{"id":6773,"date":"2016-05-22T20:44:34","date_gmt":"2016-05-22T19:44:34","guid":{"rendered":"http:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/?p=6773"},"modified":"2016-05-29T11:17:20","modified_gmt":"2016-05-29T10:17:20","slug":"frederic-khodja-histoires-de-faire-confiance-aux-images","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/frederic-khodja-histoires-de-faire-confiance-aux-images\/","title":{"rendered":"Fr\u00e9d\u00e9ric Khodja, histoire(s) de faire confiance aux images"},"content":{"rendered":"<p>Il faudrait se d\u00e9faire de la grammaire. Accepter de cheminer dans l\u2019infinit\u00e9 vertigineuse des \u00e9chos, des ricochets, de fragments en d\u00e9rive qui tant\u00f4t s\u2019\u00e9cartent, tant\u00f4t s\u2019entrechoquent, disparaissent, persistent ou sombrent. Imaginer les mots en archipel, h\u00e9ritiers du Coup de d\u00e9 de Mallarm\u00e9 et des Paroles gel\u00e9es de Rabelais, des Mobiles de Calder.<!--more--> Se mouvoir, exister en l\u2019absence de r\u00e9cits ou dans l\u2019acceptation que ces r\u00e9cits ne soient que des histoires. Des histoires que l\u2019on se raconte, que l\u2019on s\u2019\u00e9change, qui tressent, fabriquent une infinit\u00e9 de mondes possibles. Des mondes que l\u2019on ne fait que configurer et reconfigurer, articuler, r\u00e9inventer, infinir. Accepter que rien ne se d\u00e9roule ou ne s\u2019ach\u00e8ve, que rien ne se r\u00e9solve, que rien ne se fige, que tout joue et se relance en une sorte de mobilit\u00e9 immobile ou une immobilit\u00e9 qui fonde un espace plut\u00f4t que d\u2019en \u00eatre un objet. Accepter que l\u2019on n\u2019avance pas, qu\u2019il n\u2019y a pas de devant vers lequel se porter, pas plus que d\u2019arri\u00e8re mais seulement des directions vers lesquelles s\u2019\u00e9chappent, se d\u00e9ploient ou rayonnent les \u00e9lans ; et seulement une aire sans bords apparents que nos propres limites. Ici, l\u00e0, dans l\u2019\u00e9tendue de l\u2019existence, dans l\u2019exp\u00e9rience qu\u2019elle est pour chacun et l\u2019exp\u00e9rience encore qu\u2019elle est collectivement, consid\u00e9rer que nous percutons \u00e0 des surfaces, des reliefs, des angles, que nous tr\u00e9buchons dans des plis et des asp\u00e9rit\u00e9s du r\u00e9el qui impriment alors en nous leurs traces ; ou pour mieux dire, les traces de notre rencontre avec eux. Autant de blessures, autant de signes qui ponctuent, dessinent et signent nos cartographies.<br \/>\nCe que l\u2019on appelle l\u2019\u0153uvre d\u2019un artiste n\u2019est peut-\u00eatre rien d\u2019autre que la manifestation artefactuelle, objectiv\u00e9e, port\u00e9e hors de soi pour des raisons diverses de ces cartographies. Disons des signes localis\u00e9s par les rapports qu\u2019ils entretiennent entre eux, ceux-ci \u00e9tant \u00e9volutifs, mobiles, vou\u00e9s \u00e0 se d\u00e9porter, se modeler et remodeler par l\u2019irruption de signes nouveaux comme les reliefs mobiles des vagues se formulent dans la rencontre, l\u2019\u00e9vitement, la conjonction ou l\u2019opposition de forces n\u00e9cessaires et accidentelles.<br \/>\nL\u2019exposition de Fr\u00e9d\u00e9ric Khodja, avec ce titre programmatique \u2013 <em>histoires de faire confiance aux images<\/em> \u2013 nous place d\u2019embl\u00e9e dans cet espace heuristique. On sait qu\u2019il faudra s\u2019en rendre aux images comme \u00e0 autant de traces  et non d\u2019empreintes. C\u2019est \u00e0 dire autant d\u2019espaces o\u00f9 le d\u00e9sir s\u2019est inscrit, autant de p\u00eanes, de chevalets o\u00f9 s\u2019accrochent et se tissent des histoires possibles. L\u2019image est \u00e0 entendre \u00e0 deux niveaux : il y a l\u2019image \u00e9tendue \u00e0 la fois englobante et sans bords de la cartographie, c\u2019est \u00e0 dire du territoire intime, de ce par quoi l\u2019artiste est habit\u00e9 et qu\u2019il habite, de l\u2019exposition dans la mobilit\u00e9 des lectures, des usages que l\u2019on peut en faire (une exp\u00e9rience propos\u00e9e dont chacun fera l\u2019exp\u00e9rience) et les images qui en composent les points nodaux (dessins, constructions, objets, estampes, jusqu\u2019aux titres et commentaires) : \u00ab C\u2019est-\u00e0-dire que cela revient \u00e0 faire six images en six formats mais c\u2019est aussi faire dire \u00e0 ces six images qu\u2019elles ne sont qu\u2019une seule image en six parties \u00bb annonce l\u2019artiste en se r\u00e9f\u00e9rant aux estampes r\u00e9alis\u00e9es sp\u00e9cifiquement pour l\u2019exposition. Six images cousues par les six mots qui composent le titre de l\u2019exposition. Pas d\u2019ordre cependant ; on ne progresse pas dans l\u2019exposition comme le long d\u2019une seule et unique phrase qui stabiliserait le sens en s\u2019achevant, avec un d\u00e9but, un d\u00e9veloppement et une fin. La progression est ici d\u2019un autre ordre : on cueille des objets, des images, des images-objets ou des objets-images qui \u00e0 la fois creusent en eux-m\u00eames leurs propres histoires et jouent d\u2019\u00e9chos entre eux suscitant des histoires encore dans l\u2019espace qui les s\u00e9pare et en lequel on se meut. On mesure alors que la phrase ici dans ses avanc\u00e9es lin\u00e9aires, progressives, successives peine \u00e0 dire les superpositions, les simultan\u00e9it\u00e9s, la multiplicit\u00e9 et cet espace dans ou par lequel les choses existent, se confondent et se r\u00e9cup\u00e8rent, se reconfigurent, se ramifient \u00e0 la mani\u00e8re de la m\u00e9moire. Il faudra accepter que le texte manque au moins en partie le mouvement qu\u2019il essaie maladroitement d\u2019\u00e9voquer. <\/p>\n<p>Chez Fr\u00e9d\u00e9ric Khodja, le manque \u00e0 voir, la lacune, ces g\u00e9om\u00e9tries polygones que l\u2019on retrouve chez lui et qui ne sont pas sans \u00e9voquer les zones blanches sur les cartes qui \u00e0 une \u00e9poque d\u00e9signaient les terres inconnues, terra incognita, et aujourd\u2019hui les zones sensibles volontairement non renseign\u00e9es. La lacune, la r\u00e9serve, s\u2019articulent avec l\u2019indice ; avec le visible consid\u00e9r\u00e9 comme indice. C\u2019est-\u00e0-dire, le visible consid\u00e9r\u00e9 comme discontinu, comme les physiciens le disent du temps et de l\u2019espace. L\u2019espace du visible consid\u00e9r\u00e9 comme h\u00e9t\u00e9rog\u00e8ne. Le hors-champ est int\u00e9gr\u00e9 dans le champ, le manque \u00e0 voir est signifi\u00e9, int\u00e9gr\u00e9 \u00e0 la question du voir et dynamise l\u2019image en la r\u00e9v\u00e9lant \u00e0 son double mouvement, d\u2019apparition et de retrait, de soustraction ou d\u2019\u00e9clipse. Et l\u2019image appara\u00eet alors comme l\u2019espace m\u00eame de ce mouvement de r\u00e9v\u00e9lation qui ne se laisse pas tout \u00e0 fait saisir, bord\u00e9 et travers\u00e9 de fuites.<br \/>\nSans doute cela apparaitra comme cryptique ou herm\u00e9tique \u00e0 beaucoup parce que, chaque image, chaque objet, chaque objet-image convoque une cascade de r\u00e9f\u00e9rences, d\u2019\u00e9l\u00e9ments biographiques riches que l\u2019on ne poss\u00e8de pas forc\u00e9ment, mais aussi parce que l\u2019image pour l\u2019artiste n\u2019est pas le lieu d\u2019une r\u00e9solution. Au contraire d\u2019un d\u00e9nouement, il s\u2019agit bien d\u2019un nouage. Lacan en ce sens n\u2019est pas loin. Il ne s\u2019agit pas de sortir le regard d\u2019une image apais\u00e9 mais vivifi\u00e9, dynamis\u00e9. Il ne s\u2019agit pas de cerner une hypoth\u00e9tique totalit\u00e9 dans un esprit positiviste, mais de retrouver davantage la philosophie romantique d\u2019un Novalis vou\u00e9e au d\u00e9ploiement, \u00e0 l\u2019infini.<br \/>\nCar qu\u2019est-ce qui agr\u00e8ge sous nos yeux une image ? C\u2019est la capacit\u00e9 que nous avons de fabriquer des r\u00e9cits d\u2019apr\u00e8s des indices. Et la culture ? Cette habitude contract\u00e9e de longue date de se faire un monde, de se faire des mondes, des traces volontaires et involontaires que nous produisons ; les \u00e9chappant ou les \u00e9laborant.<br \/>\nIl y a par exemple dans cette exposition une lithographie intitul\u00e9e Pizza Derrida qui est symptomatique de la fa\u00e7on de proc\u00e9der. Ce titre pour moi s\u2019\u00e9clairait, partiellement au moins, du fait que je connais un peu le travail de Derrida et notamment cette image du sol de la maison natale qu\u2019il commente \u00e0 plusieurs reprises dans le film D\u2019ailleurs, tourn\u00e9 par Safaa Fathy et dans des \u00e9crits sur la trace et l\u2019archive tir\u00e9s de conf\u00e9rences et entretiens. Et je veux bien croire que pour celui qui n\u2019a pas cette r\u00e9f\u00e9rence l\u2019image sera tir\u00e9e par son titre au c\u0153ur d\u2019un vertige interpr\u00e9tatif hasardeux et d\u00e9stabilisant. Il lui faudra faire l\u2019effort de lire la fiche de visite, sonder les pages de l\u2019\u00e9dition visuelle de la publication \u00c7a presse qui l\u2019accompagne, remonter les fils qu\u2019elles tendent, glaner les indices ballott\u00e9 par l\u2019incertitude, le vague. C\u2019est que l\u2019image, on l\u2019a dit, existe dans cet entrecroisement de liens qui font d\u2019elle litt\u00e9ralement un point nodal. Cette lithographie donne \u00e0 voir la repr\u00e9sentation d\u2019un fragment de sol fait de carreaux \u00e0 motifs dont une zone est occult\u00e9e ou creus\u00e9e par une r\u00e9serve g\u00e9om\u00e9trique. Un sol qui est une citation ou un \u00e9cho du sol de la maison d\u2019enfance de Derrida \u00e0 El Biar, en Alg\u00e9rie. Mais o\u00f9 le carreau mal plac\u00e9, le carreau qui dans le film et dans la m\u00e9moire de Derrida, d\u2019\u00eatre d\u00e9saccord\u00e9 au motif auquel il aurait d\u00fb harmonieusement participer constitue un d\u00e9faut, une irr\u00e9gularit\u00e9, un d\u00e9sordre scell\u00e9 et fix\u00e9 qui fait trace dans la m\u00e9moire et institue le trouble qui fonde la d\u00e9construction est substitu\u00e9e une zone blanche, une r\u00e9serve g\u00e9om\u00e9trique qui ouvre litt\u00e9ralement la porte \u00e0 la fois \u00e0 cette histoire de Derrida par le d\u00e9faut ou l\u2019irr\u00e9gularit\u00e9 qu\u2019elle institue et qui retient l\u2019\u0153il et \u00e0 cette autre histoire, plus personnelle, anecdotique, d\u2019une pizzeria de Villeurbanne dont le carrelage \u00e0 motifs similaires avait r\u00e9veill\u00e9 par co\u00efncidence dans la conscience de F. Khodja son souvenir de celui de la maison d\u2019El Biar. La r\u00e9serve, le hors-champ, l\u2019ellipse, l\u2019esquisse sont pour l\u2019artiste tout \u00e0 la fois des portes ouvertes g\u00e9n\u00e9rant un appel d\u2019air et des \u00e9crans de projections sur lesquels ce qui a \u00e9t\u00e9 appel\u00e9 va sinon se fixer, du moins danser comme le font les ombres du cin\u00e9ma de la m\u00e9moire. Et cette projection dans cet espace de suggestion appartient \u00e0 qui regarde avec ses yeux, sa pens\u00e9e, sa m\u00e9moire, depuis son pr\u00e9sent et son pass\u00e9 nou\u00e9s. C\u2019est ainsi que pour ma part, au milieu de tous les souvenirs inconscients agissant confus\u00e9ment je convoquais en soutient \u00e0 mon exp\u00e9rience cette histoire de la tradition issue du tissage qu\u2019\u00e9voque Marie-Jos\u00e9 Mondzain dans son dialogue avec Derrida, la question du d\u00e9faut volontaire qui serait une soumission au hadith qui veut que l\u2019artisan ne fasse jamais un objet parfait et unifi\u00e9 qui porterait atteinte \u00e0 la transcendance mais aussi \u00e0 la vie con\u00e7ue alors comme un l\u00e9ger d\u00e9sordre, un d\u00e9calage, bref, une sortie de l\u2019immobile et calme. L\u2019irr\u00e9gularit\u00e9, le d\u00e9faut volontaire, la chose qui manque, la r\u00e9serve traversent la plupart des travaux de Fr\u00e9d\u00e9ric Khodja, discr\u00e8tement dans les trac\u00e9s des Dessins de la ville du fl\u00e2neur, dans le d\u00e9soeuvrement, l\u2019anesth\u00e9sie du St\u00e9r\u00e9oscope mexicain ou de la <em>Camera bianca<\/em> aveugl\u00e9e, dans la lithographie titr\u00e9e N.N. inspir\u00e9e par la fameuse premi\u00e8re photographie r\u00e9alis\u00e9e par Nic\u00e9phore Ni\u00e9pce o\u00f9 les r\u00e9flexions sur le n\u00e9gatif et le retournement \u00e0 l\u2019\u0153uvre en photographie et en lithographie sugg\u00e8rent \u00e0 l\u2019artiste un jeu de diff\u00e9rences et d\u2019\u00e9carts. \u00ab Encore une image  <em>mentquante<\/em> \u00bb, dit-il. Est-ce pur fantasme de ma part, ou est-ce que la fen\u00eatre de l\u2019atelier de Saint-Loup-de-Varenne depuis laquelle s\u2019est enregistr\u00e9e et fix\u00e9e la premi\u00e8re photographie n\u2019avait pas \u00e9t\u00e9 occult\u00e9e au cours de travaux d\u2019am\u00e9nagements ult\u00e9rieurs rendant l\u2019exp\u00e9rience inrenouvelable, le geste inaugural conservant ainsi sa part d\u2019aura et myst\u00e8re ? Le manque loin de n\u2019\u00eatre qu\u2019une privation, une n\u00e9gation, est encore un signe \u00e0 verser \u00e0 ces histoires possibles. <\/p>\n<p>Exposition \u00e0 l&rsquo;URDLA Villeurbanne jusqu&rsquo;au 9 juillet 2016. <\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Il faudrait se d\u00e9faire de la grammaire. Accepter de cheminer dans l\u2019infinit\u00e9 vertigineuse des \u00e9chos, des ricochets, de fragments en d\u00e9rive qui tant\u00f4t s\u2019\u00e9cartent, tant\u00f4t s\u2019entrechoquent, disparaissent, persistent ou sombrent. 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