{"id":6636,"date":"2015-09-01T14:30:55","date_gmt":"2015-09-01T13:30:55","guid":{"rendered":"http:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/?p=6636"},"modified":"2015-09-01T14:30:55","modified_gmt":"2015-09-01T13:30:55","slug":"notes-sur-des-notes","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/notes-sur-des-notes\/","title":{"rendered":"notes sur des notes"},"content":{"rendered":"<p>C\u2019est une tentative de d\u00e9finition du purisme, un des \u00e9l\u00e9ments de l\u2019\u00e9thique qui le d\u00e9fini : \u00ab L\u2019oeuvre ne doit pas \u00eatre accidentelle, exceptionnelle, impressionniste, inorganique, protestataire, pittoresque, mais au contraire g\u00e9n\u00e9rale, statique, expressive de l\u2019invariant \u00bb. Qu\u2019on excuse le ton, nous sommes en 1918, le livre titre \u00ab Apr\u00e8s le cubisme \u00bb, il est d\u2019Ozenfant et Jeanneret. <!--more--><\/p>\n<p>Toujours eu du mal avec les mots d\u2019ordre, les g\u00e9n\u00e9ralisations, les dogmes et sans doute mon attrait pour la peinture tient-il en partie \u00e0 ce qu\u2019elle impose de travail solitaire, au doute qu\u2019elle retourne constamment sur soi. Bien s\u00fbr que l\u2019on ne doit rien \u00e0 personne. Encore, si, je crois \u00e0 une certaine responsabilit\u00e9 sociale lorsque l\u2019on fait chose publique. Mais cr\u00e9er ne r\u00e9pond \u00e0 aucun ordre ext\u00e9rieur (ou seulement demande sociale int\u00e9rioris\u00e9e), aucune autorit\u00e9. Les r\u00e8gles que l\u2019on se donne ne sont alors qu\u2019une \u00e9thique personnelle pour mieux atteindre ces contre-formes que le d\u00e9sir appelle. Je sais que pour moi l\u2019art a quelque chose de grave, rien d\u2019un divertissement, d\u2019une fantaisie. Je crois encore qu\u2019il \u00e9chappe \u00e0 l\u2019instant pour rejoindre quelque chose de plus g\u00e9n\u00e9ral. Combien de fois j\u2019ai dit cette impression de poursuivre en le prolongeant au pr\u00e9sent un mouvement tr\u00e8s ancien ? Et ce tiraillement d\u2019\u00eatre \u00e0 la fois ancr\u00e9 dans le pr\u00e9sent et ses frictions et quelque fois d\u00e9tach\u00e9, post\u00e9 sur un plan de la grand temporalit\u00e9. C\u2019est l\u2019axiome fondateur de la philosophie de l\u2019histoire : \u00ab la totalit\u00e9 des \u00e9v\u00e9nements qui sont produits depuis le commencement est pr\u00e9sente dans les structures mat\u00e9rielles du monde actuel et dans les structures mentales des agents qui font l\u2019histoire, les vivants que nous sommes \u00bb. Notre ADN t\u00e9moigne en nous de ceux que nous avons \u00e9t\u00e9 quand nous n\u2019\u00e9tions pas. L\u2019affaire dans laquelle nous sommes engag\u00e9s nous d\u00e9passe, en ab\u00eeme dans une perspective qui nous passe au-travers.  Et pour revenir \u00e0 l\u2019art : Je crois \u00e0 ce retrait qu\u2019il impose. \u00ab Etre pr\u00e9sent au monde, \u00eatre au pr\u00e9sent passe par le retrait \u00bb, conc\u00e8de quelque part Bergounioux ; ce n\u2019est pas le moindre des paradoxes.<\/p>\n<p>\u00ab Ce qui compte est l\u2019intensit\u00e9 de l\u2019\u00e9motion provoqu\u00e9e ; on peut m\u00eame dire qu\u2019aucun vrai chef d\u2019\u0153uvre ne donne de plaisir, car les grandes \u00e9motions ne r\u00e9pondent pas \u00e0 ce mot \u00bb. Ozenfant et Jeanneret encore, en 1925, dans La peinture moderne.<\/p>\n<p>Je ne sais tout \u00e0 fait si cela est vrai, mais j\u2019aime ce que cette formule vient nuancer. Une fois j\u2019avais \u00e9cout\u00e9 un pr\u00eatre convenir que ce que nous cherchions tous, ce qui nous rassemblait et s\u2019imposer comme horizon ultime, c\u2019\u00e9tait le bonheur. J\u2019avais tiqu\u00e9, mal embarqu\u00e9. La chose me semblait terriblement \u00e9troite, \u00e9go\u00efste, pi\u00e8tre. Je me sondais pour savoir mais constatait que je n\u2019allais pas par l\u00e0. Il me semblait que tout cela renvoyait \u00e0 un id\u00e9al de confort ti\u00e8de, une f\u00e9licit\u00e9 de l\u2019apaisement. Ni beaut\u00e9, ni bonheur dans leur acception g\u00e9n\u00e9rale et partag\u00e9e, ni m\u00eame l\u2019\u00e9motion pour l\u2019\u00e9motion comme le d\u00e9nonce quelque part Reverdy, mais quelque chose d\u2019un peu au-dessus et de moins convenu, c\u2019est l\u00e0 que quelque chose en moi regarde. Une forme de pr\u00e9sence massive. La magie de l\u2019\u00eatre. Reverdy utilisait l\u2019image : Dieu n\u2019a pas cr\u00e9\u00e9 le cheval qui va vite, mais le cheval et celui-ci court effectivement plus vite qu\u2019\u00e9crit le meilleur po\u00e8te. Le tableau, donc. Comme le cheval. \u00ab Le grand art n\u2019est pas d\u2019agr\u00e9ment \u00bb. B\u00eate \u00e0 dire tout autant qu\u2019on s\u2019imagine pourtant que c\u2019est notre bon plaisir qui nous pousse avec ce d\u00e9tachement social et boh\u00e8me de l\u2019artiste. Carte postale. Ce truc vague qu\u2019on cherche a \u00e0 voir avec un d\u00e9sespoir plus profond, plus vivifiant. <\/p>\n<p>\u00ab Le purisme part d\u2019\u00e9l\u00e9ments choisis parmi les objets existants et dont il extrait les formes sp\u00e9cifiques. (\u2026) de pr\u00e9f\u00e9rence parmi ceux qui servent aux usages les plus imm\u00e9diats de l\u2019homme ; ceux qui sont comme le prolongement de ses membres et par cela d\u2019une intimit\u00e9 extr\u00eame, d\u2019une banalit\u00e9 qui fait qu\u2019ils existent \u00e0 peine comme sujet int\u00e9ressant en soi et ne pr\u00eatent gu\u00e8re \u00e0 l\u2019anecdote \u00bb. La peinture moderne, encore.<\/p>\n<p>C\u2019est curieux comme j\u2019avais lu d\u2019abord \u00ab  d\u2019une intimit\u00e9 discr\u00e8te \u00bb \u00e0 la place d\u2019 \u00ab extr\u00eame \u00bb. On sait qu\u2019on \u00e9crit soit m\u00eame ce que l\u2019on lit, parfois suivant, parfois pr\u00e9c\u00e9dent ce que propose l\u2019auteur. Ici s\u2019est plac\u00e9 un d\u00e9saccord. C\u2019est que je peins des immeubles, des morceaux de paysage quand eux peignent alors des natures mortes avec bouteilles, verres, pipes ou guitares dans la ligne des cubistes, exp\u00e9rimentant \u00e0 port\u00e9e de main avec le plus docile. Pour le reste je dirais pareil, je butte toujours au plus proche, mon regard s\u2019\u00e9rafle toujours au plus imm\u00e9diat. Ce qui fait le paysage, la situation.  Partons d\u00e9j\u00e0 de l\u00e0. <\/p>\n<p>Je relisais aussi ce qu\u2019\u00e9crit Philippe Blanchon depuis la remarque de Juan Gris : \u00ab Une architecture, on ne peut la d\u00e9monter en pi\u00e8ces dont chacune garde une autonomie ou une vie isol\u00e9e. Un fragment d\u2019architecture ne peut \u00eatre qu\u2019un morceau bizarre et tronqu\u00e9 qui n\u2019a de l\u2019existence que juste \u00e0 la place o\u00f9 il doit se trouver. La construction n\u2019est donc que l\u2019imitation de l\u2019architecture. \u00bb<br \/>\n\u00ab Il s\u2019agit avant tout de concevoir un espace. \u00bb Et ce n\u2019est pas tant d\u2019espace perspectif ou de l\u2019espace math\u00e9matique de la toile que d\u2019un espace psychique duquel le reste d\u00e9coule. Un espace qui vous impr\u00e8gne, que vous habitez autant qu\u2019il vous habite et qui s\u2019engendre au fur et \u00e0 mesure des gestes. L\u2019\u00e9crivain architecte ou l\u2019artiste architecte ne peut \u00ab se contenter de ce qui fut con\u00e7u avant lui, et afin d\u2019y faire vivre sa langue \u2013 que sa sensibilit\u00e9 invente \u00e0 mesure -, il doit, avant toute chose, concevoir un espace, se l\u2019approprier. \u00bb<\/p>\n<p>Ce po\u00e8me qu\u2019il \u00e9crivait il y a quelques ann\u00e9es, je le prends pour moi :<br \/>\n\u00ab Le b\u00e2timent n\u2019est un b\u00e2timent.<br \/>\nIl faut en chaque \u00e9l\u00e9ment projeter<br \/>\nA l\u2019aide d\u2019un plan int\u00e9rieur<br \/>\nEt alors approcher chaque situation<br \/>\nPeut-\u00eatre. A t\u00e2tons. \u00bb (in Capitale sous la neige)<\/p>\n<p>La hasard ou la n\u00e9cessit\u00e9 ont fait que j\u2019ai relu cette m\u00eame semaine le texte que Michel Th\u00e9voz donne en pr\u00e9face \u00e0 un catalogue sur l\u2019\u0153uvre de Louis Soutter, cousin du Corbusier, lequel malgr\u00e9 la diff\u00e9rence de leurs univers et de leurs principes exprimera sa profonde admiration pour cette \u0153uvre dessin\u00e9e \u00ab \u00e9mouvante \u00e0 un degr\u00e9 que l\u2019on mesure peut-\u00eatre mal \u00bb. <\/p>\n<p>Michel Th\u00e9voz : \u00ab Il y a un proverbe chinois, encore plus niais que les proverbes occidentaux, qui dit : lorsqu\u2019on lui montre la lune du doigt, l\u2019imb\u00e9cile regarde le doigt. C\u2019est le contraire qui est vrai, bien s\u00fbr : l\u2019imb\u00e9cile regarde la lune et s\u2019y laisse prendre, sans s\u2019aviser qu\u2019elle ne tient sa r\u00e9alit\u00e9 (astronomique, sentimentale, m\u00e9taphorique, po\u00e9tique ou utopique) que de ce doigt qui l\u2019indexe. \u00bb<br \/>\nAilleurs, il \u00e9crivait : \u00ab l\u2019imb\u00e9cile regarde la lune comme \u00ab \u00e0 une r\u00e9alit\u00e9 absolue \u00bb, tandis que celui qui regarde le doigt se comporte en s\u00e9miologue \u00ab qui sait, lui, que la lune n\u2019est jamais qu\u2019un effet du signifiant \u00bb.<br \/>\nOn mesure quotidiennement dans le domaine des arts cette ductilit\u00e9 ou fluctuance du signifiant et comment une \u0153uvre se situe finalement dans un champ interpr\u00e9tatif, d\u00e9pendant pour une part de la fa\u00e7on que l\u2019on aura de l\u2019approcher, bref, de se la montrer. Dans les premiers regards de l\u2019atelier d\u00e9j\u00e0, \u00e0 l\u2019\u0153uvre, quand on en est \u00e0 peser \u00e0 juger de chaque modification, chaque avanc\u00e9e pour mesurer l\u2019\u00e9quilibre, la stabilit\u00e9 de l\u2019architecture. On s\u2019\u00e9tonne souvent du fait que ce ne soit plus la main qui travaille \u00e0 la fin mais seulement les yeux et ce qui en arri\u00e8re fa\u00e7onne le regard : il s\u2019agit de savoir comment on envisage le tableau, dans quelle perspective on d\u00e9sire le placer. Le tableau emporte avec lui un certain d\u00e9sir, il s\u2019indexe de ce d\u00e9sir. C\u2019est dans ce d\u00e9sir que s\u2019inscrit ce que certains appellent une croyance.<br \/>\nEt cela n\u2019\u00e9tait pas sans \u00e9cho \u00e0 ce que je lisais encore dans Motets, le volumineux recueil po\u00e9tique de Philippe Blanchon que je r\u00e9servais pour le soir. Ce portrait qu\u2019il fait \u00e0 mi volume qui fait \u00e9cho, prolonge et d\u00e9place : <\/p>\n<p>\u00ab La peau des joues, madame\u2026<br \/>\nRevenir sur cette surprise<br \/>\nbouleversante surprise de n\u2019\u00eatre<br \/>\nplus que la tension<br \/>\n-combien attentive \u2013<br \/>\nque la r\u00e9alit\u00e9 est supr\u00eame supplice \u2013<br \/>\npourtant c\u2019est un \u00eatre<br \/>\nune r\u00e9alit\u00e9 dress\u00e9e non r\u00eav\u00e9e<br \/>\n\u00e0 partir de  laquelle on r\u00eave une autre<br \/>\nnourrie de la premi\u00e8re mais<br \/>\npar le bouleversement continu<br \/>\n\u00e0 son approche \u00e0 sa pr\u00e9sence connue<br \/>\nn\u2019est plus de ce monde commun<br \/>\ncomme il n\u2019est plus en mesure<br \/>\nde se reconna\u00eetre totalement \u2013<br \/>\nivre de cet \u00eatre. \u00bb<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>C\u2019est une tentative de d\u00e9finition du purisme, un des \u00e9l\u00e9ments de l\u2019\u00e9thique qui le d\u00e9fini : \u00ab L\u2019oeuvre ne doit pas \u00eatre accidentelle, exceptionnelle, impressionniste, inorganique, protestataire, pittoresque, mais au contraire g\u00e9n\u00e9rale, statique, expressive de l\u2019invariant \u00bb. 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