{"id":6754,"date":"2016-04-03T20:51:15","date_gmt":"2016-04-03T19:51:15","guid":{"rendered":"http:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/?p=6754"},"modified":"2016-04-03T20:51:15","modified_gmt":"2016-04-03T19:51:15","slug":"lettre-sur-la-figure","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/lettre-sur-la-figure\/","title":{"rendered":"Lettre sur la figure"},"content":{"rendered":"<p>Lyon, mars 2015.<\/p>\n<p>Cher B. N., je regarde \u00e0 nouveau quelques reproductions de bas-reliefs \u00e9gyptiens \u00e0 propos desquels je parlais \u00ab d\u2019extractions du signe \u00bb. Sans doute l\u2019opposition que je faisais avec les portraits du Fayoum et ceux-ci est-elle trop sch\u00e9matique et il faudrait d\u00e9monter le regard couche par couche pour parvenir \u00e0 qualifier vraiment ce qui se joue dans notre perception de ces images sculpt\u00e9es.<!--more--> Et il faut entendre d\u2019abord que si glyphes et profils semblent \u00e9merger de la surface comme des pi\u00e8ces d\u2019un puzzle sorties de leur encoche par un mouvement de coulisse, ils ont \u00e9t\u00e9 r\u00e9alis\u00e9s en r\u00e9serve, par affaissement , abrasion de la surface entre les figures. Tout comme la gravure en taille d\u2019\u00e9pargne, il s\u2019agit d\u2019une r\u00e9v\u00e9lation en n\u00e9gatif, il s\u2019agit de faire sortir ou faire ressortir la forme en reculant le fond. Ces reliefs qui ont \u00e9t\u00e9 \u00e9pargn\u00e9s animent la surface \u00e0 la faveur de lumi\u00e8res obliques qui marquent alors les contours par des liser\u00e9s d\u2019ombres port\u00e9es. Peut-\u00eatre est-ce \u00e0 cela que tient leur \u00e9loquence ? Alors je parlais \u00e0 leur propos de dessins, de signes \u2013 on pourrait dire de photo-graphie, puisque c\u2019est la lumi\u00e8re qui, in fine, litt\u00e9ralement ombre et dessine les contours \u2013 mais c\u2019est effectivement plus complexe. J\u2019ai quand m\u00eame cette vague sensation que cette manifestation des contours par l\u2019ombre ou de l\u2019ombre par le relief fascine par cet aspect \u00ab photographique \u00bb. Photographique  \u00e0 la mani\u00e8re des premiers photographes \u2013 je pense \u00e0 Talbot &#8211; \u00e9voquant le crayon ou le pinceau de la nature pour dire qu\u2019avec ce proc\u00e9d\u00e9 nouveau c\u2019est la nature qui elle-m\u00eame, avec une certaine magie, produit l\u2019image. De la m\u00eame mani\u00e8re c\u2019est la lumi\u00e8re qui d\u00e9pose son trac\u00e9 d\u2019ombre. Est-ce de l\u00e0 que viendrait alors cette impression d\u2019  \u00ab \u00e9manation \u00bb ? Je n\u2019ai vu que des reproductions et ne peut qu\u2019imaginer comment ces reliefs varient \u00e0 la faveur du ciel, des d\u00e9placements de celui qui les regarde. Un peu \u00e0 la mani\u00e8re des profils animaliers d\u00e9couverts \u00e0 Lascaux, Chauvet ou Pech-Merle,  les figures tiennent de la silhouette \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de laquelle on revient pr\u00e9ciser. C\u2019est ce mode du trac\u00e9 et du contour qui appelle chez moi les qualificatifs de dessin et de signe. Je ne sais quels bas-reliefs \u00e9taient bruts, lesquels \u00e9taient peints. Et alors ils faudrait distinguer ceux-l\u00e0 qui, peints, \u00e9taient comme l\u2019accusation, le renforcement par un l\u00e9ger relief de ce que la figure peinte cr\u00e9ait d\u00e9j\u00e0 comme sch\u00e8me. Bien moins radicalement dessins. Et le relief serait alors comme une volont\u00e9 de distinguer les plans, d\u2019incarner la repr\u00e9sentation en lui donnant corps ou esquisse d\u2019un corps. Et distinguer aussi d\u2019avec les peintures murales qui l\u00e0 sont pour moi moins ambigu\u00ebs dans leur cern\u00e9.<br \/>\nJe tente de regarder encore. Il y a je crois quelque chose qui joue dans le recouvrement des surfaces, dans la multiplication et l\u2019entrelacement des signes et des figures qui fait que la vue est \u00ab picot\u00e9e \u00bb par ces asp\u00e9rit\u00e9s vari\u00e9es comme \u00e0 un motif, en m\u00eame temps que ces animations de la surface appellent \u00e0 y plonger lire, d\u00e9chiffrer ne serait-ce que pour distinguer les formes \u00e0 l\u2019\u0153uvre dans la sensation globale. Et l\u00e0 quelque chose \u00e9chappe dans les marges du champ visuel du d\u00e9ploiement spatial. Une sensation qui serait de l\u2019ordre du feuillage, d\u2019une multitude d\u2019informations unifi\u00e9es. <\/p>\n<p>Si je reviens aux portraits du Fayoum, je reconnais pour la quasi totalit\u00e9 des portraits qui nous sont parvenus cette absence de d\u00e9cors de fond, cette \u00e9lision qui d\u00e9tache la figure et l\u2019affirme \u00e0 notre regard.<br \/>\nDiff\u00e9rence radicale : l\u00e0 o\u00f9 le profil donne \u00e0 lire un r\u00e9cit dont nous sommes s\u00e9par\u00e9s, qui se passe dans un espace autre, presque un autre monde, les portraits du Fayoum comme les portraits pomp\u00e9iens desquels ils semblent d\u00e9couler ou qu\u2019ils accompagnent apostrophent celui qui les regarde par un l\u00e9ger trois quart face. \u00c7a nous regarde. Et naturellement dans les deux sens du terme. Le relief de la taille a laiss\u00e9 place \u00e0 son illusion par le model\u00e9. Ce n\u2019est plus la silhouette et le contour qui sch\u00e9matisent la personne, le visage est mont\u00e9 de l\u2019int\u00e9rieur par ce qui mod\u00e8le sa face (les traits de pinceau imitent les courbes et participent de l\u2019illusion). Ce n\u2019est plus le monde sacr\u00e9 du pharaon et des dieux mais celui des hommes. C\u2019est en cela aussi que je qualifiais les bas-reliefs \u00e9gyptiens de signes par opposition \u00e0 ces portraits en corps, en rondeurs, singularis\u00e9s malgr\u00e9 une unit\u00e9 stylistique ou technique apparente. Je regarde encore quelques images, note des similitudes de traitement mais aussi parfois des \u00e9carts, une tendance \u00e0 sch\u00e9matiser parfois qui n\u2019est pas sans rappeler les ic\u00f4nes byzantines. Quelque chose d\u2019un arch\u00e9type parfois. J\u2019en ai vu un ou deux de presque caricaturaux ou na\u00effs, d\u2019autres ont l\u2019\u00e9conomie, le geste enlev\u00e9 d\u2019un artisan qui va \u00e0 l\u2019essentiel. Et quelque chose de sentimental, de m\u00e9lancolique dans l\u2019expression. Je me suis \u00e9tonn\u00e9 que dans beaucoup de ces portraits le regard soit l\u00e9g\u00e8rement oblique, comme s\u2019ils regardaient \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de celui qui leur fait face, ou un peu dans le vague. Bien s\u00fbr que cet air absent redouble ce que l\u2019on sait, c\u2019est-\u00e0-dire cet artifice de la figuration qui se dissocie du corps qu\u2019elle repr\u00e9sente et auquel elle se substitue. Ceux-l\u00e0 que l\u2019on croit pouvoir voir encore par l\u2019entremise de ces portraits sont morts il y a longtemps, mais c\u2019est le ressort de tout portrait d\u2019\u00eatre \u00e0 la fois \u00ab une pseudo-pr\u00e9sence et l\u2019indication d\u2019une absence \u00bb, comme l\u2019\u00e9crit Sontag de la photographie. Je ne crois pas d\u2019ailleurs que l\u2019on soit parvenu vraiment \u00e0 d\u00e9terminer comment ces portraits avaient \u00e9t\u00e9 peints, dans quelles circonstances : usage priv\u00e9 ou domestique d\u2019abord \u2013 mais forc\u00e9ment avec une arri\u00e8re pens\u00e9e en direction de son r\u00e9emploi dernier, et comment expliquer les portraits de jeunes enfants accompagnant les petits sarcophages ? Portraits post-mortem alors, mais comment expliquer ces regards, cette vie, cette v\u00e9nust\u00e9 ? Certains sont peints sur des planches droites et cern\u00e9es comme de petits tableaux, d\u2019autres parfois grossi\u00e8rement d\u00e9coup\u00e9s, d\u2019autres encore peints sur des toiles qui font linceul. J\u2019ai m\u00eame souvenir d\u2019un double portrait en tondo repr\u00e9sentant deux fr\u00e8res mais d\u00e9coup\u00e9 en deux. J\u2019en reste \u00e0 ces observations un peu b\u00eates.<br \/>\nSans doute le r\u00e9flexe premier est de ne pas voir, d\u2019identifier seulement &#8211; et ici le visage et comment il s\u2019adresse \u00e0 nous. Et puis son immobilit\u00e9, son extraction de tout contexte am\u00e8nent \u00e0 le regarder dans ce qu\u2019il est, \u00e0 entrer plus avant dans l\u2019espace qu\u2019il installe. C\u2019est peut-\u00eatre \u00e0 ces deux temps du regard que tient cette impression de \u00ab douce mont\u00e9e de la forme qui vient \u00bb. A cet arr\u00eat du regard, \u00e0 la confrontation de nos deux regards.<br \/>\nMais cette impression est d\u00e9j\u00e0 \u00e0 l\u2019\u0153uvre si je m\u2019en souviens lorsque que l\u2019on regarde \u00e0 Naples le double portrait du boulanger et sa femme, le portrait suppos\u00e9 de la po\u00e9tesse Sappho. Est-ce seulement le succ\u00e8s d\u2019une convention de pose, comme la photographie naissante aux lentes prises de vue induisait des postures un peu raides, un regard dur ou las ou troubl\u00e9 par l\u2019int\u00e9riorisation ?<br \/>\nJe ne sais pas si je c\u00e8derais vraiment \u00e0 la venue des visages comme vous l\u2019appelez. Ces portraits antiques invalideraient toute tentative approchante. D\u2019autres ont r\u00e9ussi merveilleusement. Malevitch a \u00e9tendu le regard \u00e0 une surface sans visage avec un carr\u00e9, un quadrangle, comme il dit, proportionnel \u00e0 son support. Peut-\u00eatre ne peut-on peindre que ce que l\u2019on n\u2019a pas trouv\u00e9. Mais consid\u00e9rez mes fa\u00e7ades ou les arrangements de volumes que je tente de dresser comme des visages ou quelque chose qui participe de cette mise en regard. Dans ces lieux j\u2019ai la sensation &#8211; sans doute illusoire &#8211; d\u2019avoir quelque chose de personnel \u00e0 essayer.<br \/>\nAmicalement, JL<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Lyon, mars 2015. Cher B. N., je regarde \u00e0 nouveau quelques reproductions de bas-reliefs \u00e9gyptiens \u00e0 propos desquels je parlais \u00ab d\u2019extractions du signe \u00bb. 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