{"id":6748,"date":"2016-04-03T16:03:53","date_gmt":"2016-04-03T15:03:53","guid":{"rendered":"http:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/?p=6748"},"modified":"2016-04-03T20:29:57","modified_gmt":"2016-04-03T19:29:57","slug":"notes-sur-le-visage-archives","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/notes-sur-le-visage-archives\/","title":{"rendered":"Notes sur le visage &#038; archives"},"content":{"rendered":"<p>Ce texte a \u00e9t\u00e9 \u00e9crit en mai 2015 \u00e0 l&rsquo;invitation de L\u00e9a Bismuth pour un dialogue avec les publications de la revue de Georges Bataille, Documents. Il fait \u00e9cho et emprunte certains passages \u00e0 un texte non encore publi\u00e9, Visage, r\u00e9dig\u00e9 l&rsquo;ann\u00e9e pr\u00e9c\u00e9dente. Il a \u00e9t\u00e9 publi\u00e9 par l&rsquo;URDLA, \u00e0 Villeurbanne, avec plusieurs planches iconographiques dans le n\u00b0 sp\u00e9cial de \u00e7a presse,  pour accompagner l&rsquo;exposition Documents 1929-2015.<!--more--> <\/p>\n<p>* <\/p>\n<p><em>\u00ab Un \u00e9lastique dans le dos ou alors une charrette. On serait assis \u00e0 l&rsquo;arri\u00e8re, les jambes pendantes, \u00e0 l&rsquo;oppos\u00e9 du sens de la marche. Je ne sais s&rsquo;il y a d&rsquo;autres charrettes, si on peut dire qu&rsquo;elles cheminent en parall\u00e8le ou qu&rsquo;elles croisent notre sillon. Je crois que non. Il y a plut\u00f4t des gens \u00e0 bord de ma charrette, des gens qui clignotent. Leur corps est quelque fois tr\u00e8s persistant, translucide \u00e0 d&rsquo;autres moments. Parfois ils tombent sur la route dans un bruit assourdissant puis je vois leur corps p\u00e9trifi\u00e9 par terre qui s&rsquo;\u00e9loigne. Je crois qu&rsquo;ils ont le visage tourn\u00e9 vers la terre. Quelquefois, il arrive qu&rsquo;on les retrouve plus tard, re-clignotant sur la charrette ou se sur-impressionnant au paysage. Mais plus jamais opaques. On roule souvent sur des pierres, quelquefois ce sont des corps qu&rsquo;on n&rsquo;avait pas vu tomber avant qu&rsquo;on ne leur roule dessus et qu&rsquo;ils nous fassent alors nous taper le cul sur notre si\u00e8ge. Alors le paysage devient flou. Un instant il tremble, on ne distingue plus les contours de rien \u00bb.<\/em><\/p>\n<p>Alice Popieul, un \u00e9lastique dans le dos, \u00e9ditions Moires, 2014.<\/p>\n<p>Il faudrait dire qu\u2019au fond, je n\u2019ai jamais peint \u00e0 travers fa\u00e7ades et fragments de paysages que des mises en tension du regard. Et, paraphrasant Giacometti \u00e0 propos du Cube : immeubles et arrangements urbains, je les consid\u00e9rais encore comme des t\u00eates &#8211; ou des visages, la surface du tableau d\u00e9j\u00e0 faisant face. Qu\u2019\u00e0 \u00ab gratter jusqu\u2019\u00e0 l\u2019os \u00bb , ne \u00ab conservant que l\u2019immobile, l\u2019immeuble \u00bb , il y avait d\u00e9j\u00e0 l\u00e0 quelque chose de l\u2019ordre du visage \u00e0 son extr\u00e9mit\u00e9, quelque chose de l\u2019ordre de la mort. Par visage j\u2019entendais alors : ce \u00e0 quoi l\u2019on bute, ce qui nous d\u00e9visage ou retourne le regard comme un gant. Cette insondable masse de pr\u00e9sence tourn\u00e9e en image, et qui fait face.<\/p>\n<p>*<\/p>\n<p>Sans doute ne peut-on jamais tout \u00e0 fait d\u00e9plier un visage, ni m\u00eame d\u00e9plier un masque. Un regard, une absence de regard qui vous regarde encore, c\u2019est toujours un m\u00eame bloc mang\u00e9 de nuit.<br \/>\nUne figure close, un visage se dresse au-devant de vous et vous embrasse, \u00e9pouse tout le champ mental. Son regard exc\u00e8de l\u2019\u00e9manation de ses yeux pour, passant par l\u2019expression d\u2019une surface, atteindre la dimension d\u2019un espace. \u00ab Le temps tourbillonne alentour, mais lui nous regarde \u00e0 la fois de tr\u00e8s loin et de tr\u00e8s pr\u00e8s \u00bb . Un visage, presque toujours, s\u2019installe dans cette respiration. Un visage semble toujours devoir s\u2019\u00e9tendre au-del\u00e0 des contours qui le d\u00e9signent. Et j\u2019ai pens\u00e9 alors au Christ pantocrator \u00e9pousant la voute de l\u2019\u00e9glise, \u00e0 ces faces se donnant dans des ic\u00f4nes de toute leur surface, \u00e0 Malevitch en ses extr\u00e9mit\u00e9s. Au panth\u00e9isme de Friedrich dans sa vue matinale du Riesengebrige. J\u2019ai ricoch\u00e9 longuement et continue de me laisser emporter par des images se donnant en cascade. Collection qui n\u2019est pas sans proximit\u00e9s avec celle, mentale, qu\u2019\u00e9voque Proust au sujet d\u2019Albertine ; sujet qui sans cesse lui \u00e9chappe et lui revient en ses diverses apparences, \u00ab d\u00e9esse \u00e0 plusieurs t\u00eates \u00bb , insaisissable en propre, construction cubiste. Car le visage n\u2019est pas seulement une superposition de toutes ses apparences possibles, il les d\u00e9ploie aussi, les diffracte, les disperse. <\/p>\n<p>J\u2019ai recens\u00e9 les images qui avaient d\u00e9pos\u00e9 en moi, les tableaux forc\u00e9ment, et quelques archives. C\u2019\u00e9tait poser des jalons, des balises. On est tributaires des traces. J\u2019ai but\u00e9 \u00e0 celles que l\u2019histoire humaine n\u2019en finissait pas de me fournir. Des l\u00e9gendes, des mythologies aux rites, des pamoisons aux ex\u00e9cutions. J\u2019ai \u00e9tal\u00e9 le mat\u00e9riel devant moi sans ordre, au hasard de l\u2019accumulation, comme un panorama, un atlas (quelque chose ici de l\u2019ordre du paysage). Je n\u2019ai pas voulu classer, faire entrer de l\u2019ordre ou rationaliser. Peut-\u00eatre seulement me situer. Je n\u2019ai pas cherch\u00e9 l\u2019exhaustivit\u00e9 non plus. Je n\u2019ai fait qu\u2019archiver ce qui me passait \u00e0 port\u00e9e de main et qui devait bien valoir autant que ce que j\u2019ignorais. De toute fa\u00e7on c\u2019est trop grand. J\u2019ai cherch\u00e9 en \u00e9crivant d\u2019abord. Puis en \u00e9crivant une liste, convoquant par la m\u00e9moire les r\u00e9f\u00e9rences, puis un dossier est venu, r\u00e9ceptacles des images sans l\u00e9gendes, sans hi\u00e9rarchie, l\u00e2ch\u00e9es \u00e0 leur accolement par d\u00e9faut, comme s\u2019il me fallait, dans un premier temps au moins, \u00e9chapper aux mots, \u00e0 l\u2019autorit\u00e9 de la grammaire et aux phrases, se rendre \u00e0 l\u2019archipel. Me laisser bercer, me cr\u00e9er un milieu. Rien que des \u00e9chos, des accolements, des juxtapositions. Aucun ordre, ni d\u00e9but ni fin, simplement une \u00e9tendue se donnant relativement \u00e0 la fen\u00eatre. Avec l\u2019espoir que dans la proximit\u00e9 non pr\u00e9m\u00e9dit\u00e9e des images s\u2019\u00e9claire quelque chose. Pourtant, chaque visage clos, ov\u00e9, mutique en son image, depuis un lointain qui me traverse me r\u00e9p\u00e8te que je n\u2019ai pas acc\u00e8s \u00e0 ce qui a lieu. \u00ab Des pays sans lieu et des histoires sans chronologie ; des cit\u00e9s, des plan\u00e8tes, des continents, des univers, dont il serait bien impossible de relever la trace sur aucune carte ni dans aucun ciel, tout simplement parce qu\u2019ils n\u2019appartiennent \u00e0 aucun espace\u00bb, \u00e9crit Michel Foucault. \u00abOn ne vit pas dans un espace neutre et blanc ; on ne vit pas, on ne meurt pas, on n\u2019aime pas dans le rectangle d\u2019une feuille de papier. On vit, on meurt, on aime dans un espace quadrill\u00e9, d\u00e9coup\u00e9, bariol\u00e9, avec des zones claires et sombres, des diff\u00e9rences de niveaux, des marches d\u2019escalier, des creux, des bosses, des r\u00e9gions dures et d\u2019autres friables, p\u00e9n\u00e9trables, poreuses.\u00bb <\/p>\n<p>Je continue de d\u00e9poser ainsi des images qui racontent le visage, o\u00f9 le visage joue ou vacille. Les multiples apparences de la mort dans le visage ou tout aussi bien les multiples apparences du visage dans la mort. D\u00e9filent dans mon esprit des dizaines de t\u00eates, de gorges: les b\u00e9ates et les hyst\u00e9riques de la Salp\u00eatri\u00e8re, les portraits du Fayoum, l\u2019\u00e9tude d\u2019Ingres pour Ang\u00e9lique, les portraits troubl\u00e9s de femmes en plein co\u00eft d\u2019Antoine d\u2019Agata, d\u2019Araki, visages renvers\u00e9s, quelques visages de Botticelli, celui du printemps par Janmot, une tripot\u00e9e de masques de toutes \u00e9poques et de toutes origines, des abattis et des t\u00eates d\u00e9coll\u00e9es de G\u00e9ricault, le portrait de Rimbaud par sa s\u0153ur alors que son corps est rapatri\u00e9 sur Marseille que j\u2019avais vu chez un collectionneur, la photographie o\u00f9 on le voit \u00e0 Aden, H\u00f4tel de l\u2019Univers, la t\u00eate sur tige de Giacometti, le portrait de Valentine par Hodler, les portraits de Valentine par Hodler, les expressions grima\u00e7antes de Messerschmidt et comment elles renvoient \u00e0 Rembrandt, les \u00e9tudes physionomiques de Le Brun, les albums de Bertillon, la m\u00e9duse de Caravage, celle de Dali, la V\u00e9ronique de Zurbaran, Salom\u00e9 tenant la t\u00eate de Jean-Baptiste, le portrait mortuaire de Proust par Man Ray, 1922, le christ de Mantegna dans son raccourci singulier, le christ au tombeau d\u2019Holbein, quelques transis, le gisant de San Severo en son suaire de marbre, les Amants de Magritte, la t\u00eate de pierre dans le bureau de mon p\u00e8re chauss\u00e9e de b\u00e9sicles, les cires anatomiques qu\u2019un repr\u00e9sentant m\u2019avait offert enfant, Charles V et Jeanne de Bourbon regardant au plafond, l\u00e0 haut, de grands christs byzantins d\u00e9ploy\u00e9s en coupoles, Diderot par Greuze, le portrait du p\u00e8re de Giacometti griff\u00e9 sur un plan, le grand cube poly\u00e8dre, l\u2019enfant malade de Munch, le Casagemas de Picasso, la m\u00e8re morte par Munch (on ne voit pr\u00e9cis\u00e9ment pas la morte), le masque mortuaire de Napol\u00e9on, celui de Dante, le dessin que Le Corbusier fit de sa femme, l\u2019inconnue du lac et son sourire de vincien, la monomane de l\u2019envie de G\u00e9ricault, l\u2019autoportrait d\u2019Artaud et ces autres dessins o\u00f9 il tente de \u00ab forcener le subjectile \u00bb, une t\u00eate moa\u00ef, un dessin de Giacometti, les yeux creus\u00e9s, l\u2019all\u00e9gorie de Dibutade par Suv\u00e9e, l\u2019autoportrait dans le miroir de Bonnard. La naus\u00e9e. Ce journaliste d\u00e9capit\u00e9 par des Djihadistes, sa t\u00eate d\u00e9pos\u00e9e au milieu du dos. Ces bas reliefs narrant la victoire du roi Narmer qui unifia l\u2019Egypte, marquant le d\u00e9but de l\u2019\u00e9poque dynastique : les corps sont align\u00e9s, mains li\u00e9es dans le dos et dispos\u00e9s entre les jambes chaque t\u00eate surmont\u00e9e d\u2019un p\u00e9nis coup\u00e9. Une momie, un charnier, un masque d\u2019or avec le visage repouss\u00e9 dans le m\u00e9tal. La repr\u00e9sentation de Sapho \u00e0 Pomp\u00e9i. Ces momies d\u2019enfants sacrifi\u00e9s retrouv\u00e9es intactes dans un des sommets glac\u00e9s de l\u2019Am\u00e9rique du Sud. Le d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9 de Courbet. Une t\u00eate Jivaro. L\u2019Oph\u00e9lia de John Everett Millais. Le cri de Rodin. La M\u00e9duse de Von Stuck, la M\u00e9duse de Rubens. Celle que j\u2019avais vu dans un vieux film, enfant. Mussolini pendu par les pieds. La douleur de Rodin. La t\u00eate d\u00e9coll\u00e9e de Rams\u00e8s.  La mort de Kadhafi. C\u2019est \u00e0 n\u2019en pas finir. <\/p>\n<p>Ce qu\u2019il y a de plus terrible c\u2019est cette facilit\u00e9 que l\u2019on a \u00e0 faire de toute chose un objet, la docilit\u00e9 avec laquelle la mort devient image et histoire, comment l\u2019esprit se tient sauf par un mouvement de recul, par la tournure qu\u2019il impose au regard, par la pens\u00e9e qu\u2019il met en \u0153uvre quand ce qui s\u2019offre \u00e0 lui n\u2019est qu\u2019un trou bord\u00e9 de folie. Je ne sais pas si je parviens \u00e0 voir quoi que ce soit sinon ces r\u00e9ticences, la fascination, le trouble. La question elle-m\u00eame m\u2019aveugle. Qu\u2019est-ce que je vois et qu\u2019est-ce que je refuse de voir ou se refuse \u00e0 ma vue ? Avec quoi est-ce que je m\u2019aveugle ? Les images elles-m\u00eames jouent ce jeu ambigu\u00eb, tournant l\u2019exc\u00e9dence du r\u00e9el en une r\u00e9alit\u00e9 manipulable avec laquelle on se fait croire. <\/p>\n<p>Mais ce qui met en mouvement la pens\u00e9e c\u2019est justement que cela, tout en nous \u00e9tant signifi\u00e9 dans les images, demeure pour bonne part invisible. Que ce soit retranch\u00e9 ou aveuglant, le fond de la chose semble toujours escamot\u00e9 par un mouvement d\u2019\u00e9clipse : la mort se situe dans un lieu impossible qui ne peut \u00eatre forc\u00e9 par aucune phrase, aucun regard et le visage n\u2019est peut-\u00eatre jamais qu\u2019un \u00e9tat interm\u00e9diaire, incertain, entre un regard et un autre berc\u00e9 par ce lointain.<br \/>\nCes images semblent me regarder derri\u00e8re une vite, depuis un espace autre, une temporalit\u00e9 autre. Le son est coup\u00e9. Je pense \u00e0 Derrida s\u2019interrogeant \u00e0 propos des poissons et de leur exp\u00e9rience du temps, de comment ils endurent le temps qu\u2019on leur fait vivre \u00ab derri\u00e8re cette vitre qui ressemble \u00e0 la vitre d\u2019une cam\u00e9ra \u00bb . <\/p>\n<p>Les images d\u00e9filent comme autant de t\u00e9moignages, de voix. Je bute \u00e0 chacune d\u2019elle puis \u00e0 l\u2019id\u00e9e vague qui les rassemble ou par laquelle elles se rejoignent dans mon esprit. Fruit sec, racorni sur sa graine, son noyau jusqu\u2019\u00e0 cet agr\u00e9gat, ce caillot qui ne passe pas. Avec quelque chose de sombre qui colle une poign\u00e9e de cheveux. On voit les cr\u00e2nes surmodel\u00e9s, une t\u00eate de mouton train\u00e9e dans la poussi\u00e8re avec le sang s\u00e9ch\u00e9, les archives de faits divers, les corps comme de pantins et la t\u00eate un peu grotesque, incongrue d\u2019\u00eatre seule au sol, sur le c\u00f4t\u00e9, comme un objet. La photographie redouble l\u2019effet. Le reste du corps parfois semble n\u2019\u00eatre qu\u2019un appendice de cette masse ronde en laquelle se rassemble tout l\u2019\u00eatre. On pense \u00e0 Redon.<br \/>\nCe serait un cube : pareille extr\u00e9mit\u00e9. Objet pouss\u00e9 au bout que l\u2019on suit jusque contre le mur o\u00f9 il bute. Bien oblig\u00e9 de d\u00e9poser la langue. Plus rien \u00e0 dire. Seulement ce mouvement r\u00e9siduel dans la t\u00eate \u00e9chauff\u00e9e. Le visage meure devant nous et mange dans sa nuit sans prise ce qu\u2019il formulait en nous. On voudrait aller chercher au-dedans la trace mais la recherche fabrique ce qu\u2019elle cherche dans du souvenir.<br \/>\nC\u2019est ferm\u00e9 et on est ferm\u00e9 aussi. Est-ce pour cela encore que l\u2019on ne peut s\u2019emp\u00eacher d\u2019appr\u00e9hender  malgr\u00e9 son abstraction \u00e9vidente, ou justement, en raison de cette \u00e9vidence close, retenue, le Carr\u00e9 noir de Malevitch comme un visage encore, rendu aux limites les plus extr\u00eames de son infigurabilit\u00e9, \u00e0 son opaque exc\u00e9dence toute frontale ? Non plus seulement le reflet qui m\u00e8ne \u00e0 l\u2019eikon, mais la pr\u00e9sence nue en sa d\u00e9sarmante g\u00e9om\u00e9trie : Quadrangle noir sur fond blanc. Et la nuit.<\/p>\n<p>Accumulant, compulsant ces dizaines et dizaines d\u2019images qui \u00e9tablissent quelque chose d\u2019un champ lexical du visage et de la mort, un imagier ou encore une fois, un panorama lacunaire, je ne peux que constater qu\u2019aussi proches soient-elles mat\u00e9riellement, je ne peux que les toucher, jamais les atteindre. \u00ab Marier, dans la lumi\u00e8re nuptiale de l\u2019\u00e9vidence, les deux ordres de l\u2019\u00e9tendue et de la pens\u00e9e\u00bb, comme l\u2019envisage Pierre Bergounioux \u00e0 l\u2019horizon de nos pratiques d\u2019\u00e9crire ou de peindre, est au-del\u00e0 de mes capacit\u00e9s. Le visage, dans un de ses multiples rit du projet, se plie et se d\u00e9plie, se retourne sur lui-m\u00eame, dispara\u00eet pour r\u00e9apparaitre ailleurs, autre, semblable. Je n\u2019ai d\u2019autre lieu o\u00f9 me tenir qu\u2019entre silence et parole, objet et \u00e9tendue, raison et folie et dans cette d\u00e9chirure vive.<br \/>\nDans leur passivit\u00e9 d\u2019images troublantes elles me font l\u2019effet des axolotls de Cortazar, comme si leur volont\u00e9 secr\u00e8te \u00e9tait \u00ab d\u2019arr\u00eater l\u2019espace et le temps par une immobilit\u00e9 pleine d\u2019indiff\u00e9rence \u00bb , ou de les rendre, espace et temps, \u00e0 leur \u00e9tendue indiff\u00e9rente. Le mat\u00e9riel accumul\u00e9 d\u00e9ploie \u00e0 la mani\u00e8re d\u2019une tache d\u2019huile un champ sans perspective, horizon rendu au calme de la grande temporalit\u00e9. La mort, toujours recommenc\u00e9e. Parfois, \u00e0 d\u00e9river sur Internet j\u2019\u00e9tais pris de naus\u00e9e : trop de chairs offertes, de cadavres frais, de morts vrais qui ne se cachaient pas derri\u00e8re leur image. Une ind\u00e9cence des corps ouverts sur leur intime. De quoi cette naus\u00e9e \u00e9tait-elle le sympt\u00f4me ? Marie-Claude Mondzain dit quelque part qu\u2019il y a \u00ab des images qui pr\u00eatent \u00e0 penser mais aussi des images qui emp\u00eachent de penser \u00bb. Je ne percevais plus que la sourde folie, ne recevait plus que l\u2019angoisse, la violence d\u00e9moralisante de ce qui se joue \u00e0 deux pas. La peur peut-\u00eatre, qui ne se dit pas. Ce qu\u2019on occulte ou \u00e9touffe d\u2019en faire des informations. Est-ce que je ne fais de m\u00eame avec ma collection d\u2019images ? Est-ce que je n\u2019essaie pas, \u00e0 me les rendre famili\u00e8res, d\u2019apaiser, d\u2019apprivoiser quelque chose \u00e0 la mani\u00e8re d\u2019un vaccin ? A c\u00f4t\u00e9 de nous des gens meurent dans des circonstances intol\u00e9rables et que de fait malgr\u00e9 tout on tol\u00e8re pour pouvoir vivre et penser. <\/p>\n<p>Je reprends les image : le visage comme ce carr\u00e9 d\u2019eau visqueuse anim\u00e9e de reflets o\u00f9 surnagent des feuilles mortes, des brindilles au-dessus la citerne. La r\u00e9serve de terreur noire en-dessous qu\u2019on n\u2019approche jamais au bord de peur d\u2019y glisser. On dit parfois dans le vertige que le vide vous tire \u00e0 lui. On se r\u00e9veille en sueur de r\u00eaves de siphon, de parois lisses, de chutes. L\u2019enfer est depuis toujours en notre imaginaire dans les obscures cavit\u00e9s de la terre comme en notre corps m\u00eame. Dans le noir sous le corps des visc\u00e8res vous ventousent, vous sucent les pieds, vous dig\u00e8rent vif. La nuit vous y ferme les yeux, la proximit\u00e9 invisible de l\u2019informe vous r\u00e9pugne, la terre \u00e9touffe votre souffle.<br \/>\nLa folie est pareille, m\u00eame obscurit\u00e9 ti\u00e8de et humide en-dedans.<br \/>\nLe visage tient la surface, couvre l\u2019angoisse. Harponne un cri aux parois du dehors.<\/p>\n<p>M\u2019approchant mentalement c\u2019est un masque, paupi\u00e8res s\u2019ouvrant soudain en un impossible retour, d\u00e9livrant le regard sur le vide qu\u2019il a int\u00e9rioris\u00e9. Et dans ce face-\u00e0-face mental la sensation d\u2019ouvrir la bonde au-dedans du regard. Une aspiration vertigineuse dirig\u00e9e vers une cavit\u00e9 sombre. Ouverture au noir. Etre saisit par. M\u00e9dus\u00e9. Puis retournement du masque sur soi qui adh\u00e8re \u00e0 son propre visage, le saisit, l\u2019enserre, l\u2019\u00e9touffe ou l\u2019enclos.<br \/>\nJe pense \u00e0 ce personnage de Sebald feuilletant un vieil album : \u00ab A regarder les photographies qu\u2019il renferme, il me semblait effectivement et il me semble encore aujourd\u2019hui que les morts reviennent ou que nous sommes sur le point de nous fondre en eux \u00bb .<br \/>\nJe voulais savoir ce qu\u2019il \u00e9tait possible ou impossible d\u2019atteindre, ce qui se r\u00e9tractait. Je voulais dessiner son orbe, d\u00e9ployer et rassembler ce visage dans lequel venait d\u00e9poser la mort. Et il m\u2019a sembl\u00e9 comme l\u2019a not\u00e9 Claude L\u00e9vi-Strauss depuis sa pratique de l\u2019ethnologie que \u00ab tout effort pour comprendre d\u00e9truit l&rsquo;objet auquel nous nous \u00e9tions attach\u00e9s; il r\u00e9clame un nouvel effort qui l&rsquo;abolit au profit d&rsquo;un troisi\u00e8me, et ainsi de suite jusqu&rsquo;\u00e0 ce que nous acc\u00e9dions \u00e0 l&rsquo;unique pr\u00e9sence durable, qui est celle ou s&rsquo;\u00e9vanouit la distinction entre le sens et l&rsquo;absence de sens : la m\u00eame d&rsquo;o\u00f9 nous \u00e9tions partis \u00bb . Le visage, la mort qui nous regarde depuis une t\u00eate, une pierre dress\u00e9e, sont comme cet homme auquel bute L\u00e9vi-Strauss \u00e0 toute extr\u00e9mit\u00e9 : ce qu\u2019il \u00e9tend est aussi ce qu\u2019il encl\u00f4t, ce qu\u2019il manifeste est ce qu\u2019il c\u00e8le. Pr\u00e9sence brute, ent\u00eatante, on vient \u00e0 lui comme \u00e0 un bord. J\u2019y ai but\u00e9 comme \u00e0 quelque chose de trop pr\u00e8s et de trop lointain, de trop vaste et de trop compact. J\u2019ai eu l\u2019impression parfois qu\u2019il m\u2019en \u00e9tait fondamentalement hors de pens\u00e9e, inatteignable, comme \u00e0 dire que le regard ou quelque chose de cet ordre \u00e9tait opaque \u00e0 lui-m\u00eame.  A la fin, il y a des visages et des histoires de visages dans leurs \u00e9manations, ce qu\u2019ils s\u2019en vont frotter au-dedans qui accorde le tr\u00e8s g\u00e9n\u00e9ral au tr\u00e8s intime dans une immobilit\u00e9 convulsive et grave. On est au bord, irr\u00e9m\u00e9diablement.<\/p>\n<p>*<\/p>\n<p>JL, mai 2015<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Ce texte a \u00e9t\u00e9 \u00e9crit en mai 2015 \u00e0 l&rsquo;invitation de L\u00e9a Bismuth pour un dialogue avec les publications de la revue de Georges Bataille, Documents. Il fait \u00e9cho et emprunte certains passages \u00e0 un texte non encore publi\u00e9, Visage, r\u00e9dig\u00e9 l&rsquo;ann\u00e9e pr\u00e9c\u00e9dente. Il a \u00e9t\u00e9 publi\u00e9 par l&rsquo;URDLA, \u00e0 Villeurbanne, avec plusieurs planches iconographiques [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":5,"featured_media":6749,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_et_pb_use_builder":"","_et_pb_old_content":"","_et_gb_content_width":"","footnotes":""},"categories":[1],"tags":[],"class_list":["post-6748","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-non-classe"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/6748","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/users\/5"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=6748"}],"version-history":[{"count":3,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/6748\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":6751,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/6748\/revisions\/6751"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/media\/6749"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=6748"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=6748"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=6748"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}