flotter par-dessus la confusion de transparences et de reflets, des aur\u00e9oles, des parenth\u00e8ses vivement bross\u00e9es qui posent des feuilles \u00e0 la surface. Des effilements verticaux font algues, branches pendantes, ripisylves. La peinture, dans ses aspects les plus souples, l\u00e0 o\u00f9 les apparences se dissolvent en de pures impressions se retrouve fix\u00e9e par les mots. Une machine veille derri\u00e8re le regard \u00e0 d\u00e9finir ce dont les sens re\u00e7oivent les stimulations, \u00e0 l\u2019identifier, l\u2019informer, l\u2019associer \u00e0 du connu. Est-ce voir encore ? N\u2019est-ce pas d\u00e9j\u00e0 lire ?<br \/>\nSomme toute, il ne reste rien dans une surface de formes et de couleurs peu d\u00e9finies qu\u2019un vertige. Quelque chose de l\u2019ordre de ce qu\u2019Oliviera identifiait dans le cin\u00e9ma comme \u00ab une saturation de signes magnifiques qui baignent dans la lumi\u00e8re de leur absence d&rsquo;explication \u00bb. (Le cin\u00e9ma, consid\u00e9r\u00e9 comme photo-graphie anim\u00e9e, apparaissant comme quelque chose de tout \u00e0 fait semblable au dessein de Monet de peindre les jeux de la lumi\u00e8re sur les surfaces, les impressions visuelles qu\u2019ils provoquaient plut\u00f4t que les volumes tels qu\u2019il les savait.) Mais, se rend-on aussi facilement, aussi concilient au vertige ?<br \/>\nLes mots, les concepts agissent comme ces figures symboliques qui donnent forme et consistance \u00e0 l\u2019insaisissable. Ils aident \u00e0 se d\u00e9fendre de l\u2019inconnu. Ils forment une berge pour garder celui qui se pr\u00e9serve de la bascule que provoque le tableau &#8211; tableau qui est comme un espace du d\u00e9lire. Mais trop souvent, les mots dans leur expression descriptive neutralisent l\u2019objet. La phrase escamote le vu, le r\u00e9sume, le simplifie, le fixe, le d\u00e9tourne. Trop souvent l\u2019analyse d\u2019un tableau se r\u00e9sume \u00e0 la description des \u00e9l\u00e9ments qui le composent, on l\u2019aborde \u00e0 la mani\u00e8re d\u2019un r\u00e9bus et l\u2019on se satisfait face \u00e0 un tableau de Picasso d\u2019avoir extrait de la confusion des lignes et des volumes ici une main tenant une \u00e9p\u00e9e, l\u00e0 une fleur, une femme en pleurs, un cheval. Jugeant avoir cern\u00e9 la chose lorsque l\u2019on a compris ce qui y \u00e9tait repr\u00e9sent\u00e9, le renvoyant encore \u00e0 une signification symbolique. <\/p>\n<p>Voir les Nymph\u00e9as n\u2019est pas identifier ici et l\u00e0 dans des esquisses qui font vrai quand on s\u2019\u00e9loigne, des v\u00e9g\u00e9taux sur des reflets. Voir les Nymph\u00e9as n\u00e9cessite d\u2019aveugler la vue, de se rendre \u00e0 l\u2019exp\u00e9rience enveloppante, indistincte, de s\u2019abandonner \u00e0 l\u2019indicible de la sensation. Ou alors retourner le regard depuis ce qui est vu. Et c\u2019est la difficult\u00e9 de toute figuration, la violence peut-\u00eatre de toute \u0153uvre d\u2019art : appeler une identification, sans d\u00e9tourner l\u2019appr\u00e9ciation du visuel vers la langue. Ou bien faire que la langue consente \u00e0 adopter les fa\u00e7ons de la peinture, du visuel. Qu\u2019elle s\u2019affranchisse de ses usages utilitaires. <\/p>\n<p>La r\u00e9alit\u00e9 douteuse, oscillant \u00ab entre l\u2019\u00eatre et le non \u00eatre \u00bb, du miroir d\u2019eau a la m\u00eame instabilit\u00e9 que ce verre auquel se confronte Giacometti au cours d\u2019une s\u00e9ance de dessin, confiant dans un entretient : \u00ab Lorsque je regarde le verre, de sa couleur, de sa forme, de sa lumi\u00e8re, il ne me parvient \u00e0 chaque regard qu\u2019une toute petite chose difficile \u00e0 d\u00e9terminer, qui peut se traduire par un petit trait, une petite t\u00e2che ; chaque fois que je regarde le verre il a l\u2019air de se refaire \u00bb. Et le tableau dans son ensemble rel\u00e8ve de cette chose mobile dans l\u2019\u0153il. Il a quelque chose d\u2019un trouble du regard. Sans cesse il se d\u00e9fait et se refait, similaire mais dissemblable, comme \u00e9manant du regard lui-m\u00eame.<\/p>\n<p>Voir n\u00e9cessite de ne pas doubler, ne pas couvrir de mots les choses, mais les d\u00e9nuder, les exposer. \u00ab Hotter du regard toute litt\u00e9rature \u00bb, \u00e9crit Rilke, car \u00ab presque tout ce qui arrive est inexprimable et s\u2019accomplit dans une r\u00e9gion que jamais la parole n\u2019a foul\u00e9 \u00bb. R\u00e9gion de laquelle la parole peut-\u00eatre est refoul\u00e9e. Par sa po\u00e9sie, il nous rappelle qu\u2019il ne faut peut-\u00eatre pas tant chercher les mots pour dire ce que l\u2019on voit que trouver dans les mots, les inflexions, les tournures, \u00e0 inscrire ce retournement du regard ou comment nous sommes regard\u00e9s, ouverts, d\u00e9nud\u00e9s par ce dont nous faisons l\u2019exp\u00e9rience.<\/p>\n<p>La distinction sentie et revendiqu\u00e9e de l\u2019homme avec l\u2019animal est ambivalente, marqu\u00e9e \u00e0 la fois par le sentiment d\u2019une sup\u00e9riorit\u00e9 conquise par le langage, la conscience, l\u2019industrie humaine qui aboutissent \u00e0 un pr\u00e9gnant anthropocentrisme et par l\u2019isolement que conf\u00e8re cette s\u00e9paration radicale, la situation dominante, l\u2019aplomb conquis se muant en une forme d\u2019exil, de d\u00e9connexion. Le rationalisme s\u2019est impos\u00e9 comme un formidable outil en faveur de la conqu\u00eate de la v\u00e9rit\u00e9, le cart\u00e9sianisme et l\u2019expression du principe de causalit\u00e9 \u0153uvrant au d\u00e9senchantement du monde. Mais aussi, et par ce d\u00e9senchantement m\u00eame, il a marqu\u00e9 le deuil d\u2019une forme d\u2019empathie primitive.   Et ce n\u2019est pas fortuit qu\u2019au d\u00e9but du XX\u00e8me si\u00e8cle, \u00e0 l\u2019aune d\u2019une acc\u00e9l\u00e9ration prodigieuse de l\u2019histoire, d\u2019une violence sourde qui devait vite se manifester tragiquement il se trouve des sensibilit\u00e9s exacerb\u00e9es qui cherchent \u00e0 retrouver une v\u00e9rit\u00e9 primordiale, plonger dans le corps et ses pulsions, retrouver l\u2019enfance de l\u2019art une forme de contact avec le monde, quand bien m\u00eame ce serait par la prof\u00e9ration primale, l\u2019abandon du langage, un \u00ab long et raisonn\u00e9 d\u00e9r\u00e8glement de tous les sens \u00bb. (Il y aurait trop d\u2019exemples \u00e0 donner, de Gauguin s\u2019exilant aux marquises, chez les \u00ab sauvages \u00bb, \u00ab Braque et Picasso \u00bb lorgnant du c\u00f4t\u00e9 de l\u2019Afrique, de l\u2019Oc\u00e9anie, Kandinsky et Klee du c\u00f4t\u00e9 de l\u2019enfance, des rythmes, Artaud et Bataille adoptant les convulsions du corps\u2026 ). <\/p>\n<p>L\u2019homme fait quelque chose, il se dissocie de ses capacit\u00e9s en faisant des objets, des outils quand l\u2019animal est ce qui le qualifie. Un anthropologue recevait ainsi les jugements d\u2019un Indien : \u00ab l\u2019antilope est la course m\u00eame \u00bb. Raccourci \u00e9loquent qui permet peut-\u00eatre de mieux comprendre certains rituels et m\u00eame certaines fa\u00e7ons qui perdurent aujourd\u2019hui dans certaines peuplades perp\u00e9tuant l\u2019animisme et le chamanisme, les pratiques vaudou. (Un journaliste s\u2019\u00e9tonnait dans un article que je lisais derni\u00e8rement d\u2019un jugement ayant eu lieu dans une tribu, un homme n\u2019ayant pas \u00e9t\u00e9 condamn\u00e9 pour le crime de son fr\u00e8re, ce dernier \u00e9tant consid\u00e9r\u00e9 comme un \u00ab chien \u00bb, car tuer un chien n\u2019est pas un d\u00e9lit.)<br \/>\nL\u2019homme, et l\u2019homme moderne radicalement, aborde le monde comme de l\u2019ext\u00e9rieur, comme s\u2019il n\u2019en \u00e9tait pas. En se faisant homme parmi les animaux, l\u2019homme a le sentiment d\u2019inscrire de la discontinuit\u00e9 dans le vivant. C\u2019est dans cette conscience que l\u2019Indien pratique les rituels. C\u2019est ce sentiment de s\u00e9paration qui n\u00e9cessite le mime, les danses rituelles \u00e0 l\u2019occasion desquelles il renoue symboliquement avec le grand tout de la nature, convoquant les anc\u00eatres (au sens large)  en leur animalit\u00e9 (comme Darwin met en perspective l\u2019homme dans le sch\u00e9ma de l\u2019\u00e9volution) ou s\u2019insinuant de mani\u00e8re mim\u00e9tique dans le corps symbolique de ceux qu\u2019ils souhaitent atteindre ou dont ils r\u00e9clament un service. Se glissant dans les costumes, dans les gestes d\u2019animaux ou d\u2019anc\u00eatres hybrides, les hommes attendent qu\u2019ils interc\u00e8dent en leur faveur, favorisant, les r\u00e9coltes, la chasse, la pluie, mais ils cherchent aussi \u00e0 l\u2019occasion de quasi transes \u00e0 se fondre dans la grande unit\u00e9 premi\u00e8re \u00e0 la mani\u00e8re d\u2019un enfant qui voudrait retrouver une certaine harmonie perdue dont son corps \u00e0 la m\u00e9moire en regagnant le giron maternel. <\/p>\n<p>L\u2019homme s\u2019est fait dans la dissociation, la s\u00e9paration, il s\u2019est extrait du monde pour le recr\u00e9er \u00e0 son usage dans le regard et dans la parole. Le sentiment d\u2019\u00eatre est un exil. C\u2019est un arrachement \u00e0 la masse pour mettre au jour ses propres contours. Mais cet arrachement ne va pas sans l\u2019angoisse que d\u00e9voilent les espaces infinis de la pens\u00e9e, ce qui en eux s\u2019invente du monde.  S\u2019insinue une nostalgie d\u2019une unit\u00e9 harmonieuse englobante, d\u2019une compr\u00e9hension tacite, sentie. Celle du mythique jardin d\u2019Eden, dans son inconscience, son insouciance. Celle de l\u2019univers d\u2019avant l\u2019expansion, quand toute la mati\u00e8re \u00e9tait rendue \u00e0 une compacit\u00e9 chaude o\u00f9 se conciliaient les lois physiques les plus contradictoires. <\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Les grands panoramas des Nymph\u00e9as eux-m\u00eames, dans leur d\u00e9ploiement impressionniste tout de modulations, dans leur perspective abstraite m\u00eame (des confessions de Kandinsky d\u00e9couvrant les Meules, leurs ombres mauves, le dor\u00e9 tr\u00e8s p\u00e2le de la lumi\u00e8re br\u00fblant l\u2019\u0153il, aux d\u00e9veloppements ult\u00e9rieurs de Joan Mitchell) se laissent lire comme un ensemble de signes.<\/p>\n","protected":false},"author":5,"featured_media":6454,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_et_pb_use_builder":"","_et_pb_old_content":"","_et_gb_content_width":"","footnotes":""},"categories":[1],"tags":[],"class_list":["post-6453","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-non-classe"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/6453","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/users\/5"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=6453"}],"version-history":[{"count":1,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/6453\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":6455,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/6453\/revisions\/6455"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/media\/6454"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=6453"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=6453"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=6453"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}