{"id":6663,"date":"2015-09-20T22:08:23","date_gmt":"2015-09-20T21:08:23","guid":{"rendered":"http:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/?p=6663"},"modified":"2015-09-20T22:09:14","modified_gmt":"2015-09-20T21:09:14","slug":"lettre-a-leonor_4","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/lettre-a-leonor_4\/","title":{"rendered":"lettre \u00e0 L\u00e9onor_4"},"content":{"rendered":"<p>Je faisais cette remarque pour moi-m\u00eame derni\u00e8rement : comment l\u2019\u0153il fabriquait de ce que je percevais l\u00e0-bas devant, une image. Et que cela \u00e9tait li\u00e9 \u00e0 la distance. Comme dans ces panoramas ou dioramas au XIX\u00e8me si\u00e8cle o\u00f9 les \u00e9l\u00e9ments de premiers plans \u00e9taient reconstitu\u00e9s en trois dimensions et compl\u00e9t\u00e9s \u00e0 l\u2019arri\u00e8re-plan d\u2019un d\u00e9cor peint m\u00ealant \u00e0 la faveur d\u2019une illusion spectaculaire le r\u00e9el \u00e0 l\u2019image.<!--more--> Avec la distance, les choses perdent leurs attributs concrets, d\u00e9tails, odeurs, textures, ce qui rel\u00e8ve du toucher pour ne laisser \u00e0 percevoir qu\u2019une \u00e9pure sans plus de r\u00e9alit\u00e9 que ces images que l\u2019on projette en soi pour les r\u00eaves ou la m\u00e9moire. La notion m\u00eame de paysage proc\u00e8de de cette mise \u00e0 distance, de l\u2019appr\u00e9ciation esth\u00e9tique et donc d\u2019une pratique du monde. Je me souviens d\u2019Henri Cueco t\u00e9moignant d\u2019une conversation qu\u2019il avait eu un jour, lui, l\u2019artiste, avec un bonhomme du cru, paysan ou homme de la terre. Ce dernier dans son patois n\u2019avait pas d\u2019\u00e9quivalant \u00e0 ce qu\u2019\u00e9non\u00e7ait l\u2019artiste jugeant de la beaut\u00e9 du paysage. Il n\u2019y avait dans son monde, celui-l\u00e0 que portait la langue au bord du si\u00e8cle, qu\u2019un v\u00e9rit\u00e9 ancestrale, pratique : un <em>bon pa\u00efs<\/em>, de bonnes terres, fertiles pour la culture.<br \/>\nSans doute a-t-on pris l\u2019habitude d\u2019ignorer ordinairement le fond de la terre pour ne juger que de loin des vallonnements de sa surface comme la langue dans ses usages conceptuels s\u2019est d\u00e9coll\u00e9e des choses, les a simplifi\u00e9es ou \u00e9pur\u00e9es pour en faire dans l\u2019esprit des objets plus maniables. Quand on avance ainsi le mot terre pour lever une image, un concept, et se les \u00e9changer comme dans un commerce, ne fait-on pas usage d\u2019une terre appauvrie, synth\u00e9tique, arch\u00e9typale, amoindrie de ses qualit\u00e9s concr\u00e8tes ? C\u2019est tout le travail de la po\u00e9sie d\u2019ailleurs, selon Bonnefoy, que de travailler la langue pour lui permettre de convoquer le sensible, proposer une alternative, <em>\u00ab s\u2019inqui\u00e9ter des \u00e9chafaudements \u00e0 travers les si\u00e8cles de la pens\u00e9e conceptuelle. \u00bb<\/em>. Bonnefoy a encore ces mots : d\u00e9finissant la pens\u00e9e utilitaire ordinaire qui simplifie et g\u00e9n\u00e9ralise comme un <em>\u00ab aveuglement qui affecte aussi la conscience de soi de la personne, qui ne peut plus penser son appartenance \u00e0 l\u2019\u00eatre du monde \u00bb, \u00ab la po\u00e9sie est la m\u00e9moire de cette perte, un effort pour r\u00e9tablir avec ce qui est le contact perdu. \u00bb <\/em><br \/>\nAujourd\u2019hui j\u2019ai re\u00e7u l\u2019enveloppe que tu m\u2019as envoy\u00e9, contenant des morceaux glan\u00e9s au bord de la route, \u00ab l\u00e0 o\u00f9 la nature rejoint le chemin \u00bb, c\u2019est \u00e0 dire \u00e0 port\u00e9e de soi, quand le paysage n\u2019est pas encore ce qu\u2019il deviendra au bout du regard.<br \/>\nCe qui \u00e9tonne encore, c\u2019est cet \u00e9cart, comme l\u2019eau que l\u2019on recueille dans le creux de la main ne semble plus avoir avec la mer dont on l\u2019extrait qu\u2019une parent\u00e9 lointaine et presque anecdotique. Quel lien puis-je faire entre ce qui se donnait dans son \u00e9tendue tout au bout du regard et ces brindilles, \u00e9clats de bois, fleur d\u00e9pos\u00e9s devant moi ?<br \/>\nJ\u2019aimerais r\u00e9tablir une continuit\u00e9 entre l\u2019image et la chose, comme Giacometti tentait de le faire tentant de faire tenir ensemble dans son attention le fond et la figure.<br \/>\nLe hasard m\u2019a fait tout \u00e0 l\u2019heure attraper un petit livre de Rilke : <em>\u00ab nous en sommes encore \u00e0 peindre les hommes sur fond d\u2019or, comme les tout premiers primitifs. Ils se tiennent devant de l\u2019ind\u00e9termin\u00e9. Parfois de l\u2019or, parfois du gris. Dans la lumi\u00e8re parfois, et souvent avec, derri\u00e8re eux, une insondable obscurit\u00e9. Cela se comprend. Pour distinguer les hommes, il a fallu les isoler. Mais apr\u00e8s une longue exp\u00e9rience il est juste de remettre en rapport les contemplations isol\u00e9es, et d\u2019accompagner d\u2019un regard parvenu \u00e0 maturit\u00e9 leurs gestes plus amples. \u00bb<\/em><br \/>\nIl y a des moments peut-\u00eatre, avec leur part hallucinatoire, de communion et d\u2019ampleur au-dedans, un peu comme Rimbaud marchant les chemins, enveloppant les distances et les proximit\u00e9s. C\u2019est comme pour suivre ce que l\u2019on disait : <em>\u00ab Les palissades sont si hautes qu\u2019on ne voit que les cimes bruissantes. \u00bb \u00ab Je serais bien l\u2019enfant abandonn\u00e9 sur la jet\u00e9e partie \u00e0 la haute mer, le petit valet, suivant l\u2019all\u00e9e dont le front touche le ciel.<br \/>\nLes sentiers sont \u00e2pres. Les monticules se couvrent de gen\u00eats. L\u2019air est immobile. Que les oiseaux et les sources sont loin ! Ce ne peut \u00eatre que la fin du monde, en avan\u00e7ant. \u00bb<\/em>. <\/p>\n<p>J&rsquo;ai la t\u00eate trop brumeuse ce soir, alourdi par une mauvaise cr\u00e8ve, pour aller plus loin. Te dis \u00e0 bient\u00f4t.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Je faisais cette remarque pour moi-m\u00eame derni\u00e8rement : comment l\u2019\u0153il fabriquait de ce que je percevais l\u00e0-bas devant, une image. Et que cela \u00e9tait li\u00e9 \u00e0 la distance. 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