{"id":6595,"date":"2015-03-29T21:52:28","date_gmt":"2015-03-29T20:52:28","guid":{"rendered":"http:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/?p=6595"},"modified":"2015-03-30T07:52:15","modified_gmt":"2015-03-30T06:52:15","slug":"caro-et-moi","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/caro-et-moi\/","title":{"rendered":"Caro et moi"},"content":{"rendered":"<p>J\u2019y avais d\u00e9j\u00e0 regard\u00e9 et je connaissais un peu et j\u2019appr\u00e9ciais sans que \u00e7a retienne particuli\u00e8rement mon attention, sans que \u00e7a devienne un objet privil\u00e9gi\u00e9 de questionnements. Comme on a tendance \u00e0 appr\u00e9cier un paysage par la sensation g\u00e9n\u00e9rale, n\u00e9gligeant les d\u00e9tails : c\u2019\u00e9tait dans le champ de mes int\u00e9r\u00eats.<!--more--> Je ne sais pas bien m\u2019expliquer ce regain d\u2019attention subit pour les sculptures de Caro. \u00ab Quelque chose arrive dans une r\u00e9gion du moi o\u00f9 je ne suis pas \u00bb, comme \u00e9crit Valery. Il avait fallu que moi-m\u00eame je fasse un certain trajet, circonscrive un champ pour qu\u2019\u00e0 nouveau elles se posent devant moi avec un int\u00e9r\u00eat nouveau, me deviennent utiles d\u2019une certaine mani\u00e8re. Je m\u2019int\u00e9ressais depuis long \u00e0 l\u2019architecture et \u00e0 travers elle aux jeux de plans, de volumes, de ruptures, de rythmes. J\u2019avais d\u00e9j\u00e0 peint des sculptures, un Miro dans le parc de la fondation Gianada, un Calder dans les jardins de la fondation Maeght. Et pour le jeu des volumes dans le paysage, je venais de red\u00e9couvrir Moore. J\u2019ai rouvert un catalogue achet\u00e9 il y a longtemps et, cadrant dans les volumes, je trouvais des formulations de ce dont je t\u00e2tais intuitivement et mentalement les volumes. Un peu comme Giacometti sortant du cin\u00e9ma et red\u00e9couvrant le monde dans sa famili\u00e8re et inqui\u00e9tante \u00e9tranget\u00e9. Ni tout \u00e0 fait le m\u00eame, ni tout \u00e0 fait un autre. Monde comme visible \u00e0 nouveau ou visible enfin, dans un regard neuf, comme rafraichi, la m\u00e9moire effac\u00e9e. On sait que l\u2019habitude \u00e9mousse, l\u2019identification est aussi un classement, c\u2019est \u00e0 dire une mise \u00e0 l\u2019\u00e9cart hors de l\u2019exp\u00e9rience, une mani\u00e8re de rendre la chose entendue et donc une mani\u00e8re, aussi, de l\u2019occulter. A la faveur de je ne sais quelle mise \u00e0 jour, on oublie ce que l\u2019on sait, on reprend, les choses sont l\u00e0 dans leur pouvoir d\u2019\u00e9merveillement ; ou nous retrouvons notre capacit\u00e9 d\u2019\u00e9merveillement vis \u00e0 vis d\u2019elles.<br \/>\nOn m\u2019aurait demand\u00e9 : oui, je connaissais Caro, je pouvais me figurer mentalement \u00e0 quelle esth\u00e9tique, \u00e0 quel champ de la sculpture son nom renvoyait. J\u2019avais un principe constructif en t\u00eate : des pi\u00e8ces de m\u00e9tal, comme de r\u00e9cup\u00e9ration, assembl\u00e9es dans un ordonnancement d\u2019allure un peu d\u00e9sinvolte, parfois a\u00e9rien et presque minimal, parfois plus massif, comme un amoncellement, un agr\u00e9gat. Peintes souvent, parfois polychromes. Une figure qui d\u00e9signait la sculpture anglaise des ann\u00e9es 70 et une fa\u00e7on plut\u00f4t na\u00efve ou populaire dans le fait de s\u2019en remettre \u00e0 la forme et une forme qui ne semblait guid\u00e9e ou n\u00e9cessit\u00e9e que par le hasard du mat\u00e9riel \u00e0 disposition, le plaisir \u00e0 accumuler, \u00e9quilibrer, rassembler de l\u2019h\u00e9t\u00e9rog\u00e8ne, de l\u2019\u00e9pars en une figure abstraite, un \u00e9quilibre auquel la couleur venait donner une unit\u00e9. Somme toute, pour un jeune \u00e9tudiant en art dans les ann\u00e9es 2000, cela relevait-il d\u2019une \u00e9poque, d\u2019une esth\u00e9tique dat\u00e9e, de l\u2019histoire de l\u2019art. Et la perception que j\u2019en avais, que nous en avions n\u2019\u00e9tait pas dissoci\u00e9e  des catalogues noir et blancs \u00e0 l\u2019esth\u00e9tique d\u00e9su\u00e8te, des barbus en chemises \u00e0 carreaux ou vestes pied-de-poule qui tenaient la pose devant des assemblages approximatifs et pauvres fournissant \u00e0 la caricature un arch\u00e9type de la figure de l\u2019art contemporain.  Pas ind\u00e9pendantes non plus de cette multitude d\u2019artistes qui avec un talent moindre et un peu de retard perp\u00e9tuaient cette mani\u00e8re ou pour mieux dire, ce qui chez eux \u00e9tait devenu une mani\u00e8re.<br \/>\nEt \u00e0 dire vrai, ce qui me retenait maintenant chez Caro, c\u2019\u00e9tait peut-\u00eatre ce de quoi elles \u00e9taient au bord. Leurs risques. Qu\u2019elles soient proches de n\u2019\u00eatre que des chutes de taule, de corni\u00e8res, d\u2019IPN et autres abatis industriels agglom\u00e9r\u00e9es dans des abstractions \u00e0 bas frais. Quelque chose d\u2019un peu ringard, d\u2019un peu b\u00eate au fond et vis \u00e0 vis de quoi le jugement de go\u00fbt n\u2019est pas bien s\u00fbr. L\u2019int\u00e9r\u00eat pour ce trouble, cette ambigu\u00eft\u00e9, cette pr\u00e9sence b\u00eate mais agissante n\u2019a pas \u00e9t\u00e9 pr\u00e9m\u00e9dit\u00e9, il ne s\u2019agissait pas d\u2019un projet m\u00e9thodique d\u2019exploration. C\u2019\u00e9tait l\u00e0 sans que je le voie vraiment, sans que \u00e7a me concerne et puis \u00e7a a chang\u00e9. On t\u00e2tonne, on tente de pr\u00e9voir, d\u2019anticiper, mais on ne voit pas venir. C\u2019est en cela d\u2019ailleurs qu\u2019\u00e0 lieu l\u2019\u00e9v\u00e9nement et que l\u2019on fait l\u2019exp\u00e9rience de la chose. C\u2019est parce que cela nous surprend. Une histoire de ligne Maginot et d\u2019Ardennes. Et donc je me suis laiss\u00e9 surprendre par ce qui exc\u00e9dait la perception que je pouvais avoir du travail de Caro et m\u2019a percut\u00e9 de biais. Une ambigu\u00eft\u00e9, une fa\u00e7on d\u2019\u00eatre, une justesse, un engagement.<br \/>\nIl n\u2019y a rien de plus que des morceaux, parfois un assemblage tr\u00e8s simple, un accident de lignes et on pourrait dire pareil de nombreux travaux que j\u2019appr\u00e9cie, celui de Tuazon, de Cabrita Reis, d\u2019autres. C\u2019est \u00e0 dire que le mat\u00e9riau, le mat\u00e9riel m\u00eame reste apparent, peu transform\u00e9, seulement mis en relation. On sait le jugement courant : \u00e7a ne veut rien dire. \u00ab \u00c7a ne veut rien dire \u00bb renvoie \u00e0 l\u2019absence de signification per\u00e7ue, \u00e0 l\u2019incapacit\u00e9 dans laquelle l\u2019on se trouve parfois de se saisir d\u2019une oeuvre en la soumettant \u00e0 une lecture, une id\u00e9e, un discours. Mais \u00e7a renvoie aussi \u00e0 une forme de mutisme. Un mutisme revendiqu\u00e9 un peu \u00e0 la mani\u00e8re du Bartelby de Melville. A quelque chose qui ne serait pas d\u00e9port\u00e9 dans son intention comme une pens\u00e9e de quelque chose, c\u2019est \u00e0 dire soumise, au service de ce qu\u2019elle pense, mais se placerait volontairement hors de la sph\u00e8re langagi\u00e8re pour \u00e9noncer d\u2019abord sa pr\u00e9sence, son \u00eatre-l\u00e0. Car, que l\u2019on parvienne \u00e0 s\u2019en saisir ou non, il y a cette chose l\u00e0, irr\u00e9ductiblement. Et cette manifestation intervient dans le monde, excite la pens\u00e9e, la trouble, l\u2019intranquilise. \u00c7a parle, \u00e7a appelle et c\u2019est inaccessible, r\u00e9solument distant. \u00c7a met quelque chose en faillite. \u00c7a d\u00e9nonce quelque chose, \u00e7a d\u00e9stabilise. Est-ce que ce n\u2019est pas ce que j\u2019avais per\u00e7u d\u00e9j\u00e0 dans la confrontation dans l\u2019espace du regard qui fait le paysage du b\u00e2ti en ses g\u00e9om\u00e9tries, ses lignes et des \u00e9quipements, des arbres, des haies ? Tout un agencement, un arrangement de formes, de textures. <\/p>\n<p>Image : Caro, in the forest, 2012.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>J\u2019y avais d\u00e9j\u00e0 regard\u00e9 et je connaissais un peu et j\u2019appr\u00e9ciais sans que \u00e7a retienne particuli\u00e8rement mon attention, sans que \u00e7a devienne un objet privil\u00e9gi\u00e9 de questionnements. 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