{"id":6583,"date":"2015-03-03T08:34:58","date_gmt":"2015-03-03T07:34:58","guid":{"rendered":"http:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/?p=6583"},"modified":"2015-03-03T08:34:58","modified_gmt":"2015-03-03T07:34:58","slug":"christophe-grossi-ricordi","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/christophe-grossi-ricordi\/","title":{"rendered":"Christophe Grossi, Ricordi"},"content":{"rendered":"<p>Les peuples nomades dessinaient dans l\u2019espace les d\u00e9rives de leur caravane, se rendant d\u2019un point \u00e0 l\u2019autre pour suivre les b\u00eates, accompagner les saisons, pour les n\u00e9cessit\u00e9s du commerce, de la guerre.<br \/>\nEn s\u2019\u00e9levant mentalement on peut les voir tracer des lignes \u00e0 travers les territoires.<!--more--> Leur mode de vie, leur rapport au monde s\u2019\u00e9crit dans les voies, les pistes, les routes, aux pages des d\u00e9serts et des cartes comme plus tard les Situationnistes, les land-artistes &#8211; Richard Long, int\u00e9grant cette m\u00e9moire, fera volontairement de la marche, de la trace son m\u00e9dium, de son corps son outil graphique. Avec eux, ils transportent aussi du point qu\u2019ils ont quitt\u00e9 \u00e0 celui qu\u2019ils rallient des anecdotes, des t\u00e9moignages et ce dont ils ont eu l\u2019exp\u00e9rience dans cet espace interm\u00e9diaire, transitoire, de la travers\u00e9e. On dit que c\u2019est l\u00e0 que s\u2019origine la forme du r\u00e9cit : on raconte \u00e0 ceux qui n\u2019en ont pas la connaissance pratique, l\u2019exp\u00e9rience concr\u00e8te, un ailleurs que l\u2019on reconvoque par le souvenir, la parole imag\u00e9e et qui emprunte au trajet m\u00eame son d\u00e9velopp\u00e9 lin\u00e9aire o\u00f9 l\u2019espace et le temps se confondent. On parle peut-\u00eatre autant de cet ailleurs lointain, rendu \u00e0 l\u2019imagination, que du chemin qu\u2019il a fait par soi d\u2019un lieu \u00e0 l\u2019autre, d\u2019un temps \u00e0 l\u2019autre pour pouvoir se dire ici comme substitut \u00e0 son absence. Ainsi, la fille du potier Dibutade tra\u00e7ait elle aussi le portrait en n\u00e9gatif de celui dont elle anticipait l\u2019absence, de celui v\u00e9cu d\u00e9j\u00e0 comme absence et qui n\u2019appelait ce trac\u00e9 que parce qu\u2019il \u00e9tait destin\u00e9 \u00e0 s\u2019y soustraire, \u00e0 s\u2019y voir substitu\u00e9. C\u2019est l\u2019ombre d\u2019ailleurs qu\u2019elle d\u00e9toure sur le mur et l\u2019ombre a d\u00e9j\u00e0 symboliquement partie li\u00e9e avec la mort, ce territoire sym\u00e9trique du s\u00e9jour des vivants. R\u00e9cit et dessins sont vou\u00e9s \u00e0 rem\u00e9morer tout autant qu\u2019ils fabriquent une figure imaginaire, une figure en n\u00e9gatif de ce qui \u00e9chappe ou a \u00e9chapp\u00e9. Il semblerait que tout r\u00e9cit, m\u00eame dans ses tentatives d\u2019anticipation, soit travaill\u00e9 par la perte, s\u2019\u00e9crive au pass\u00e9. Les r\u00e9cits sont des images manquantes racont\u00e9es dans les lignes de phrases que l\u2019espace du trajet a form\u00e9.<br \/>\nLes premiers \u00e9crits que l\u2019on conna\u00eet sont des listes, des notes utilitaires pour garder trace et m\u00e9moire de d\u00e9comptes, tenir commerce des recettes et prescriptions li\u00e9es aux pratiques sacr\u00e9es \u2013 commerce des hommes avec les dieux, comme les premi\u00e8res t\u00e9moignent du commerce des hommes entre eux. Des listes d\u2019\u00e9v\u00e8nements encore, pour accompagner les noms de souverains comme les cycles agricoles accompagnent les saisons ; des calendriers. Quelques ph\u00e9nom\u00e8nes marquants avec des faits de guerre ponctuent l\u2019histoire de leurs jalons ; et quelques st\u00e8les de pierre anciennes exhum\u00e9es des fins fonds de l\u2019espace et du temps t\u00e9moignent ainsi de leur \u00e9rection : \u00ab a \u00e9t\u00e9 dress\u00e9e tant de jours ou de saisons avant ou apr\u00e8s telle r\u00e9volte, telle victoire ou telle conjonction astrologique \u00bb.<br \/>\nL\u2019histoire qui se dessine est trou\u00e9e et orient\u00e9e. Elle ne retient que les faits les plus saillants, ceux que celui qui \u00e9crit ou qui fait retour sur le pass\u00e9 juge notables, significatifs, dignes d\u2019\u00eatres port\u00e9s \u00e0 la connaissance de tous. Elle est du fait de ceux qui ont loisir et capacit\u00e9 de penser ce qui a eu lieu et dont ils ont \u00e9t\u00e9 les t\u00e9moins, la capacit\u00e9 d\u2019en faire r\u00e9cit, de l\u2019\u00e9crire. A la discr\u00e9tion g\u00e9n\u00e9ralement de ceux qui ont l\u2019autorit\u00e9, le pouvoir de la commanditer, de l\u2019autoriser. Les souvenirs sont toujours hors des faits.<br \/>\nLe r\u00e9cit autobiographique n\u2019\u00e9chappe pas \u00e0 ces mouvements. On reste sans doute \u00e0 vie l\u2019enfant qui \u00e9clos au monde et en per\u00e7oit les \u00e9chos, les mouvements confus au-dedans, au-dehors. Nous n\u2019avons qu\u2019\u00e0 nous tenir dans ce r\u00e9seau d\u2019influences, \u00e0 recevoir les ondes desquelles on pourrait d\u00e9duire nos propres contours. Et puis on ram\u00e8ne \u00e0 soi des bribes, les ombres seulement peut-\u00eatre de ce qui a \u00e9chapp\u00e9 et dont nous nous faisons le r\u00e9cit. Pourrait-on seulement vivre en l\u2019absence de ces r\u00e9cits depuis que s\u2019est d\u00e9velopp\u00e9e en nous la pens\u00e9e symbolique?<br \/>\nChristophe Grossi \u00e9crit \u00ab Mi ricordo \u00bb : non pas \u00ab je me souviens \u00bb, mais \u00ab je se souvient \u00bb, comme Nietzsche renvoyant le cogito au mieux  \u00e0 un \u00ab \u00e7a pense \u00bb, d\u00e9subjectivant radicalement l\u2019activit\u00e9 pour bonne part inconsciente dont le sujet per\u00e7oit et exploite les mouvements. Comme Rimbaud apercevant dans un d\u00e9collement comme le sujet \u00e9chappe ou s\u2019\u00e9chappe dans l\u2019  \u00ab autre \u00bb. Depuis l\u2019invention de l\u2019\u00e9criture on a d\u2019ailleurs laiss\u00e9 \u00e0 cet autre graphique le soin de se souvenir pour soi, comme on avait auparavant confi\u00e9 aux r\u00e9cits de nous raconter l\u2019insaisissable de l\u2019existence pour faire danser dans leurs ombres des figures \u00e0 m\u00eame d\u2019illusionner les sens.  Combien de fois nous nous sommes vu jouer dans nos souvenirs d\u2019enfance  comme si nous nous tenions par-dessus notre \u00e9paule \u00e0 lire \u00e0 une histoire que l\u2019on se tendrait \u00e0 soi-m\u00eame ? Ce que nous croyions avoir v\u00e9cu nous a \u00e9t\u00e9 rapport\u00e9, on en a vu des photos. Aujourd\u2019hui la m\u00e9moire d\u00e9pose un peu partout, dans une tapisserie, un meuble surann\u00e9, dans une chanson populaire, les faites divers d\u2019un journal, le tour cycliste \u00e0 la t\u00e9l\u00e9 ; et qu\u2019untel ait pass\u00e9 un col en t\u00eate est un ce ces petits \u00e9v\u00e8nements qui font jalons, rep\u00e8res dans nos petites existences.<br \/>\nC\u2019est parce que \u00e7a \u00e9chappe, parce que l\u2019on en a perdu le souvenir, parce que l\u2019on n\u2019a pas tout vu, tout v\u00e9cu, qu\u2019\u00e9crire appelle. On tente de tracer une figure probable, sinon plausible. On liste ce que l\u2019on sait, ce que l\u2019on croit savoir, ce dont on voudrait se souvenir. C\u2019est comme un psaume, une litanie : Mi ricordo. 480 fois.<br \/>\nL\u2019histoire est quelque chose de trou\u00e9 et de discontinu. On n\u2019en accroche que des bribes. Tout \u00e7a joue, s\u2019articule librement. C\u2019est relire quelque chose qui est l\u00e0 dans ce qui nous entoure et dont on a la m\u00e9moire. Rep\u00e9rer les liens, le jeu de liens dans lequel on se retrouve pris. Le pus gros \u00e9chappe dans des ellipses mais joue quand m\u00eame sa part depuis l\u2019autre bord. Quelque chose boucle. Quelque chose se d\u00e9signe du devenir fiction qui borde nos d\u00e9sirs et nos oublis. Hors-champ sans lequel il est difficile d\u2019\u00eatre. Autant de notes que l\u2019on se retrouve \u00e0 \u00e9crire (dans un train entre Lyon et Marseille) en lisant Christophe Grossi, constatant la\/les fiction(s) qui s\u2019esquissent dans chaque fragment de ses Ricordi ou dans l\u2019espace intervalle qu\u2019ils laissent entre eux. Le coup de force de Grossi est peut-\u00eatre de parvenir dans cette \u00e9conomie, dans ces d\u00e9tours, dans ce langage \u00e0 restituer toute l\u2019\u00e9paisseur d\u2019un temps, d\u2019une \u00e9poque, d\u2019une culture, d\u2019une sensibilit\u00e9 ; une histoire en m\u00eame temps que ses passagers particuliers dans leur humanit\u00e9. Il n\u2019en fallait pas moins pour que le spectre qu\u2019il convoque depuis la d\u00e9p\u00eache, le titre de journal jusqu\u2019\u00e0 l\u2019anecdote la plus anodine qui parce qu\u2019elle s\u2019ins\u00e8re dans ce vaste projet en devient signifiante s\u2019\u00e9paississe et prenne vie. Mi ricordo : \u00ab Des festins d\u2019\u00e9toiles quand il croquait sa lune \u00bb. \u00ab De l\u2019arriv\u00e9e de la t\u00e9l\u00e9vision \u00bb. \u00ab De ceux qui ont d\u00fb s\u2019inventer une famille une fois les voyelles finales gomm\u00e9es \u00bb. \u00ab Du lancement de la Fiat 500, le 4 juillet 1957 \u00bb.  C\u2019est quelque chose d\u2019\u00e0 la fois pr\u00e9cis et diffus. L\u2019histoire dans sa sch\u00e9matisation conceptuelle fige les choses dans des cat\u00e9gories, les abstrait. Ce qui rel\u00e8ve de la po\u00e9sie dans Ricordi c\u2019est la m\u00e9moire de cette perte et comment l\u2019auteur par petites touches redescend \u00e0 auteur de vies d\u2019hommes. \u00ab Mi ricordo : qu\u2019il est entr\u00e9 dans un cin\u00e9ma un apr\u00e8s-midi parce que poursuivi par son ombre et pour la semer dans le noir \u00bb.<br \/>\nUn beau livre que l\u2019on n\u2019\u00e9puise pas. <\/p>\n<p>Ricordi, de Christophe Grossi, \u00e9ditions L\u2019atelier contemporain. Dessins de Daniel Schlier, pri\u00e8re d\u2019ins\u00e9rer d\u2019Arno Bertina.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Les peuples nomades dessinaient dans l\u2019espace les d\u00e9rives de leur caravane, se rendant d\u2019un point \u00e0 l\u2019autre pour suivre les b\u00eates, accompagner les saisons, pour les n\u00e9cessit\u00e9s du commerce, de la guerre. En s\u2019\u00e9levant mentalement on peut les voir tracer des lignes \u00e0 travers les territoires.<\/p>\n","protected":false},"author":5,"featured_media":6584,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_et_pb_use_builder":"","_et_pb_old_content":"","_et_gb_content_width":"","footnotes":""},"categories":[1],"tags":[],"class_list":["post-6583","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-non-classe"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/6583","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/users\/5"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=6583"}],"version-history":[{"count":1,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/6583\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":6585,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/6583\/revisions\/6585"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/media\/6584"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=6583"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=6583"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=6583"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}