{"id":6730,"date":"2016-03-09T11:24:01","date_gmt":"2016-03-09T10:24:01","guid":{"rendered":"http:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/?p=6730"},"modified":"2016-03-20T14:53:44","modified_gmt":"2016-03-20T13:53:44","slug":"lectures-dhiver-3","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/lectures-dhiver-3\/","title":{"rendered":"lectures d&rsquo;hiver"},"content":{"rendered":"<p>Chaque saison j&rsquo;essaie de recenser les livres lus.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>C\u2019est par intermittence avec de longues p\u00e9riodes o\u00f9 le temps et la disponibilit\u00e9 d\u2019esprit manquent pour autre chose que g\u00e9rer ce qui doit l\u2019\u00eatre et tenir \u00e0 peu pr\u00e8s ce que l\u2019on peut, qui l\u2019exige. Faire avec la fatigue. L\u2019\u00e9tau qui prend le cr\u00e2ne et oblige, quand on croyait avoir enfin une heure, \u00e0 s\u2019\u00e9craser la t\u00eate sous un coussin pour cacher la lumi\u00e8re, calmer les tempes, le creusement des yeux. On n\u2019est pas si souvent \u00e0 disposer de soi.<!--more--> On se passe \u00e0 c\u00f4t\u00e9, on se longe, on s\u2019aper\u00e7oit de loin ou en demi-teinte, comme \u00e0 travers un verre fum\u00e9. On se d\u00e9lite, s\u2019\u00e9parpille. On somnambule des semaines et puis une br\u00e8che. On se rejoint fi\u00e9vreusement et on peut enfin pour un instant, l\u2019\u0153il int\u00e9rieur aux aguets, attentif \u00e0 l\u2019heure qui passe, furtivement user de soi. Attraper un livre, reprendre une r\u00e9flexion, avancer un dessin.<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Le sanglier solitaire hume vers les fermes. Il conna\u00eet l\u2019heure de la sieste. Il trotte un grand d\u00e9tour sous les frondaisons, puis de la corne la plus rapproch\u00e9e, il s\u2019\u00e9lance. Le voil\u00e0. Il se vautre sur l\u2019eau. La boue est contre son ventre. La fra\u00eecheur le traverse d\u2019outre en outre, de son ventre \u00e0 son \u00e9chine. Il mord la source. Contre sa peau ballotte la douce fra\u00eecheur de l\u2019eau\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>Ce qu\u2019on laisse n\u2019est souvent que le fruit du hasard, les bribes, les lambeaux de pens\u00e9es que l\u2019on aura pu sauver quand la majorit\u00e9 d\u2019entre elles, n\u2019en sera rest\u00e9 qu\u2019\u00e0 l\u2019\u00e9tat d\u2019\u00e9bauches \u00e9chapp\u00e9es sur le chemin, perdues de n\u2019avoir pas \u00e9t\u00e9 formul\u00e9es, poursuivies, fix\u00e9es. Elles montent comme des fum\u00e9es avec le sommeil qui vient, dans l\u2019affaissement du corps. S\u2019\u00e9loignent ou s\u2019\u00e9teignent. Et comme le chemin que l\u2019on fait d\u00e9pend de ce que l\u2019on a tir\u00e9 au clair, on avance diff\u00e9remment que l\u2019on aurait voulu, que l\u2019on aurait pu, pour dix raisons anodines, un feu qui passe au vert, une sortie d\u2019\u00e9cole ou une migraine.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Il y a des livres que j\u2019ai lu page \u00e0 page en deux mois, par intermittence. D\u2019autres qui ont b\u00e9n\u00e9fici\u00e9 d\u2019une demi-journ\u00e9e libre. Certains encore, abord\u00e9s il y a d\u00e9j\u00e0 longtemps, sont encore en cours de lecture. L\u00e0-dedans, \u00e0 travers, une pens\u00e9e, une exp\u00e9rience, une fa\u00e7on d\u2019\u00eatre au monde qui s\u2019\u00e9labore.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Lu <strong>Les battements du temps<\/strong>, de Jean-Claude Ameisen, Babel 9,7\u20ac.<\/p>\n<p>Dans la voiture souvent, \u00e0 la radio, et rarement d\u2019un bout \u00e0 l\u2019autre. Les podcasts, je n\u2019en ai jamais l\u2019occasion non plus. C\u2019est pourquoi apr\u00e8s le dernier volume paru, lu cet \u00e9t\u00e9, j\u2019ai remont\u00e9 dans les publications de Jean-Claude Ameisen, sur les \u00e9paules de Darwin. Livres qu\u2019il semble impossible de r\u00e9sumer et qui se prolongent l\u2019un l\u2019autre comme une vaste coul\u00e9e, un seul mouvement presque d\u00e9sinvolte qui va par ricochets d\u2019un fragment de po\u00e8me \u00e0 une publication scientifique, embrassant ainsi toutes les curiosit\u00e9s et toutes les sensations que sugg\u00e8rent les grandes \u00e9nigmes du monde. S\u2019y d\u00e9ploie la pens\u00e9e, occup\u00e9e \u00e0 cheminer en liant les aspects de la connaissance.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Lu <strong>Mourir de penser<\/strong> de Pascal Quignard, Grasset 18\u20ac.<\/p>\n<p>Il y a quelque chose de similaire dans l\u2019\u00e9criture du Dernier royaume, dont Mourir de penser est le IXe volume et l\u2019\u00e9mission\/livre d\u2019Ameisen (qui d&rsquo;ailleurs cite r\u00e9guli\u00e8rement Quignard). Comme Ameisen le fait des publications scientifiques et des po\u00e8mes, Quignard appuie son r\u00e9cit ou sa pens\u00e9e sur des textes anciens, l\u00e9gendes, anecdotes. Le livre s\u2019apparente alors \u00e0 une suite de commentaires tissant une grande fresque \u00e9rudite. Les petits morceaux d\u2019histoires, les courts essais qui se suivent comme des fragments autonomes laissent courir un fil souple qui invite \u00e0 la r\u00eaverie, \u00e0 la pens\u00e9e.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Lu <strong>Colline<\/strong> de Jean Giono, Livre poche.<\/p>\n<p>C\u2019est d\u2019en avoir entendu quelques extraits lus par Ameisen (que j\u2019ai retranscrit en introduction) qui m\u2019a convaincu de lire cet extrait de la trilogie de Pan que Giono publia au d\u00e9but des ann\u00e9es 30. Son r\u00e9cit, sobre et vif, au plus pr\u00e8s des choses est venu nourrir le projet que j\u2019ai d\u2019un livre questionnant les rapports que nous entretenons avec le monde. Il t\u00e9moigne de ce rapport des paysans \u00e0 la terre qui est encore travers\u00e9 de mystique, parle de relation et non d\u2019exploitation. Un tr\u00e8s beau r\u00e9cit servi par une langue sobre et vraie.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Lu <strong>Communaut\u00e9, Soci\u00e9t\u00e9, Culture<\/strong> de Maurice Godelier, CNRS \u00e9ditions, 4\u20ac.<\/p>\n<p>J\u2019avais d\u00e9couvert Maurice Godelier, et avec lui l\u2019anthropologie, en fr\u00e9quentant \u00e9pisodiquement le s\u00e9minaire qu\u2019il tenait aux Beaux Arts de Paris en 2004 ou 2005. Des soucis de sant\u00e9 (pour lui) et la concurrence du march\u00e9 de Belleville le vendredi matin (pour moi) avaient fait de cette introduction une amorce partielle qui devait me travailler int\u00e9rieurement pour que j\u2019y revienne 10 ans plus tard.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Lu <strong>Les chamanes de la pr\u00e9histoire<\/strong> de Jean Clottes et David Lewis-Williams, Points 8,3\u20ac.<\/p>\n<p>Faisant un parall\u00e8le entre l\u2019astrologie et les arts, Huber Reeves conclue dans L\u2019univers, que chaque artiste est inscrit dans une mouvance qui se perp\u00e9tue depuis pr\u00e8s de 14 milliards d\u2019ann\u00e9es. Elle pr\u00e9side \u00e0 la structuration de la complexit\u00e9 cosmique et de l\u2019av\u00e8nement de chacun de nous dans l\u2019univers\u00a0\u00bb. Dans le journal de Pierre Bergounioux, cette note que je rel\u00e8ve \u00e0 l\u2019instant : \u00ab Quelque chose de plus grand que nous est m\u00eal\u00e9 \u00e0 ce fugitif instant, les \u00e2ges ant\u00e9rieurs et leurs habitants, leurs travaux, leur patience, leur t\u00e9nacit\u00e9, leur sagesse. Ils persistent au-del\u00e0 d\u2019eux-m\u00eames, \u00e0 l\u2019insu de ceux (celles) qui les continuent envers et contre tout \u2013 l\u2019\u00e9loignement, la dur\u00e9e, le changement d\u2019activit\u00e9, le bouleversement g\u00e9n\u00e9ral \u00bb. De ce sentiment de participer d\u2019une longue histoire, d\u2019\u0153uvrer au \u00ab\u00a0huiti\u00e8me jour\u00a0\u00bb, comme l\u2019\u00e9crit Antonine Maillet, vient sans doute le besoin de comprendre les origines de ces gestes que l\u2019on perp\u00e9tue. L\u2019hypoth\u00e8se des pr\u00e9historien et arch\u00e9ologue rejoint ces r\u00e9flexions qui me travaillent depuis un moment \u00e0 propos de la s\u00e9paration ressentie de l\u2019homme par rapport \u00e0 ce qui constitue le monde. La transe comme une fa\u00e7on d\u2019essayer de rejoindre une certaine confusion ou continuit\u00e9. Un \u00ab\u00a0d\u00e9r\u00e8glement des sens\u00a0\u00bb qui permettrait, de plonger dans les entrailles du monde et retrouver quelque \u00e9tat primordial, une v\u00e9rit\u00e9 enfouie.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Lu <strong>L\u2019h\u00eatre et le bouleau<\/strong> de Camille de Toledo, \u00e9ditions du Seuil 16,2\u20ac.<\/p>\n<p>Quand en 2012 je r\u00e9fl\u00e9chissais au titre de ma derni\u00e8re exposition personnelle \u00e0 la galerie, laquelle devait accompagner un petit essai sur les mouvements du monde et l\u2019incertitude dans laquelle ils nous pla\u00e7aient, m\u2019est tomb\u00e9 dans les mains un livre de Camille de Toledo paru un ou deux ans plus t\u00f4t aux \u00e9ditions Verdier \u00a0: l\u2019inqui\u00e9tude d\u2019\u00eatre au monde. J\u2019avais d\u00e9j\u00e0 abandonn\u00e9 L\u2019intranquillit\u00e9 \u00e0 cause de Pessoa et l\u00e0 Toledo a failli me voler par anticipation le titre qui convenait ou me semblait convenir \u00e0 ce que je voulais alors mettre en avant avant que je d\u00e9cide de passer outre, annon\u00e7ant simplement L\u2019inqui\u00e9tude avec pour corolaire, Le r\u00e9cit absent, titre d\u2019une deuxi\u00e8me exposition synchrone. Son livre\u00a0: un chant qui devait traverser de part en part ce qui me travaillait et que j\u2019avais tent\u00e9 de\u00a0 synth\u00e9tiser. Cette citation de Doris Evans qu&rsquo;il place en incipit : \u00ab\u00a0Mais quelle est donc cette nostalgie qui r\u00e9clame partout les monstres oubli\u00e9s? Et ce si\u00e8cle tout neuf, comment le peupler autrement que de tous nos regrets?\u00a0\u00bb. Derni\u00e8rement, me procurant L\u2019h\u00eatre et le bouleau, je devais savoir en lisant le sous-titre \u00a0&#8211; essai sur la tristesse europ\u00e9enne \u2013 comme ce livre encore devait rejoindre les sentiments diffus qu\u2019avaient insinu\u00e9 les derni\u00e8res convulsions du monde, le poids de la m\u00e9moire, de la culpabilit\u00e9, des impasses, du tragique. D\u2019o\u00f9 devait s\u2019enraciner cette tristesse que l\u2019on porte encore et qui nous retient, nous rendant incapables d\u2019inventer un futur o\u00f9 se projeter, un futur qui ne soit pas vici\u00e9 par la faute. Il m\u2019a aid\u00e9 \u00e0 formuler quelques intuitions \u00e0 peine conscientes, \u00e0 d\u00e9ployer une vision large de la situation quand je n\u2019en \u00e9tais qu\u2019\u00e0 remuer des sensations.Je l\u2019ai d\u2019ailleurs \u00e9voqu\u00e9 <a href=\"http:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/questions-sur-les-noeuds\/\" target=\"_blank\">ici<\/a>. Peut-\u00eatre trace-t-il \u00e0 travers ces livres ce que je cherche depuis long \u00e0 travers la peinture, ce livre que je n&rsquo;ai pas \u00e9crit par lequel je projetais d&rsquo;explorer l&rsquo;avant, la gen\u00e8se ou la g\u00e9n\u00e9alogie du pr\u00e9sent, de ce qui m&rsquo;a \u00e9t\u00e9 donn\u00e9 comme le d\u00e9cor ordinaire de mon passage.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Lu <strong>Nous ne jouons pas sur les tombes<\/strong> d\u2019Emily Dickinson, \u00e9ditions Unes, 21\u20ac.<\/p>\n<p>D\u2019Emily Dickinson je n\u2019avais lu que des po\u00e8mes \u00e9pars, sous les conseils de Philippe Blanchon. Me touche particuli\u00e8rement chez Dickinson cette fa\u00e7on que je trouve aussi chez Williams, d&rsquo;\u00eatre tout pr\u00e8s de l&rsquo;instant, de l&rsquo;ordinaire, des moments de vie tout en donnant \u00e0 ce tr\u00e8s fragile ou fugace, ces prises de notes, une dimension presque m\u00e9taphysique, du moins une ampleur, un souffle port\u00e9 par une langue synth\u00e9tique et libre. Pas d&rsquo;effet spectaculaire, une attention aux d\u00e9tails, quelque chose de tr\u00e8s intime, presque de l&rsquo;ordre de la confession ou correspondance et incroyablement moderne, l&rsquo;utilisation de l&rsquo;ellipse, des tirets, de la syncope, une certaine brutalit\u00e9 ou radicalit\u00e9 dans la fa\u00e7on de dire en peu de mots, avec beaucoup de vide autour comme une caisse de r\u00e9sonance. (Nous sommes en 1863.)<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Nous partirons sans adieu<\/p>\n<p>Nous \u00e9pargnant<\/p>\n<p>Le certificat d&rsquo;Absence &#8211;<\/p>\n<p>Estimant l\u00e0<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>O\u00f9 je l&rsquo;ai laiss\u00e9 je La retrouverais<\/p>\n<p>Si j&rsquo;essayais &#8211;<\/p>\n<p>Ainsi, j&rsquo;\u00e9vite que me manquent<\/p>\n<p>Ceux qui sont morts.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Il y a une douleur &#8211; si totale &#8211;<\/p>\n<p>Elle aspire la substance &#8211;<\/p>\n<p>Et recouvre l&rsquo;ab\u00eeme d&rsquo;une Transe &#8211;<\/p>\n<p>Afin que la M\u00e9moire y pose le pied<\/p>\n<p>Autour &#8211; \u00e0 travers &#8211; par dessus &#8211;<\/p>\n<p>Comme Celui dans une Extase &#8211;<\/p>\n<p>Avance sans danger &#8211; l\u00e0 o\u00f9 un oeil ouvert &#8211;<\/p>\n<p>Le ferait tomber &#8211; Os apr\u00e8s Os &#8211;<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Une po\u00e9sie poignante servie par une tr\u00e8s belle \u00e9dition typographique et une traduction de Fran\u00e7ois Heusbourg.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Lu <strong>Ce doigt qui manque \u00e0 ma vue<\/strong> de\u2019Armand Dupuy, \u00e9ditons Aencrage&amp;Co 18\u20ac.<\/p>\n<p>Armand Dupuy poursuit son exploration dans la suite de Mieux taire, Par mottes froides ou Sans franchir. Une tentative obstin\u00e9e de traverser le regard, le langage pour atteindre quelque chose qui se d\u00e9robe toujours. J&rsquo;y ai consacr\u00e9 une note <a href=\"http:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/ce-doigt-qui-manque-a-ma-vue-armand-dupuy\/\" target=\"_blank\">ici<\/a>.<\/p>\n<p>Un beau livre servi par les s\u00e9rigraphies de Philippe Agostini.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Lu <strong>Des terrains vagues variations<\/strong> de Yann Miralles, 15\u20ac.<br \/>\nTerrains vagues comme zones, d\u00e9laiss\u00e9s, en deux g\u00e9n\u00e9rations sont devenus comme des mythes, des r\u00e9alit\u00e9s d\u2019un temps d\u2019avant dont ne subsistent pour nous que leur avatar, friches industrielles, espaces en reconversion. On en a l\u2019image chez Semp\u00e9, une carcasse qui sert de terrain de jeu derri\u00e8re des palissades et puis au cin\u00e9ma chez Tati ou Truffaud, d\u00e9cors d\u2019apr\u00e8s-guerre, d\u2019une reconstruction qui dure avec ces villes nouvelles et nouveaut\u00e9s que sont les barres et les tours fich\u00e9es dans un paysage raz. Bient\u00f4t l\u2019ennui qui s\u2019y use les semelles et toutes les aventures ext\u00e9nu\u00e9es qu\u2019on peut projeter parmi les ferrailles, les tessons. C\u2019est chez Kamen Kalev, Pasolini, Alain Resnais que Yann Miralles documente ce qui, \u00e0 l\u2019instar de la Zone chez Tarkovski, devait se dresser comme une figure, une pr\u00e9sence intermittente puis obs\u00e9dante, un personnage \u00e0 part enti\u00e8re m\u00e9taphorique de nos errances m\u00e9lancoliques.<\/p>\n<p>les yeux vont<br \/>\ndans la vastitude du terrain<br \/>\nmais butent<br \/>\nsur une barre d\u2019immeuble au loin \u2013 barre<br \/>\nd\u2019immeuble en bulgarie<br \/>\nen borure de ville<br \/>\ncomme partout :<br \/>\np\u00e9riph\u00e9rie<br \/>\ndu coup penser \u00e0 des tableaux dans quoi<br \/>\nla nature noie<br \/>\nou embellit<br \/>\nles barres d\u2019immeuble<br \/>\nde j\u00e9r\u00e9my<br \/>\nliron :<br \/>\nl\u2019horizontale de b\u00e9ton qui est un trait dans un<br \/>\nterrain vague<br \/>\ncomme se rendre de saint-denis \u00e0 pierrefitte-sur-seine<br \/>\nou l\u2019inverse, rouler plus ou moins vite, mais vite<br \/>\naccentue l\u2019impression, passer<br \/>\nsur une route cahotante, l\u2019ancienne route qui relie<br \/>\nles deux villes<br \/>\net lire l\u00e0 (rue d\u2019amiens)<br \/>\nune histoire n\u00f4tre : un mur<br \/>\nde briques rouges la borde, par endroits \u00e9croul\u00e9 ou<br \/>\ncach\u00e9, et qui rappelle \u2013<br \/>\nde chaque c\u00f4t\u00e9 de la voie aussi deux citernes<br \/>\nsont bien l\u00e0 (il aura fallu<br \/>\nqu\u2019une atteste de leur existence<br \/>\npour que vraiment<br \/>\nje les voie)<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Lu <strong>Signes ext\u00e9rieurs<\/strong> de Pierre Bergounioux, \u00e9ditions Fata Morgana.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Lu <strong>Du c\u00f4t\u00e9 des hommes<\/strong> de Fabienne Swiatly, \u00e9ditions La fosse aux ours, 16\u20ac.<br \/>\nDu c\u00f4t\u00e9 des hommes se structure comme Boire ou Papier couch\u00e9, (deux titres qui convoquent imm\u00e9diatement pour moi les deux premiers albums de Miossec, boire et baiser) par fragments courts se succ\u00e9dant comme autant de r\u00e9miniscences ou de jalons. Un travail de m\u00e9moire port\u00e9 par une bande son \u00e9clectique, chaque partie \u00e9tant introduite par un titre et un interpr\u00e8te ou un groupe, de mani\u00e8re \u00e0 ce que l\u2019ensemble donne des sensations de cin\u00e9ma. Chaque sc\u00e8ne ou chapitre ne composant pas une histoire lin\u00e9aire, mais \u00e9clairant des situations, des moments \u00e0 la mani\u00e8re de flashs dans l\u2019obscurit\u00e9 discontinue de la m\u00e9moire. Dans une langue sobre, factuelle, avec un regard franc, la narratrice documente, pose les \u00e9l\u00e9ments lacunaires qui constituent son exp\u00e9rience de l\u2019autre sexe, fr\u00e8res, gar\u00e7ons vus de loin, fr\u00f4l\u00e9s, fr\u00e9quent\u00e9s, amants, rencontres d\u2019un jour. Une histoire de proximit\u00e9 et de distance o\u00f9 l\u2019intime renvoi au commun, les situations personnelles \u00e0 une situation immuable.<\/p>\n<p>Lu <strong>La fille aux loups<\/strong> d\u2019Eric Pessan, \u00e9ditions du Chemin de fer, 14\u20ac.<br \/>\nC&rsquo;est un bel exercice toujours que proposent les \u00e9ditions du chemin de fer en associant des auteurs et des plasticiens. Il en r\u00e9sulte des livres \u00e0 lire et \u00e0 regarder. Ici le r\u00e9cit suggestif plus que descriptif d&rsquo;Eric Pessan dialogue avec les images lacunaires de Fr\u00e9d\u00e9ric Khodja. Les non dits, les indices, la m\u00e9moire sont autant de mots-clefs que les collages et dessins convoquent. <\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Lu <strong>Au fondement des soci\u00e9t\u00e9s humaines<\/strong> de Maurice Godelier, \u00e9ditions Flammarion, 10\u20ac.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Lu <strong>Allegra<\/strong> de Philippe Rahmy, \u00e9ditions de la Table ronde 15,6\u20ac.<br \/>\nDifficile de parler de ce roman sans rompre l\u2019intrigue. Dire simplement que Philippe Rahmy, apr\u00e8s B\u00e9ton arm\u00e9 confirme son talent de romancier, c\u2019est \u00e0 dire cette capacit\u00e9 \u00e0 donner corps \u00e0 des situations, des \u00eatres, tenir la lecture d\u2019un bout \u00e0 l\u2019autre sans faiblir. Ici la grande histoire, celle qui concerne des populations enti\u00e8res &#8211; hier la crainte que la guerre froide qui opposait bloc sovi\u00e9tique et Etats-Unis pr\u00e9cipite le monde vers un an\u00e9antissement nucl\u00e9aire, aujourd\u2019hui la menace terroriste islamiste, doubl\u00e9e par la sensation d\u2019un monde qui s\u2019effrite ou s\u2019\u00e9puise &#8211; rejoint l\u2019\u00e9chelle personnelle ou intime pour d\u00e9ployer un r\u00e9cit qui tout \u00e0 la fois entre en r\u00e9sonance avec les inqui\u00e9tudes du monde, les tensions qui le traversent, l\u00e0 o\u00f9 pr\u00e9carit\u00e9 \u00e9conomique voisine avec la fortune, et bouleverse lorsqu\u2019il touche aux angoisses de la chair, au cataclysme d\u2019une perte, aux \u00e9quilibres intimes.  Ainsi, ce qui aurait pu \u00eatre une fresque historique atteint une charge physique. Le cercle ou la boucle qui s\u2019esquissait se retourne sur soi. Ce monde plein d\u2019\u00e9lans, d\u2019impasses, de pentes, de recoins sombres et de possibles, on le reconna\u00eet pour le sien et les figures qui le traversent, comme des miroirs. Un roman d\u2019une \u00e9paisseur et d\u2019une efficacit\u00e9 singuli\u00e8res. <\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Lu <strong>L\u2019attentat de la poterne<\/strong> de Vanessa Michel, \u00e9ditions \u00f4trement, 20\u20ac.<br \/>\nJe connaissais davantage Vanessa Michel pour son travail po\u00e9tique et ses exp\u00e9rimentations plastiques autour des mati\u00e8res. Ici c\u2019est d\u2019un travail historique qu\u2019il s\u2019agit : un de ces \u00e9v\u00e8nements qui, au milieu du tumulte, passe aujourd\u2019hui inaper\u00e7u ; un drame ordinaire comme le contexte de guerre en a g\u00e9n\u00e9r\u00e9 tant. Vanessa Michel cherche ici par un gros travail de documentation et d\u2019archive, par le recoupement des t\u00e9moignages et des traces, \u00e0 redonner ses contours \u00e0 ce drame qui causa la vie directement et indirectement \u00e0 un grand nombre de clermontois pendant l\u2019occupation. Restituer les identit\u00e9s, redonner sa r\u00e9alit\u00e9 \u00e0 ce qui ne devait plus rester apr\u00e8s le temps que comme une \u00e9vocation, un souvenir refoul\u00e9, un \u00e9pisode qui ne fait m\u00eame plus localement l\u2019objet d\u2019un travail de m\u00e9moire. Une patrouille allemande passe, des r\u00e9sistants des toits lancent trois grenades. Les repr\u00e9sailles seront sanglantes, fauchant large, l\u2019immeuble est incendi\u00e9 avec ses habitants, suivent des rafles, des d\u00e9portations. Un travail de dissuasion. Si pr\u00e8s pourtant, qu\u2019en reste-t-il aujourd\u2019hui sinon une plaque sur un mur \u00e0 laquelle plus personne ne lit ?<\/p>\n<p>Lu <strong>Ce qui nous s\u00e9pare<\/strong> d&rsquo;Anne Collongues, \u00e9ditions Actes Sud 18,5\u20ac.<br \/>\nComme dans le film de Gondry, the we an the i, dans lequel nous suivions un groupe d&rsquo;adolescents le long du trajet de bus apr\u00e8s les cours, le groupe festif initial laissant \u00e9merger au fur et \u00e0 mesure des arr\u00eats des \u00eatres \u00e0 fleur de peau et des histoires moins l\u00e9g\u00e8res,  il s&rsquo;agit ici d&rsquo;un huis clos mouvant. Une situations \u00e9troite et simple, un trajet dans un wagon de RER dans la banlieue parisienne, la mise en pr\u00e9sence de corps dans cet espace public o\u00f9 s&rsquo;ins\u00e8rent quelques bulles priv\u00e9es, un temps \u00e9tir\u00e9. Personne ne se parlera ou presque, chacun absorb\u00e9 par ce qu&rsquo;il se joue de sa vie en ce moment pr\u00e9cis. Et ce sont des vies ordinaires, inextricables qui filtrent dans les regards et les pens\u00e9es de chacun, tous rassembl\u00e9s le temps de quelques arr\u00eats, un soir morne d&rsquo;hiver, tous infiniment distants, mais tous formant une image saisissante de notre humanit\u00e9. Difficile d&rsquo;en dire bien plus sans trahir le r\u00e9cit, mais Anne Collongues livre l\u00e0 un roman sensible, des observations aigu\u00ebs et t\u00e9moigne d&rsquo;un talent certain \u00e0 cerner des situations o\u00f9 l&rsquo;anonyme et l&rsquo;ordinaire de la ville, comme dans les photographies de Dolores Marat ou les peintures d&rsquo;Edward Hopper, th\u00e9\u00e2tralise nos vies humaines. <\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Chaque saison j&rsquo;essaie de recenser les livres lus. &nbsp; C\u2019est par intermittence avec de longues p\u00e9riodes o\u00f9 le temps et la disponibilit\u00e9 d\u2019esprit manquent pour autre chose que g\u00e9rer ce qui doit l\u2019\u00eatre et tenir \u00e0 peu pr\u00e8s ce que l\u2019on peut, qui l\u2019exige. Faire avec la fatigue. 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