{"id":6768,"date":"2016-05-09T21:33:07","date_gmt":"2016-05-09T20:33:07","guid":{"rendered":"http:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/?p=6768"},"modified":"2016-05-10T21:16:45","modified_gmt":"2016-05-10T20:16:45","slug":"notes-preliminaires-au-rassemblement-de-notes","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/notes-preliminaires-au-rassemblement-de-notes\/","title":{"rendered":"notes pr\u00e9liminaires au rassemblement de notes"},"content":{"rendered":"<p>prologue<\/p>\n<p>Le mus\u00e9e fabrique ses objets. Ce que l\u2019on y admire, ou ce que l\u2019on y vise &#8211; avec toutes les projections que le terme sugg\u00e8re &#8211; n\u2019existe pas en dehors de ses vitrines, ne s\u2019est probablement jamais au paravent laiss\u00e9 appr\u00e9hender ou regarder comme il s\u2019y laisse regarder.<!--more--><br \/>\nLe reliquaire qui se dresse dans l\u2019\u00e9clairage ponctuel d\u2019un cube de verre, sur un socle, au d\u00e9tour des salles d\u2019un mus\u00e9e, n\u2019est qu\u2019une reconfiguration de ce qu\u2019il \u00e9tait dans son usage initial, l\u2019horizon d\u2019un sc\u00e9nario de visibilit\u00e9 tapis dans l\u2019illusion de son \u00e9vidence ou de sa neutralit\u00e9. L\u2019art comme aujourd\u2019hui nous l\u2019entendons, concept \u00e0 travers lequel on se le donne \u00e0 appr\u00e9hender \u00e9tait tr\u00e8s probablement \u00e9tranger \u00e0 ses origines et \u00e0 ses premiers usages avant que la raison occidentale en fasse une t\u00e9moin exotique, un document, anesth\u00e9si\u00e9 dans une classification, un t\u00e9moignage populaire de pratiques socio-religieuses \u00e9loign\u00e9es ; que des artistes, enfin, y voient une issue pour eux-m\u00eames, l\u2019appel d\u2019une sauvagerie primordiale perdue susceptible de reconfigurer le paradigme auquel ils \u00e9taient pris.<br \/>\nDans son d\u00e9nuement, son isolement, la solitude distante qui le sublime, une part de ce qui faisait sa r\u00e9alit\u00e9 initiale avec son usage s\u2019est \u00e9vanoui. Et c\u2019est un peu cette inutilit\u00e9 soudaine, inappropri\u00e9e qui, le laissant en suspend, litt\u00e9ralement hors d\u2019usage, lui conf\u00e8re cette \u00e9tranget\u00e9 secr\u00e8te  dont on ressent qu\u2019il s\u2019enveloppe, cette allure d\u2019attente ind\u00e9termin\u00e9e que l\u2019on prend pour un appel \u00e0 notre propre regard.<br \/>\nIci se font v\u00e9ritablement ces non-lieux d\u00e9busqu\u00e9s par l\u2019anthropologue Marc Aug\u00e9 : le mus\u00e9e soustrait les objets \u00e0 l\u2019espace et au temps pour les congeler dans sa capsule, dans ces capsules que sont les socles et les vitrines : des lieux o\u00f9 l\u2019on ne vit pas, o\u00f9 l\u2019on ne meurt pas, mais o\u00f9 les traces se suspendent pour l\u2019usage du regard. Mais dans cette visibilit\u00e9 singuli\u00e8re, cette pose qu\u2019on lui fait prendre, c\u2019est autre qu\u2019en ce qui le fondait qu\u2019il nous est donn\u00e9 \u00e0 appr\u00e9hender, \u00e0 voir, \u00e0 percevoir et \u00e0 penser. Sorti de son existence plurielle, relative, mobile qui faisait d\u00e9nombrer \u00e0 Proust les apparences, les venues, les apparitions de Gilberte, toujours semblable et toujours autre ou envisager \u00e0 l\u2019hypermn\u00e9sique Funes de Borges comme autant de r\u00e9alit\u00e9s distinctes \u00ab le chien de 3h14 (vu de profil) et le chien de 3h un quart (vu de face) \u00bb, c\u2019est ici seulement peut-\u00eatre que le reliquaire devient un objet &#8211; objectum : cette chose plac\u00e9e devant. Devant le regard, c\u2019est \u00e0 dire retir\u00e9e des mains pour se laisser observer et peut-\u00eatre devant elle-m\u00eame, comme l\u2019on dit de quelqu\u2019un qu\u2019il se retrouve face \u00e0 lui-m\u00eame en toute extr\u00e9mit\u00e9. C\u2019est-\u00e0-dire objectiv\u00e9e, soumise \u00e0 son double isol\u00e9 th\u00e9oriquement, relevant de l\u2019eidos, du vrai, qui la trouble de son regard. Dans la vitrine du mus\u00e9e chaque reliquaire regarde l\u2019objet qu\u2019il pr\u00e9tend \u00eatre, chaque objet le reliquaire qu\u2019il pr\u00e9tend \u00eatre. L\u2019absolu regarde le relatif. Le continu regarde le discontinu. Deux images : celle issue du rite, celle issue de la mus\u00e9ification. On pourrait dire aussi qu\u2019ici, dans le trouble de la d\u00e9localisation localis\u00e9e, du mouvement immobilis\u00e9 se regardent deux civilisations, deux fa\u00e7ons de penser le monde, deux r\u00e9cits possibles. <\/p>\n<p>L\u2019\u00e9tude, la recontextualisation et les projections imaginaires qu\u2019elles g\u00e9n\u00e8rent aident l\u2019historien \u00e0 approcher de son origine ou de comment il devrait nous appara\u00eetre s\u2019il \u00e9tait demeur\u00e9 conforme aux usages qui en avaient fa\u00e7onn\u00e9 la n\u00e9cessit\u00e9, dans le r\u00e9seau de relations dans lequel il s\u2019inscrivait. Elles racontent les gestes, l\u2019office, le m\u00e9lange de graisse et de sang qui, nourrissant le bois, en faisait la patine, en \u00e9veillait la fonction. Elles racontent la terre, les mains qui passent dessus et les paroles ou les chants, les rythmes qui participaient de son existence symbolique. Mais quelque chose de cette r\u00e9alit\u00e9 nous demeurera toujours inaccessible. Comme l\u2019\u00e9crit Thomas Nagel dans son fameux livre : nous ne saurons jamais \u00ab qu\u2019est-ce que c\u2019est d\u2019\u00eatre une chauve-souris \u00bb. Nous nous le figurerons, le comprendrons de mani\u00e8re th\u00e9orique, mais leur monde, l\u2019exp\u00e9rience physique et psychique de laquelle il \u00e9mane nous \u00e9tant \u00e9trang\u00e8re, nous restera interdit.<br \/>\nL\u2019objet est l\u00e0 dans un silence troublant, comme amput\u00e9 de tout ce qu\u2019il faisait tourner autour de lui et de quoi en retour il recevait sa place. Amput\u00e9 de tout ce qui litt\u00e9ralement le faisait ex-ister, sortir de soi. Ici son lieu est fait du silence et de l\u2019immobilit\u00e9 du vide, d\u2019un repli, d\u2019un retrait.<br \/>\nC\u2019est de tout cela que se charge l\u2019objet de mus\u00e9e que nous ne regardons jamais qu\u2019\u00e0 la lumi\u00e8re d\u2019une situation \u00e0 laquelle nous participons, que nous avons form\u00e9 et qui l\u2019inscrit dans un r\u00e9cit qui, s\u2019il n\u2019est jamais vraiment \u00e9nonc\u00e9 comme tel n\u2019en est pas moins actif. Hors du mus\u00e9e m\u00eame, dans les livres et la m\u00e9moire il est d\u00e9sormais soumis \u00e0 la distance du regard, \u00e0 son travail de projection, de traduction, \u00e0 ses d\u00e9tournements, au devenir image auquel il est soumis. <\/p>\n<p>On ne fera jamais qu\u2019interroger un objet \u00e0 travers le regard qui le vise.<br \/>\nAinsi tout ce que je pourrais \u00e9crire sur les portraits du Fayoum ne sera jamais que faire r\u00e9cit du regard que je pose sur eux, c\u2019est \u00e0 dire faire r\u00e9cit d\u2019un r\u00e9cit. <\/p>\n<p>photo : P. Faigenbaum<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>prologue Le mus\u00e9e fabrique ses objets. 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