{"id":6543,"date":"2015-01-26T09:21:37","date_gmt":"2015-01-26T08:21:37","guid":{"rendered":"http:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/?p=6543"},"modified":"2015-01-26T14:22:20","modified_gmt":"2015-01-26T13:22:20","slug":"jeanne-de-petriconi-les-formes-en-leur-silence","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/jeanne-de-petriconi-les-formes-en-leur-silence\/","title":{"rendered":"Jeanne de Petriconi, Les formes en leur silence"},"content":{"rendered":"<p><em>Tous les objets sont \u00e9gaux devant la lumi\u00e8re. <\/em><br \/>\nApollinaire<\/p>\n<p><em>Parlez-moi des formes, j&rsquo;ai grand besoin d&rsquo;inqui\u00e9tude.<\/em><br \/>\nPaul Eluard<\/p>\n<p>On y revient toujours avec la m\u00eame impuissance, constatant la pr\u00e9sence auratique de ce qui dans sa proximit\u00e9 m\u00eame ne finit pas de nous \u00e9chapper. Le regard se d\u00e9ploie, s\u2019enroule et se d\u00e9tend, bute \u00e0 l\u2019\u00e9vidence. Il faut se d\u00e9placer, passer la main si on le peut. Accepter sinon que cela demeure au loin, <!--more--> comme ces animaux exotiques aux formes fascinantes que l\u2019on ne connu longtemps que par les gravures que rapportaient les explorateurs du nouveau monde. On r\u00eave d\u2019ailleurs aux atlas, aux herbiers, aux planches didactiques des encyclop\u00e9dies, \u00e0 l\u2019inabordable, \u00e0 la vari\u00e9t\u00e9, la plasticit\u00e9 des formes dont ils t\u00e9moignent comme \u00e0 des nuages, \u00e0 ces t\u00e2ches sur les murs que Vinci conseillait d\u2019observer pour stimuler l\u2019imagination. On colle son esprit \u00e0 ce que l\u2019on n\u2019a pas su inventer, ce que l\u2019on ne pourrait tout \u00e0 fait soumettre \u00e0 son monde et qui s\u2019exile alors toujours dans une irr\u00e9ductible et insondable \u00e9tranget\u00e9. Les sculptures sont l\u00e0 sous les yeux ; et dans un m\u00eame temps elles sont ailleurs. En amont ou en aval de ce qu\u2019elles manifestent. Dans quelques limbes de l\u2019exp\u00e9rience.<\/p>\n<p><em>\u00ab La nature \u00e0 lieu, \u00e9crit Mallarm\u00e9, on n\u2019y changera pas. Tout l\u2019acte disponible, \u00e0 jamais et seulement, reste de saisir les rapports, entre temps, rares ou multipli\u00e9s d\u2019apr\u00e8s quelque \u00e9tat int\u00e9rieur et que l\u2019on veuille \u00e0 son gr\u00e9 \u00e9tendre, simplifier le monde \u00bb<\/em>.<br \/>\nDes objets ont lieu, et ce sera toujours fascination : quelque chose advient dans l\u2019espace, une forme se tourne sous le regard, se d\u00e9ploie ou se r\u00e9tracte, s\u2019architecturant dans la lumi\u00e8re. On ne saurait mieux dire que par des ressemblances, c\u2019est-\u00e0-dire \u00e0 c\u00f4t\u00e9 : graine, bourgeon, gousse, ourlet organique, cabosse, oursin ou m\u00e9duse ; vie silencieuse comme disent les germains et les anglo-saxons \u00e0 la place de notre \u00ab nature morte \u00bb pour \u00e9voquer ce qui \u00e9clot et se manifeste par son seul volume, en l\u2019absence de gestes et de paroles.<br \/>\nIl est mal ais\u00e9 de d\u00e9finir ce qui fait \u00e9cho en nous au contact de ces monades. Confus\u00e9ment, on ressent seulement que cela a trait au corps ou \u00e0 sa m\u00e9moire, \u00e0 quelque chose de tr\u00e8s intime et de primitif. Ces motifs \u00ab composent une logique, avec nos fibres \u00bb, \u00e9crit encore Mallarm\u00e9. Font na\u00eetre le souvenir en soi comme eux le manifestent dans leurs formes de leur\/notre g\u00e9n\u00e9ration dans le temps, de quelques cellules primitives, organismes primordiaux dont on a la m\u00e9moire. On s\u2019\u00e9tonne un peu, comme Giacometti, que cela tienne dans la concurrence monumentale du vide qui couvre. Que ce ne soit \u00ab pas broy\u00e9, \u00e9cras\u00e9 \u00bb ou fondu dans le tout, mais existe en propre, se distingue, comme du fait d\u2019une \u00ab volont\u00e9 \u00bb intime.<br \/>\nLes sculptures de Jeanne de Petriconi travaillent cette pr\u00e9sence simple et troublante des volumes dans l\u2019espace. Pr\u00e9sence renouvel\u00e9e en de multiples variations qui pourraient \u00e9voquer l\u2019inventaire d\u2019un ouvrage scientifique, les planches v\u00e9g\u00e9tales de Karl Blossfeldt du biologiste Ernst Haeckel, les cocasses atlas comparatifs que fit fleurir le XIX\u00e8me si\u00e8cle avec ses cabinets de curiosit\u00e9 et les plus r\u00e9cents inventaires d\u2019Hilla et Bernd Becher. Quelque chose est au bord de se livrer de <em>\u00ab l\u2019ambigu\u00eft\u00e9 de quelques figures belles \u00bb<\/em> qui \u00e9veilla les surr\u00e9alistes aux objets. Sans doute faudrait-il envisager comme une psychologie des formes pour percevoir avec quoi elles entrent en friction, avec quoi elles s\u2019entretiennent en nous d\u2019inconscient, comment elles se d\u00e9robent aussi. Dire comment cela \u00e9pouse certains \u00e9panchements intimes et m\u00eale \u00e0 la mani\u00e8re du thyrse baudelairien la roide autorit\u00e9 de la pr\u00e9sence et la sensualit\u00e9 presque fuyante des courbes : <em>\u00ab Ne dirait-on pas que la ligne courbe et la spirale font leur cour \u00e0 la ligne droite et dansent autour dans une muette adoration? \u00bb<\/em> Oblongues transparences nervur\u00e9es tels les volumes de l\u2019ensemble \u00ab En contre-plong\u00e9e, la mer \u00bb et ses suites r\u00e9centes, \u00e9cailles m\u00e9talliques troublant le contour des \u00ab architectomies \u00bb, les sculptures de Jeanne de Petriconi conjuguent \u00e9vidence et \u00e9tranget\u00e9, compacit\u00e9 dense et souplesse. Un peu \u00e0 la mani\u00e8re du fameux poivron photographi\u00e9 par Weston qui s\u2019immisce incidemment en t\u00eate, elles se meuvent dans les territoires de la pens\u00e9e o\u00f9 le savoir se retire derri\u00e8re la perception. Le sujet s\u2019efface ou se retrouve transfigur\u00e9. Il n\u2019y a plus de diff\u00e9rence entre les courbes v\u00e9g\u00e9tales se renversant dans la lumi\u00e8re, les sables du d\u00e9sert et cette femme dont il photographie l\u2019enchev\u00eatrement des membres sur un seuil. L\u2019\u00e9rotique corporelle se transf\u00e8re \u00e0 tous les objets jouant du concave et du convexe, de l\u2019\u00e9quation sculpturale du creux et du bomb\u00e9. On regarde aux dessins de Jeanne de Petriconi comme on laisse le regard d\u00e9river \u00e0 la vitre alors que l\u2019on traverse la ville, caressant les arrangements des architectures, absorb\u00e9 par leur effet en soi. Peut-\u00eatre doit-on s\u2019en rendre apr\u00e8s toute tentative \u00e0 cette relation, regarder les formes en leur silence. <\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Tous les objets sont \u00e9gaux devant la lumi\u00e8re. Apollinaire Parlez-moi des formes, j&rsquo;ai grand besoin d&rsquo;inqui\u00e9tude. Paul Eluard On y revient toujours avec la m\u00eame impuissance, constatant la pr\u00e9sence auratique de ce qui dans sa proximit\u00e9 m\u00eame ne finit pas de nous \u00e9chapper. Le regard se d\u00e9ploie, s\u2019enroule et se d\u00e9tend, bute \u00e0 l\u2019\u00e9vidence. 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