{"id":6726,"date":"2016-02-27T12:49:45","date_gmt":"2016-02-27T11:49:45","guid":{"rendered":"http:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/?p=6726"},"modified":"2016-02-27T12:49:45","modified_gmt":"2016-02-27T11:49:45","slug":"les-archives-du-desastre","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/les-archives-du-desastre\/","title":{"rendered":"les archives du d\u00e9sastre"},"content":{"rendered":"<p>\u00ab Les sentiers sont \u00e2pres. Les monticules se couvrent de gen\u00eats. L\u2019air est immobile. Que les oiseaux et les sources sont loin ! Ce ne peut \u00eatre que la fin du monde, en avan\u00e7ant. \u00bb <!--more--><br \/>\nArthur Rimbaud<\/p>\n<p>On commence sans savoir, c\u2019est de se retourner sur le trajet accompli, d\u2019observer les feuilles au sol ou l\u2019accumulation des dessins sur le mur qui permet de r\u00e9aliser ce qui sinuait confus\u00e9ment ou commen\u00e7ait de se d\u00e9terminer. Parce qu\u2019un jour on a pris un carnet \u00e0 esquisses, de l\u2019encre, un crayon noir ensuite, et qu\u2019on a comme \u00e7a mont\u00e9 un visage dans ses nuances de gris, trouv\u00e9 une courbure ou un galbe, esquiss\u00e9 des fragments d\u2019architecture d\u2019apr\u00e8s des vues de chantiers ou d\u2019archives. Il m\u2019arrivait parfois de croquer un visage, une posture d\u2019apr\u00e8s un tableau de Velasquez ou de Titien. Les feuilles trainaient dans les palettes et les pinceaux, les tubes qui jonchent le sol au pied du mur. Je marchais dessus. J\u2019avais une fois essuy\u00e9 un pinceau sur une de ces \u00e9tudes. Il y a dix ans je rehaussais parfois un dessin au brou de noix ou \u00e0 l\u2019ocre. Le premier dessin que j\u2019ai abouti dans cette nouvelle fa\u00e7on avec un vert kaki c\u2019\u00e9tait sans doute ce fragment de parc avec un toboggan en b\u00e9ton en forme d\u2019\u00e9l\u00e9phant que j\u2019avais trouv\u00e9 dans des images d\u2019archives. Ensuite il y a eu ces cabanes sur pilotis en bord de for\u00eat dues \u00e0 une communaut\u00e9 beatnik. Tout cela hant\u00e9 par l\u2019id\u00e9e d\u2019une m\u00e9lancolie des utopies modernes. Puis une plante, gros plan. Puis une vue claire du toit-terrasse de la Cit\u00e9e Radieuse \u00e0 Marseille. J\u2019ai fait quelques autres dessins d\u2019architecture, puis plusieurs tentatives \u00e0 partir d\u2019une sculpture qui ressemble \u00e0 un Maillol vue sur les plages du Prado, une all\u00e9gorie de la m\u00e9diterran\u00e9e. Une autre sculpture, un entre-jambes masculin, vue dans le parc de la T\u00eate d\u2019or, \u00e0 Lyon. Apr\u00e8s j\u2019ai commenc\u00e9 \u00e0 utiliser le crayon \u00e0 la place de l\u2019encre. Je venais d\u2019\u00e9crire mon texte sur le visage, j\u2019accumulais toute une documentation sur le visage et la mort et les premiers dessins que j\u2019accumulerais en ao\u00fbt seront d\u2019apr\u00e8s des masques mortuaires. Dans mon travail de peinture je poursuivais l\u2019int\u00e9r\u00eat r\u00e9cent que j\u2019avais trouv\u00e9 aux sculptures constructivistes ou brutalistes aujourd\u2019hui d\u00e9laiss\u00e9es que l\u2019on trouve dans les parcs, puis \u00e0 un corpus plus large incluant n\u00e9oclassicisme, abstraits et divers un pourcent. La question du mauvais go\u00fbt, de la marge, du vieilli. Il fallait que tout cela se m\u00eale. Regarder ce qui ne l\u2019\u00e9tait plus. Inviter \u00e0 le consid\u00e9rer \u00e0 nouveau. <\/p>\n<p>Ce sont les secousses tragiques des attentats de janvier, des exactions de Boko Haram en Centrafrique, la destruction de la cit\u00e9 de Palmyre, celle des bouddhas de B\u00e2miy\u00e2n, l\u2019attentat du mus\u00e9e du Bardo \u00e0 Tunis qui d\u00e9clench\u00e8rent en mars \/ avril dernier un besoin de sonder les traces, les archives, les ruines qui constituent l\u2019os de l\u2019histoire. Comment en est-on arriv\u00e9s l\u00e0 ? Quelle conjonction, quelle suite d\u2019\u00e9v\u00e8nements ? On avait pris \u00e7a de plein fouet, sans s\u2019y attendre malgr\u00e9 ce qui traversait toute la soci\u00e9t\u00e9 de tendu et que l\u2019on sentait confus\u00e9ment. On lisait les r\u00e9actions, les commentaires, les analyses. Mais apr\u00e8s janvier il a bien fallu trois mois pour r\u00e9ussir \u00e0 r\u00e9\u00e9crire une ligne, reprendre le pinceau. L\u2019instant ahurissait la pens\u00e9e, il me fallait m\u2019en extirper. Sortir de cette confusion de ces bavardages qui occupaient tout l\u2019espace m\u00e9diatique.<br \/>\nBustes et masques mortuaires, antique Laocoon, V\u00e9nus d\u00e9membr\u00e9es, temples, satyres, batailles, monuments, bas-reliefs du palais des colonies, athl\u00e8tes staliniens ou aryens, figures de pierre ou de bronze, tout ce par quoi l\u2019humanit\u00e9 se donnait \u00e0 lire sa propre histoire, \u00e9tait comme aborder le pr\u00e9sent par le red\u00e9ploiement de la grande temporalit\u00e9. R\u00e9aliser quelque chose comme une psychanalyse de l\u2019histoire humaine ou d\u00e9ployer dans son \u00e9tendue insondable le masque mortuaire d\u2019une civilisation.<br \/>\nIl me fallait dessiner, comme pour manger l\u2019image, la passer en moi. Voir, je ne sais pas. C\u2019est plus physique que \u00e7a. Entrer dans cette r\u00e9sonance sourde qui \u00e9manait des archives, caresser le bruissement ou cette tension qui nous traverse depuis loin. Je ne sais plus qui \u00e9crit qu\u2019il n\u2019a pas vu ce qu\u2019il n\u2019a pas dessin\u00e9. Le dessin s\u2019apparente \u00e0 un mouvement de conscience. Sous la main l\u2019image fait retour, son regard se d\u00e9cille.<br \/>\nLe vert est venu par-dessus, comme s\u2019appuyer les doigts sur les paupi\u00e8res, restituer cette suspension opaque, cette note tenue qui mange la t\u00eate. Non plus ce vert sale du d\u00e9but h\u00e9rit\u00e9 du fond de palette, un vert plus cru, plus lumineux et plus sourd. Vert de vessie, naturellement peu couvrant.<br \/>\nDes fragments, pris dans une lumi\u00e8re de cr\u00e9puscule, comme infiniment distants, pr\u00e9sent\u00e9s comme des documents, des pages constituant un atlas mn\u00e9mosyne, pour reprendre la terminologie d\u2019Aby Warburg, une archive du d\u00e9sastre.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00ab Les sentiers sont \u00e2pres. Les monticules se couvrent de gen\u00eats. L\u2019air est immobile. 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