{"id":6531,"date":"2014-12-27T19:01:33","date_gmt":"2014-12-27T18:01:33","guid":{"rendered":"http:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/?p=6531"},"modified":"2014-12-27T19:01:33","modified_gmt":"2014-12-27T18:01:33","slug":"sans-franchir-armand-dupuy","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/sans-franchir-armand-dupuy\/","title":{"rendered":"Sans franchir, Armand Dupuy"},"content":{"rendered":"<p>On imagine tr\u00e8s bien Armand Dupuy dans le matin calme et frais, tout encore pris de sommeil (<em>\u00ab respirations lentes \u00e0 l\u2019\u00e9tage \u00bb<\/em>), attabl\u00e9 dans la cuisine, le chauffage d\u2019appoint certains jours, la nuque tant\u00f4t cass\u00e9e sur ses feuillets, sur un petit carnet de notes, tant\u00f4t prise d\u2019un \u00e9lan, le regard loin, confront\u00e9 \u00e0 l\u2019exercice d\u2019\u00e9crire, de poser des mots, des phrases bris\u00e9es, en miroir de ce qui par la fen\u00eatre, dans un morceau de terre, un mur, les traces qu\u2019il peut y lire, manifeste \u00e0 cet instant le monde.<!--more--> Port\u00e9 par ce qui travaille l\u2019obscurit\u00e9 de la t\u00eate, le regard joue d\u2019un battement d\u2019ailes dans son d\u00e9sir de ciel (<em>\u00ab l\u2019oiseau, toujours pour le fragile et l\u2019immense \u00bb<\/em>), d\u2019une certaine l\u00e9g\u00e8ret\u00e9 porteuse, retombe, rattrap\u00e9 par la matit\u00e9 sourde de la feuille, le poids des mots qu\u2019il tra\u00eene, la n\u00e9cessit\u00e9 d\u2019inventer pour chaque instant, chaque chose sa langue \u2013 ajuster la langue \u00e0 l\u2019objet. Ou faire jouer cette petite musique en dessous du sens qu\u2019\u00e9voque  quelque part Darwin et qui restitue au sens sa vie, sa vibration, son souffle. Au d\u00e9part, on pourrait bien envisager un petit tableau impressionniste. Tenter de dire le mieux possible, de la mani\u00e8re la plus juste la perception d\u2019un instant, la lumi\u00e8re sur la table qui est l\u00e0 simplement sous le regard depuis la fen\u00eatre et sur la table, au milieu de la cuisine et puis comment elle joue du barom\u00e8tre int\u00e9rieur. Restituer ce par quoi les choses se donnent telles \u00e0 soi un certain moment. Toucher \u00e0 ces petites choses, en \u00e9pouser quelque chose, en respirer le volume serait d\u00e9j\u00e0 beaucoup. On se rappelle ces t\u00e9moignages de Giacometti s\u2019escrimant \u00e0 un cr\u00e2ne, \u00e0 une t\u00eate, une pomme au cours de s\u00e9ances r\u00e9p\u00e9t\u00e9es, tentant de rendre la pr\u00e9sence de l\u2019objet dans son espace, d\u00e9sesp\u00e9rant de ne pas parvenir \u00e0 accorder d\u00e9j\u00e0 les parties d\u2019un visage, accroche du nez, orbites. C\u00e9zanne retenu au cours de ses ballades sur le motif par cette masse obs\u00e9dante de la montagne Sainte Victoire, toujours semblable et toujours offrant un aspect nouveau un peu comme enfant on croirait que le soleil \u00e0 le constater toujours au dessus de soi vous suit. Et puis tout se complique : les moyens mis en jeu par l\u2019observation se confondent ou influent sur ce qui est observ\u00e9 et on ne sait plus bien \u00e0 quoi l\u2019on est. On fini par regarder le fond de notre t\u00eate, comme l\u2019\u00e9crit quelque part Bernard No\u00ebl. Nicolas Pesqu\u00e8s le note, \u00e0 son propre motif : <em>\u00ab la colline n\u2019est pas ind\u00e9pendante de son observateur, ni m\u00eame de son observation <\/em>\u00bb. Et encore : <em>\u00ab Il y a cela sur quoi je ne peux pas mettre le doigt parce que le mot d\u00e9clenche l\u2019insaisissabilit\u00e9. Il y a cela que la langue fait para\u00eetre et repousse. \u00bb<\/em> Sait-on dire l\u2019\u00e9tat, la pr\u00e9sence, la simplicit\u00e9 apr\u00e8s avoir pass\u00e9 des si\u00e8cle \u00e0 d\u00e9crire des batailles mythiques, des miracles, des agitations ? Sait-on dire le rien de l\u2019ordinaire sinon par la butt\u00e9e b\u00eate ? <em>\u00ab On regarde, la pi\u00e8ce ne passe pas dans la phrase, les murs trop lourds tiennent bon \u00bb. \u00ab On tire \u00e0 soi cette terre et l\u2019on demande comment dans si peu tenir, si seul et cousu \u00bb<\/em>. Dans son obstination \u00e0 revenir chaque matin \u00e0 ces choses, le sentiment de ne pas \u00eatre \u00e0 la hauteur. <em>\u00ab Reste toujours ce roc, ce truc qui jamais ne casse \u00bb. \u00ab Dire ne d\u00e9noue rien ne desserre rien \u00bb<\/em>. Butte. \u00c7a \u00e9chappe au bout des yeux, au bout des doigts, au bout de la langue ou de ces mouvements de t\u00eate par lesquels on tente. On ne sait sans doute pas m\u00eame pourquoi le regard va par-l\u00e0, ce que l\u2019on pourrait en retirer, o\u00f9 \u00e7a porte, quel en est l\u2019enjeu.  <em>\u00ab On avance dans la confusion, mais pas tout \u00e0 fait perdu \u00bb<\/em>. Retenu par quelque \u00e9troitesse, incapacit\u00e9, avan\u00e7ant <em>\u00ab sans franchir \u00bb<\/em>, mais avan\u00e7ant quand-m\u00eame. <\/p>\n<p>Armand Dupuy, Sans franchir, \u00e9ditions fa\u00ef-fioc.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>On imagine tr\u00e8s bien Armand Dupuy dans le matin calme et frais, tout encore pris de sommeil (\u00ab respirations lentes \u00e0 l\u2019\u00e9tage \u00bb), attabl\u00e9 dans la cuisine, le chauffage d\u2019appoint certains jours, la nuque tant\u00f4t cass\u00e9e sur ses feuillets, sur un petit carnet de notes, tant\u00f4t prise d\u2019un \u00e9lan, le regard loin, confront\u00e9 \u00e0 l\u2019exercice [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":5,"featured_media":6532,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_et_pb_use_builder":"","_et_pb_old_content":"","_et_gb_content_width":"","footnotes":""},"categories":[1],"tags":[],"class_list":["post-6531","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-non-classe"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/6531","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/users\/5"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=6531"}],"version-history":[{"count":1,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/6531\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":6533,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/6531\/revisions\/6533"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/media\/6532"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=6531"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=6531"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=6531"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}