{"id":6709,"date":"2016-01-19T15:00:07","date_gmt":"2016-01-19T14:00:07","guid":{"rendered":"http:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/?p=6709"},"modified":"2016-02-09T08:58:38","modified_gmt":"2016-02-09T07:58:38","slug":"ce-doigt-qui-manque-a-ma-vue-armand-dupuy","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/ce-doigt-qui-manque-a-ma-vue-armand-dupuy\/","title":{"rendered":"ce doigt qui manque \u00e0 ma vue, Armand Dupuy"},"content":{"rendered":"<p>\u00ab tu poses du vert<br \/>\npour salir pour exister \u00bb <\/p>\n<p>Parce qu\u2019il faut un geste premier et dans ce geste un espace et par ce geste un espace : il faut que quelque chose ait lieu. Ainsi commence-t-on soi-m\u00eame toujours : dans un cri, du sang, une blessure, une violence. Le miracle que c\u2019est est une salissure qui fait trace, lance la premi\u00e8re parole. Au commencement \u00e9tait le verbe, au commencement un cri. Il a fallu qu\u2019une figure de l\u2019incarnation soit sacrifi\u00e9e sur une croix il y a des si\u00e8cles pour qu\u2019une partie du monde marque le point de d\u00e9part de son histoire &#8211; l\u2019ancre.<!--more--><br \/>\nMais sans doute est-ce plus simple, plus terre-\u00e0-terre lorsque Armand Dupuy en t\u00e9moigne : il est dans l\u2019atelier, s\u2019appr\u00eate \u00e0 peindre, envisage de peindre. Il va s\u2019essayer \u00e0 ce geste primitif que toujours chacun r\u00e9actualise pour lui-m\u00eame pour qu\u2019advienne l\u00e0 dans le d\u00e9sordre des pots, des pens\u00e9es, sur un papier ou une longueur de tissu et m\u00eame dans la confusion du monde et de soi dans ce monde, un \u00e9v\u00e9nement : que naisse comme un visage, sinon un tableau du moins une peinture.<br \/>\nC\u2019est d\u2019une simplicit\u00e9 d\u00e9sarmante presque quand la main s\u2019avance et t\u00e2che. Pourtant, dans le mouvement de retrait du bras, quand ce qui a \u00e9t\u00e9 pos\u00e9 se r\u00e9v\u00e8le \u00e0 la vue, fixe son espace, le vertige vous happe. C\u2019est un gong qui fait vibrer le silence, le d\u00e9but d\u2019une phrase, un signe, une amorce. L\u2019espace entier s\u2019y trouve arrim\u00e9 et bascule. La couleur cogne.<br \/>\nLe peintre rejoue \u00e0 chaque fois ce dialogue que produit chaque \u00eatre avec le monde. Et au bout, rien n\u2019existe jamais qu\u2019\u00e0 l\u2019int\u00e9rieur des interpr\u00e9tations auxquelles on le soumet. C&rsquo;est dans cette esquive, cette \u00e9clipse ou ce point de pivot que s&rsquo;origine notre d\u00e9sarroi. <\/p>\n<p>\u00ab regarder rester face<br \/>\nne pas toucher<br \/>\non laisse faire d\u00e9faire \u00bb<\/p>\n<p>Combien on a rabot\u00e9 de temps \u00e0 simplement reconfigurer les choses dans le regard? A envisager et puis envisager autrement, se reculer, accueillir ce qui d\u00e9borde l&rsquo;intention, tenter de le mesurer. On voudrait sortir du champ de notre propre regard. On voudrait atteindre \u00e0 part soi ou au-del\u00e0 de soi cet autre monde qui nous tient \u00e0 distance. Saisir l\u2019\u00e9v\u00e9nement subtile, comme percevoir le pouls des choses, la respiration du monde \u00e0 la mani\u00e8re de ces entomologistes courb\u00e9s sur l\u2019immobilit\u00e9 apparente d\u2019un fragment d&rsquo;\u00e9tendue, y d\u00e9celant le grouillement invisible des \u00e9chelles r\u00e9duites. On voudrait desceller les l\u00e8vres du monde, notre vue. Atteindre \u00e0 l\u2019impersonnel. Sortir de la langue ou du regard, purger l\u2019espace pour entrer en contact avec le r\u00e9el m\u00eame.<\/p>\n<p>\u00ab je m\u2019\u00e9vacue \u00bb<br \/>\n\u00ab je laisse faire \u00bb <\/p>\n<p>On n\u2019y parvient jamais.<\/p>\n<p>\u00ab tout ne fait que d\u00e9faire<br \/>\nd\u00e9coudre \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab tout ment<br \/>\nm\u00eame<br \/>\nla proximit\u00e9<br \/>\ndes fa\u00e7ades \u00bb<\/p>\n<p>Les choses existent \u00e0 plusieurs niveaux, on sait parfois recevoir leur \u00ab\u00a0fantastique social\u00a0\u00bb ou leur \u00ab\u00a0inqui\u00e9tante \u00e9tranget\u00e9\u00a0\u00bb. On sait, on a l&rsquo;intuition d&rsquo;une vie mouvante en dehors de ce qu&rsquo;\u00e9tale le balayage routinier de nos yeux. On sait qu&rsquo;il y a de l&rsquo;image, des images et quelques r\u00e9alit\u00e9s encore derri\u00e8re, sourdement. On retombe \u00e0 la rage o\u00f9 s\u2019\u00e9puisent nos incapacit\u00e9s, comme celui qui des heures durant \u00e0 frotter \u00e9nergiquement et attentivement les pierres, ne parvient au mieux qu\u2019\u00e0 une fugace \u00e9tincelle. L\u2019\u00e9lan retombe, ext\u00e9nu\u00e9, ne laissant que fant\u00f4mes fig\u00e9s.<br \/>\nFant\u00f4mes fig\u00e9s qui<\/p>\n<p>\u00ab consolent<br \/>\nce qu\u2019il reste<br \/>\ns\u2019il reste<br \/>\nencore \u00bb<\/p>\n<p>D\u00e9bris, approximations, ratages, choses \u00e9parses qu\u2019il s\u2019agit d\u2019assembler, tenter de tenir comme on remonte un vieux mur qui ne veut plus. Archiver au moins.<br \/>\nC\u2019est cette valeur que prennent les observations du po\u00e8te. D\u00e9nombrer les corps, noter leur emplacement, leur apparence. Tenir dans l\u2019\u0153il ce qui se tient en exil.<br \/>\nCe que l\u2019on projetait dans un mouvement de main, dans le tremblement t\u00e9nu des muscles tendus \u00e0 la rencontre du papier ou de la toile est mort, refroidi.<\/p>\n<p>\u00ab vert sur lequel se posent<br \/>\nles mouches<br \/>\net courent<br \/>\nde fines pattes d\u2019insectes \u00bb<\/p>\n<p>Tout \u00e7a est loin, isol\u00e9 nous isolant.<\/p>\n<p>\u00ab les mottes<br \/>\nqui s\u2019accouplent<br \/>\nau temps<br \/>\ncopulent sans plaisir<br \/>\nse touchent s\u2019effritent \u00bb<\/p>\n<p>Echos ou projections de notre propre m\u00e9lancolie.<br \/>\nTout ce qui dans le corps se massait, tendait ses muscles s\u2019\u00e9croule sur lui-m\u00eame, s\u2019affaisse.<\/p>\n<p>\u00ab je croule \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab la t\u00eate d\u00e9rive<br \/>\ncalme et seule \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab j\u2019assiste \u00e0 l\u2019effondrement<br \/>\ndes masses \u00bb<\/p>\n<p>Rumine l\u2019\u00e9chec de ne pas parvenir \u00e0 r\u00e9pondre \u00e0 la pression du dedans, \u00e0 son d\u00e9sir d\u2019enfanter des formes et des r\u00e9alit\u00e9s neuves. D\u00e9sir de transfigurations, d&rsquo;\u00e9piphanies. L&rsquo;\u00e9chec de ne pas parvenir \u00e0 voir, de ne pas parvenir \u00e0 dresser quelque chose \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur du regard. De ne pas parvenir \u00e0 l\u2019alchimie. On reste \u00e0 patauger dans cette boue que dit Baudelaire qui emp\u00eatre les pinceaux et la t\u00eate, charge les bottes, rend le corps pesant.<br \/>\nRendez-vous manqu\u00e9.<\/p>\n<p>\u00ab on \u00e9touffe<\/p>\n<p>dans cette<br \/>\npluie de terre et de racines<br \/>\nm\u00eal\u00e9es<\/p>\n<p>j\u2019\u00e9touffe \u00bb<\/p>\n<p>Les peintres savent cette lutte, la concentration extr\u00eame qu\u2019elle r\u00e9clame, l\u2019\u0153il que l\u2019on chauffe au blanc et la t\u00eate sourde \u00e0 elle m\u00eame, l\u2019apesanteur en laquelle se suspend le corps un instant, l\u2019attention fragile, le risque \u00e0 tout moment de perdre l\u2019\u00e9quilibre, manquer la chose. Les adeptes de la m\u00e9ditation aussi. Et quand bien m\u00eame il n&rsquo;y aurait pour beaucoup que des t\u00e2ches jet\u00e9es l\u00e0, des heures sans direction \u00e0 trainer le regard sur les planches, sur la table de la cuisine et le jardin embrum\u00e9 \u00e0 la fen\u00eatre. Les bribes qui t\u00e2chent la page comme des peaux mortes ont \u00e9t\u00e9 arrach\u00e9es de haute lutte. On le sait. <\/p>\n<p>Ecrire alors est poser d\u2019autres mouches sur ces d\u00e9bris froids, ce champ de bataille apais\u00e9. T\u00e9moigner de ce qui a eu lieu quand \u00e7a n\u2019a pas eu lieu. De ce toucher de l\u2019\u0153il qu\u2019il faudrait pour rentrer en contact avec les images, \u00ab  ce doigt qui manque \u00e0 ma vue \u00bb.<\/p>\n<p>Ce doigt qui manque \u00e0 ma vue, Armand Dupuy, images de Philippe Agostini, Aencrages &#038; Co, d\u00e9cembre 2015.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00ab tu poses du vert pour salir pour exister \u00bb Parce qu\u2019il faut un geste premier et dans ce geste un espace et par ce geste un espace : il faut que quelque chose ait lieu. Ainsi commence-t-on soi-m\u00eame toujours : dans un cri, du sang, une blessure, une violence. 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