{"id":6609,"date":"2015-07-05T21:12:53","date_gmt":"2015-07-05T20:12:53","guid":{"rendered":"http:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/?p=6609"},"modified":"2015-07-05T21:17:45","modified_gmt":"2015-07-05T20:17:45","slug":"lexperience-des-seuils-daurelie-poinat","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/lexperience-des-seuils-daurelie-poinat\/","title":{"rendered":"L\u2019exp\u00e9rience des seuils, d\u2019Aur\u00e9lie Poinat."},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: left;\">\u00ab Mon d\u00e9sir consistait \u00e0 peindre la lumi\u00e8re du soleil sur le mur d\u2019une maison \u00bb Ed. Hopper, 1967.<\/p>\n<p><!--more--><br \/>\nOn a voulu, \u00e0 travers l\u2019histoire des arts, retenir un mouvement qui travaillerait la peinture dans le sens de son affranchissement vis \u00e0 vis des principes ou des contraintes de la repr\u00e9sentation. Affranchissement concr\u00e9tis\u00e9 par le concours de la photographie qui, \u00e0 partir de la seconde moiti\u00e9 du XIXe si\u00e8cle, aurait fait tomber les derni\u00e8res barri\u00e8res et mis les peintres au pied du mur en quelque sorte, les faisant enfin prendre conscience de leurs moyens sp\u00e9cifiques et incidemment des fins vers lesquelles ils devaient d\u00e9sormais s\u2019orienter. Toute une tradition historienne perp\u00e9tue cette id\u00e9e d\u2019un progr\u00e8s, d\u2019une orientation dans le sens d\u2019une d\u00e9sincarnation, d\u2019une abstraction port\u00e9e par une th\u00e9osophie de l\u2019art. Ce dernier devant, en toute fin, se fondre dans la philosophie, dans l\u2019\u00e9ther ou dans sa propre th\u00e9orie. C\u2019est de ce mouvement que la modernit\u00e9 entant que principe s\u2019est fait l\u2019\u00e9cho ; Marcel Duchamp devant, avec sa fameuse \u00ab Fontaine \u00bb, en 1914, porter le coup de gr\u00e2ce \u00e0 la \u00ab peinture r\u00e9tinienne \u00bb pour affirmer un devenir conceptuel de l\u2019art.<br \/>\nLes jeunes peintres d\u2019aujourd\u2019hui savent avancer de mani\u00e8re plus transversale, relire \u00e0 la faveur d\u2019autres perspectives, moins dogmatiques, plus incertaines, relatives et m\u00e9tiss\u00e9es. Fatigu\u00e9s de tuer perp\u00e9tuellement le p\u00e8re dans une logique r\u00e9actionnaire d\u2019avant-garde, leur regard embrasse la grande temporalit\u00e9 qui met c\u00f4te \u00e0 c\u00f4te en toute proximit\u00e9 les sc\u00e8nes urbaines de Carpaccio, les \u00e9pures de Mondrian et la femme \u00e0 la lettre dans sa chambre d\u2019h\u00f4tel de Hopper ; pratique le glissement, l\u2019\u00e9quivoque. H\u00e9ritiers de Warburg et de Benjamin, ils entendent lib\u00e9rer dans les marges de l\u2019histoire, de l\u2019autorit\u00e9 de l\u2019historicit\u00e9 \u00ab la puissance germinative de ces rapports latents que l\u2019histoire ne recouvre jamais enti\u00e8rement \u00bb . Les possibles ainsi affranchis s\u2019offrent comme le monde d\u00fb s\u2019offrir aux humanistes de la fin du XVI\u00e8me si\u00e8cle, abordant l\u2019id\u00e9e d\u2019infini avec une excitation m\u00eal\u00e9e d\u2019angoisse. Et dans leur libert\u00e9 conquise, les artistes d\u2019aujourd\u2019hui sans doute portent-ils un peu de l\u2019incertitude, de l\u2019inqui\u00e9tude que le monde retourne en eux.<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\">*<\/p>\n<p>La peinture, et celle d\u2019Aur\u00e9lie Poinat de mani\u00e8re particuli\u00e8rement manifeste, puisque s\u2019en est \u00e0 mon sens la revendication premi\u00e8re ou le levier, a lieu dans un espace tiraill\u00e9 et pluriel qui fait \u00e9cho aux multiples fa\u00e7ons du regard, \u00e0 cette instabilit\u00e9.<br \/>\nVous percevez des int\u00e9rieurs dont les vides, les cloisons, les issues architecturent l\u2019espace. Un pi\u00e8ge mental dans lequel le regard s\u2019appr\u00eate \u00e0 circuler, comme dans ces constructions imaginaires ou \u00ab palais de m\u00e9moire \u00bb en lesquelles on conseillait dans l\u2019antiquit\u00e9 aux orateurs de r\u00e9partir pour les organiser et les m\u00e9moriser les \u00e9l\u00e9ments de leur discours. Un arrangement de pans qui, comme dans le tableau de Vermeer dans la description qu\u2019en fait Bergotte \u00e0 la fin de La recherche du temps perdu occultent dans leur pr\u00e9sence exc\u00e9dente l\u2019ensemble dans lequel ils s\u2019inscrivent pour occuper tout le champ mental. Il s\u2019agit tout autant de pans color\u00e9s que de figurations architecturales. Tout autant d\u2019abstraction que de figuration. Un accord ou une conjugaison qui n\u2019est pas sans rappeler ce que Juan Gris envisageait, affirmant qu\u2019\u00ab il n\u2019y a que les moyens uniquement architecturaux qui sont constants dans la peinture \u00bb, \u00ab que la seule technique picturale possible est une sorte d\u2019architecture plate et color\u00e9e \u00bb . Les deux ordres de l\u2019\u00e9tendue et de la pens\u00e9e, de la ligne et de la surface, l\u2019affirmation frontale et la b\u00e9ance ici se combinent dans la r\u00e9alit\u00e9 picturale qui tient tout \u00e0 la fois de la fen\u00eatre et du mur.<br \/>\nRegardant les tableaux d\u2019Aur\u00e9lie Poinat, on mesure comme la peinture \u00e0 lieu dans un espace impossible et d\u00e9doubl\u00e9 sous le jeu des moyens et de ce qu\u2019ils formulent. Un lieu tendu entre les objets et les causes, ne pouvant oublier le doigt qui montre la lune, ce qui d\u00e9signe et ce qui est d\u00e9sign\u00e9. Qu\u2019une couleur soit appliqu\u00e9e sur une surface, elle appara\u00eet de plusieurs fa\u00e7ons, par sa forme, ses qualit\u00e9s formelles dans leur pr\u00e9sence concr\u00e8te, mais encore par la trace, c\u2019est-\u00e0-dire, les conditions de sa manifestation, outil et geste. Enfin, et c\u2019est l\u2019aspect le plus \u00e9vident dans le cas de la peinture figurative, et qui parfois \u00e0 tendance \u00e0 occuper tout le champ, \u00e0 occulter tout le reste, il y a ce que cette conjugaison de traces et de formes, de lignes et de couleurs entend repr\u00e9senter, c\u2019est \u00e0 dire convoquer par l\u2019image. Les tableaux que nous avons sous les yeux et qui se d\u00e9placent dans la respiration du regard indiquent ce feuilletage de la peinture. Qu\u2019elle est \u00ab abstraite en tant que mur, figurative en tant que repr\u00e9sentation d&rsquo;un espace \u00bb, comme l\u2019envisageait Nicolas de Stael ou comme le manifeste dans son \u00e9vidence radicale la porte-fen\u00eatre \u00e0 Collioure de Matisse.<br \/>\nG\u00e9om\u00e9tries, lignes, architectures, la picturalit\u00e9 ici ne se d\u00e9partit pas du mental avec lequel m\u00eame elle joue. Dans un seul mouvement continu, le visible bascule dans le lisible, ce que l\u2019on reconna\u00eet conduit dans les territoires de la m\u00e9moire et leur jeu d\u2019\u00e9cho pour boucler sur le visible \u00e0 nouveau. Le vu se d\u00e9place tout le temps que le regard travaille \u00e0 tirer le visible dans l\u2019espace de l\u2019interpr\u00e9tation, vacille, bascule d\u2019un plan sur l\u2019autre. C\u2019est ainsi que l\u2019on pourrait dire de ces peintures qu\u2019elles sont interminables, comme le dit Denis Roche de la photographie. Parce que l\u2019acte qui les fonde \u00ab n\u2019en finit jamais d\u2019\u00eatre l\u00e0 \u00bb . Rien ne s\u2019y ach\u00e8ve jamais. Il n\u2019y a qu\u2019 \u00ab un horizon qui se mord la queue, et quatre angles droits \u00bb . D\u2019une certaine mani\u00e8re, ce qu\u2019elles figurent, c\u2019est aussi ce qu\u2019elles donnent \u00e0 exp\u00e9rimenter psycho-physiquement : un rivage, un espace entre-deux. Regardant, on se tient sur le seuil, entre l\u2019appr\u00e9hension d\u2019une repr\u00e9sentation avec tout ce qu\u2019elle met en jeu et le pur travail de la sensation telle qu\u2019\u00e9mise par des formes, des couleurs, des textures dans leur nudit\u00e9, oscillant de l\u2019un \u00e0 l\u2019autre.<br \/>\nLes titres que choisit l\u2019artiste disent ce chemin en nous. Cela que l\u2019on ne parvient \u00e0 nommer sans le r\u00e9duire, s\u2019en remettre \u00e0 quelques \u00e9chos ou observations et qui s\u2019installe comme la r\u00e9alit\u00e9 mobile du tableau, on y assiste tout autant qu\u2019on le provoque. On ne pourra mieux dire que \u00ab gris mur bleu \u00bb, \u00ab vert double porte \u00bb ou \u00ab bleu nuage \u00bb, comme des aide-m\u00e9moire ; et accoler sans les articuler les termes de la pr\u00e9sence et ceux de la repr\u00e9sentation est comme un aveu de cette ind\u00e9termination qui travaille le regard.<\/p>\n<p>Apr\u00e8s sa s\u00e9rie des carr\u00e9s, variations qui ne sont pas sans \u00e9voquer les recherches constructivistes et supr\u00e9matistes de Malevitch, certains ensembles de Brice Marden, Robert Mangold ou d\u2019Aur\u00e9lie Nemour o\u00f9 la couleur est rendue \u00e0 sa vibration, aux frictions de ses rapports et \u00e0 sa dimension spatiale, Aur\u00e9lie Poinat radicalise encore l\u2019exp\u00e9rience. La s\u00e9rie de polygones peints sur bois, particuli\u00e8rement (et cette seule mention du bois convoque imm\u00e9diatement le souvenir des ic\u00f4nes, autre d\u00e9rive possible), persiste \u00e0 convoquer l\u2019id\u00e9e de fen\u00eatre. Vous voyez des d\u00e9coupes, des ouvertures, et incidemment, des manifestations du passage d\u2019un espace \u00e0 un autre. Ou plus pr\u00e9cis\u00e9ment encore, un passage \u00e0 travers lequel on ne passe pas, la simple confrontation de deux lieux portant pourtant encore quelque chose de cette \u00ab fantasmagorie \u00bb qu\u2019entrevoyait Benjamin dans les passages parisiens &#8211; de l\u2019ouvert peint. Une h\u00e9t\u00e9rotopie, dirait Foucault. Et, comme avec les architectures, tous les possibles du regard se retrouvent brass\u00e9s \u00e0 la mani\u00e8re d\u2019un jeu de cartes. Les d\u00e9couvrant, je n\u2019avais pu m\u2019emp\u00eacher de penser aux projecteurs de diapositives qui, quand ils ne sont pas charg\u00e9s, d\u00e9coupent ainsi sur le mur, \u00e0 la faveur d\u2019un positionnement approximatif, des polygones lumineux, \u00e0 la s\u00e9rie Slide r\u00e9alis\u00e9e par Luc Tuymans et, incidemment, certaines pi\u00e8ces de James Turrell. Vous \u00eates l\u00e0 face \u00e0 une image aveugle ou aveuglante, exc\u00e9dente. Une image qui \u00e9chappe en se d\u00e9pla\u00e7ant constamment \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de son lieu m\u00eame.<\/p>\n<p>Architectures comme g\u00e9om\u00e9tries regardent droit de toute leur surface l\u2019espace auquel elles font \u00e9cho en soi. Elles sont \u00e0 chaque fois une d\u00e9coupe qui \u00e9tabli que, sans se nommer, quelque chose litt\u00e9ralement \u00e0 lieu. A cheval entre le sensible et l\u2019intelligible, elles persistent \u00e0 exister dans leurs contours comme des \u00ab vestiges irrationnels d\u2019un monde reconnaissable \u00bb, comme l\u2019aper\u00e7oit Andr\u00e9 Masson depuis sa pratique du dessin automatique. \u00ab Vestiges \u00bb offrant des rep\u00e8res mentaux au sein de la sensation.<br \/>\nCe regard que les images depuis le mur auquel on les accroche nous retournent, je me suis souvent demand\u00e9 ce qu\u2019il fixait. Il me semble pouvoir dire aujourd\u2019hui que c\u2019est le temps. Le temps qui se d\u00e9ploie ; non pas dans son pr\u00e9tendu passage, mais dans l\u2019\u00e9tendue par laquelle il rejoint l\u2019espace.<\/p>\n<p>Pr\u00e9face au catalogue d&rsquo;<a href=\"http:\/\/www.aureliepoinat.com\/\">Aur\u00e9lie Poinat<\/a>, \u00e9dition Shakers, juillet 2015.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00ab Mon d\u00e9sir consistait \u00e0 peindre la lumi\u00e8re du soleil sur le mur d\u2019une maison \u00bb Ed. Hopper, 1967.<\/p>\n","protected":false},"author":5,"featured_media":6610,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_et_pb_use_builder":"","_et_pb_old_content":"","_et_gb_content_width":"","footnotes":""},"categories":[1],"tags":[],"class_list":["post-6609","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-non-classe"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/6609","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/users\/5"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=6609"}],"version-history":[{"count":2,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/6609\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":6613,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/6609\/revisions\/6613"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/media\/6610"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=6609"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=6609"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=6609"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}