{"id":6614,"date":"2015-07-22T11:57:55","date_gmt":"2015-07-22T10:57:55","guid":{"rendered":"http:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/?p=6614"},"modified":"2015-07-22T12:01:26","modified_gmt":"2015-07-22T11:01:26","slug":"leonardo-cremonini-lhypothese-du-desir","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/leonardo-cremonini-lhypothese-du-desir\/","title":{"rendered":"Leonardo Cremonini, l&rsquo;hypoth\u00e8se du d\u00e9sir."},"content":{"rendered":"<p><em>L\u2019hypoth\u00e8se du d\u00e9sir<\/em>, entretien de R\u00e9gis Debray avec Leonardo Cremonini, \u00e9ditions l\u2019Atelier contemporain (20\u20ac)<\/p>\n<p>J\u2019\u00e9tais jeune \u00e9l\u00e8ve la premi\u00e8re fois que j\u2019ai vu un tableau de Cremonini : un panoramique avec des cadres, des embrasures de portes aux couleurs acidul\u00e9es et un personnage que je trouvais maladroitement peint, un enfant rigide et monstrueux. Un assez grand format horizontal, polyptique il me semble<!--more-->. Je n\u2019ai pas accroch\u00e9, mais quelque chose m\u2019en est rest\u00e9 que je conserve int\u00e9rieurement depuis le souvenir des accords, des violences. La seconde fois c\u2019\u00e9tait peut-\u00eatre sept ou huit ans plus tard, non plus un tableau isol\u00e9 dans une exposition de groupe mais toute une r\u00e9trospective sur les trois \u00e9tages de la ville Tamaris, \u00e0 la Seyne-sur-mer, en 2002, j\u2019avais vingt-deux ans. La singularit\u00e9 qui s\u2019\u00e9tait manifest\u00e9e par un s\u2019\u00e9tendait cette fois-ci en cinquante ou cent tableaux, sur trente ans ou plus en s\u2019affirmant dans ses variations &#8211; <em>\u00ab une spirale mouvante autour d\u2019un pilier d\u2019obsessions \u00bb<\/em>. L\u2019\u00e9tranget\u00e9, l\u2019onirisme, la lumi\u00e8re et ces contrastes \u00e0 l\u2019\u0153uvre entre g\u00e9om\u00e9tries crues et fluidit\u00e9 organique, le \u00ab dur et le tendre \u00bb, \u00ab l\u2019os et la chair \u00bb, \u00ab le min\u00e9ral et le v\u00e9g\u00e9tal \u00bb, pour reprendre ses propres termes, me fascin\u00e8rent. Il y avait quelque chose \u00e0 l\u2019\u0153uvre qui terrassait le bon go\u00fbt servi par des audaces graphiques et une sorte de mythologie personnelle estivale (qui n\u2019est pas sans \u00e9voquer l\u2019angoisse sourde m\u00eal\u00e9e d\u2019insouciance du film On the beach, de Stanley Kramer) de qui me semblait frayer une voie singuli\u00e8re embrassant la figuration narrative des ann\u00e9es 80 et quelque chose de plus contemporain, comme marqu\u00e9 par la peinture allemande actuelle et les \u00e9pigones du pop. Un peu plus tard je me suis fait offrir la monographie Skira, visitant les expositions que lui consacrait la galerie Claude Bernard, \u00e0 c\u00f4t\u00e9 des Beaux-arts. Mais je crois que c\u2019\u00e9tait pour moi une sorte d\u2019ilot sans ancrage, un point flou, mal situ\u00e9, presque une hypoth\u00e8se dans le champ contemporain qui formait alors mon \u00ab milieu naturel \u00bb. L\u2019auteur, me semblait-il, se d\u00e9robait derri\u00e8re ces enfilades, ces esp\u00e8ces de pi\u00e8ges pour le regard et la pens\u00e9e o\u00f9 le temps semblait fig\u00e9 dans une sorte d\u2019insouciance de fa\u00e7ade d\u2019o\u00f9 \u00e9mergeait partout une forme de tragique et de trouble. Je ne pouvais pas dire d\u2019o\u00f9 \u00e7a venait, o\u00f9 \u00e7a allait. <em>\u00ab Le souvenir<\/em>, comme l\u2019\u00e9crit Calvino, <em>prend place entre des \u00e9l\u00e9ments qui divisent l\u2019espace en un dedans, un dehors, un dessus, un dessous, en une succession de plans et de lointains \u00bb<\/em> et dans ce passage d\u2019un lieu \u00e0 l\u2019autre.<\/p>\n<p>L\u2019entretien qui structure ce livre, isol\u00e9 entre les photographies d\u2019atelier de Corinne Mercadier et quelques contextualisations biographiques restitue la pens\u00e9e au travail et m\u00eame la m\u00e9thode de celui pour qui sans cesse il s\u2019agit d\u2019essayer, de \u00ab v\u00e9rifier des rapports \u00bb, la peinture devenant cet outil pour mesurer, comme il le dira, les rapports du visible \u00e0 l\u2019\u0153uvre dans la pr\u00e9sence de la mer, du ciel et de la terre.<br \/>\nUn livre donc qui d\u00e9voile l\u2019atelier, la m\u00e9thode de travail du peintre pour qui le tableau s\u2019articule d\u2019abord par des oppositions de textures, des structures verticales et horizontales venant \u00ab offenser \u00bb le rectangle vierge initial et son \u00ab abstraction \u00bb. Tableau dont l\u2019enjeu est la mise en tension des textures et des aspects, les lignes venant sans cesse rattraper la fluidit\u00e9, le \u00ab mou \u00bb pour l\u2019informer. L\u2019articulation de la \u00ab tension entre l\u2019\u00e9l\u00e9ment g\u00e9om\u00e9trique et l\u2019\u00e9l\u00e9ment biologique \u00bb, lin\u00e9aires et color\u00e9s depuis lesquels le monde existe. Articulation entre image et forme, pr\u00e9sence et d\u00e9sir livrant l\u2019inconscient \u00e0 l\u2019\u0153uvre \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur du regard. <em>\u00ab Une image est l\u2019\u00e9vocation d\u2019une absence, tandis qu\u2019une forme est la conviction d\u2019une pr\u00e9sence soit dans un corps pictural, soit pour l\u2019esprit qui lui donne forme \u00bb<\/em> : Tout est dit l\u00e0 ou presque du lieu dans lequel se manifeste sa peinture.<\/p>\n<p>Ce qui motive la peinture c\u2019est sa peur, son d\u00e9sarroi \u00e0 l\u2019\u00e9gard du monde et le besoin d\u2019ordonnancement, de structurer, de donner forme \u00e0 l\u2019informe. Ainsi, en est-elle le calmant ou la contre-offensive, <em>\u00ab Mon besoin de forme fait que mon \u0153uvre arrive \u00e0 englober mon angoisse \u00bb<\/em>. Peur du chaos att\u00e9nu\u00e9 par la r\u00e9alisation, l\u2019affirmation de formes, quelque chose de proche de ce que dit Pierre Michon de sa pratique de l\u2019\u00e9criture qu\u2019il vit comme la possibilit\u00e9 \u00e0 un moment, par ce moyen de se rassembler ou d\u2019exister dans un but ; \u00ab dou\u00e9 de sens et de but \u00bb, comme l\u2019\u00e9crit Flaubert \u00e0 Louise Colet en juillet 1852 apr\u00e8s avoir r\u00e9dig\u00e9 la premi\u00e8re partie d\u2019Emma Bovary. Exister quand m\u00eame dans ce chaos et rendre ce chaos vivable.<\/p>\n<p>Mais un livre qui d\u00e9voile aussi une position \u00e9thique et esth\u00e9tique, presque politique. Si j\u2019avais quelques appr\u00e9hensions vis \u00e0 vis de R\u00e9gis Debray, connu pour ses revendications r\u00e9actionnaires et sa critique trop globale \u00e0 mon go\u00fbt de l\u2019art contemporain con\u00e7u comme un ensemble homog\u00e8ne, les \u00e9changes qu\u2019il poursuit ici avec Cremonini \u00e0 ce sujet sont me semble-t-il assez radicaux dans leur position, mais argument\u00e9s avec une certaine finesse et mis en perspective. Cremonini appara\u00eet pr\u00e9occup\u00e9 et attentif \u00e0 la place de l\u2019art dans la soci\u00e9t\u00e9 et presque \u00e0 l\u2019envers des impulsions de ses contemporains d\u00e9sirant brouiller les fronti\u00e8res pour fondre l\u2019art et la vie et g\u00e9n\u00e9raliser son appellation (on se souvient d\u2019Allan Kaprow, invitant un peu comme Duchamp avec ses ready made \u00e0 consid\u00e9rer comme relevant de l\u2019art les actions auxquelles on se sera montr\u00e9 attentif : <em>\u00ab Me brosser les dents par exemple quand je suis \u00e0 peine r\u00e9veill\u00e9, regarder le rythme de mon coude qui se d\u00e9place de haut en bas\u2026 \u00bb<\/em>), lui revendique un champ \u00e9troit, circonscrit par le d\u00e9sir singulier. Un d\u00e9sir singulier, individuel mais au service du collectif. Pour Leonardo Cremonini, <em>\u00ab le destin de la peinture est de susciter de la parole chez l\u2019autre \u00bb<\/em> c\u2019est ainsi qu\u2019elle retrouve sa fonction sociale, notamment dans le d\u00e9sir de l\u2019autre, \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur d\u2019un m\u00e9canisme relationnel qui charge les formes de sens. Le peintre participe \u00e0 une \u00ab hypoth\u00e8se de collectivit\u00e9 \u00bb, la cr\u00e9ativit\u00e9 individuelle s\u2019assimile \u00e0 \u00ab un instrument collectif, une contribution sociale \u00bb. La peinture devient le \u00ab visible de l\u2019imaginaire \u00bb dans une dynamique collective. Equilibre qui \u00e9tait selon lui \u00e0 l\u2019\u0153uvre \u00e0 la Renaissance magistralement dans les rapports qu\u2019entretenaient l\u2019artiste et le Prince dans une complicit\u00e9 intellectuelle, ce dernier transformant la forme en parole. Equilibre fragile, presque miraculeux auquel se pr\u00eate peu notre \u00e9poque domin\u00e9e par la vitesse pour ne pas dire la pr\u00e9cipitation, l\u2019\u00e9conomie m\u00e9diatique.<br \/>\nFinalement, en dialogue avec Debray, c\u2019est Cremonini qui fait figure de <em>r\u00e9actionnaire<\/em>, comme l\u2019\u00e9non\u00e7ait William Rubin, mais c\u2019est aussi ainsi que sa peinture affirme sa position contre l\u2019uniformisation du d\u00e9sir, l\u2019att\u00e9nuation des singularit\u00e9s dans la volont\u00e9 de faire groupe, la neutralisation, la standardisation du regard, le nihilisme, la banalisation \u00e0 l\u2019\u0153uvre dans les m\u00e9diats et rejou\u00e9e par certains artistes comme Warhol, qu\u2019il ex\u00e8cre. On mesure tr\u00e8s bien comme l\u2019artiste revendique le d\u00e9sir individuel, <em>\u00ab l\u2019objet v\u00e9cu dans la passion plut\u00f4t que jou\u00e9 dans la distance \u00bb<\/em> et ne peut supporter l\u2019ironie anesth\u00e9si\u00e9e dans la banalit\u00e9 de son usage social. Le minimalisme qui fait de l\u2019objet d\u00e9fait du d\u00e9sir un <em>\u00ab objet passif que le syst\u00e8me culturel de la modernit\u00e9 assume comme exemple \u00bb<\/em>, objet sans passion, scandale rat\u00e9, port\u00e9 par \u00ab les instruments culturels \u00bb.<br \/>\n Il envisage un individualisme dynamique port\u00e9 par une id\u00e9ologie, seul \u00e0 m\u00eame de <em>\u00ab r\u00e9animer le souffle et l\u2019imaginaire extasi\u00e9s par le minimalisme mystique \u00bb<\/em> tout en se pr\u00e9venant d\u2019un individualisme sans id\u00e9ologie qui tomberait alors dans \u00ab l\u2019exhibitionnisme de l\u2019\u00e9ph\u00e9m\u00e8re \u00bb.<br \/>\nAffirmation du d\u00e9sir sur le pouvoir g\u00e9n\u00e9ral.<br \/>\nSinguli\u00e8re est aussi la critique qu\u2019il fait de l\u2019int\u00e9r\u00eat pouss\u00e9 par les avant-gardes pour le primitif. Pour lui encore, cet \u00e9loge du progr\u00e8s coupl\u00e9 \u00e0 l\u2019\u00e9loge du primitif est une mani\u00e8re d\u2019\u00e9liminer <em>\u00ab l\u2019individu qui, seul, \u00e9veille le d\u00e9sir contre le pouvoir \u00bb<\/em>. Parce que cet ancrage ancestral est \u00ab un pi\u00e8ge \u00bb, parce qu\u2019on a assum\u00e9 des primitivismes st\u00e9r\u00e9otyp\u00e9s, \u00ab une st\u00e9r\u00e9otypie de m\u2019imaginaire \u00bb. La d\u00e9rive, que je rapprochais un peu rapidement de ce mouvement g\u00e9n\u00e9rationnel dont t\u00e9moignait Kaprow par sa conception de l\u2019art et du happening, tient pour Cremonini au fait qu\u2019on a transform\u00e9 en \u0153uvres d\u2019art des objets rituels et confondant les deux on a d\u00e9l\u00e9gitim\u00e9 la singularit\u00e9. Car toute la distinction du peintre est l\u00e0 entre le d\u00e9sir, ses hypoth\u00e8ses singuli\u00e8res, individuelles et le syst\u00e8me culturel, ses effets m\u00e9caniques uniformisants. Derri\u00e8re l\u2019illusion du groupe, <em>\u00ab la r\u00e9sistance de l\u2019irrationnel en tant que dynamique dominante du Surr\u00e9alisme est une r\u00e9sistance \u00e0 l\u2019optimisme technologique en tant que mise en cause de la singularit\u00e9 \u00bb<\/em>.<br \/>\nAinsi, Cremonini met \u00e0 jour ce qui pourrait \u00eatre une direction commune port\u00e9e par les avant-gardes dans le tressage singulier de la technologie, du primitivisme au minimalisme \u00e0 travers Dada.<br \/>\n<em>\u00ab La diff\u00e9rence entre l\u2019aventure et l\u2019inventaire, c\u2019est le d\u00e9sir \u00bb<\/em>.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>L\u2019hypoth\u00e8se du d\u00e9sir, entretien de R\u00e9gis Debray avec Leonardo Cremonini, \u00e9ditions l\u2019Atelier contemporain (20\u20ac) J\u2019\u00e9tais jeune \u00e9l\u00e8ve la premi\u00e8re fois que j\u2019ai vu un tableau de Cremonini : un panoramique avec des cadres, des embrasures de portes aux couleurs acidul\u00e9es et un personnage que je trouvais maladroitement peint, un enfant rigide et monstrueux. 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