{"id":6778,"date":"2016-07-01T09:13:54","date_gmt":"2016-07-01T08:13:54","guid":{"rendered":"http:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/?p=6778"},"modified":"2016-07-01T09:13:54","modified_gmt":"2016-07-01T08:13:54","slug":"economies-du-langage","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/economies-du-langage\/","title":{"rendered":"\u00e9conomies du langage"},"content":{"rendered":"<p><em>\u00ab Et tandis que le discours repose sur la langue, en po\u00e9sie, la langue repose sur la parole. D\u00e8s que le discours appara\u00eet, le po\u00e8me dispara\u00eet \u00bb<\/em>.<!--more--><br \/>\nMaldiney<\/p>\n<p><em>\u00ab Je me suis arr\u00eat\u00e9 devant l\u2019\u00e9pouvantable inutilit\u00e9 d\u2019expliquer quoi que ce soit \u00e0 qui que ce soit. Ceux qui savent me devinent \u00bb<\/em>. Baudelaire <\/p>\n<p>Le langage semble d\u2019\u00e9vidence puisque nous en usons tous et dans les t\u00e2ches les plus ordinaires, listes de courses, taches administratives, \u00e9changes communs. On en a tapiss\u00e9 le monde, confondant depuis sa manifestation et sa traduction, ne sachant plus que le dire ou le lire, sous l\u2019effet d\u2019un pr\u00e9somptueux positivisme, en croyant l\u2019\u00e9puiser. <em>\u00ab Le parl\u00eatre adore son corps, parce qu\u2019il croit qu\u2019il l\u2019a. En r\u00e9alit\u00e9, il ne l\u2019a pas, mais son corps est sa seule consistance \u2013 consistance mentale, bien entendu, car son corps fout le camp \u00e0 tout instant. \u00bb<\/em>, disait Lacan. Ce qui n\u2019est pas sans lien. C\u2019est par paresse au fond que l\u2019on reconna\u00eet les choses dans les mots qui les nomment.<br \/>\nBeaucoup, je crois, se satisfont pleinement de cet emploi courant, r\u00e9duisant par l\u2019usage leur vocabulaire aux quelques centaines de mots n\u00e9cessaires, dument abr\u00e9vi\u00e9s ; r\u00e9alisant sans le savoir une sorte de compression comme on le fait aujourd\u2019hui avec les images, les fichiers num\u00e9riques. L\u2019anglais, davantage encore que le fran\u00e7ais, conciliant \u00e0 un usage \u00e9conomique, pragmatique passe pour \u00eatre la langue d\u2019usage global, celle des \u00e9changes commerciaux et puis des \u00e9changes tout court, des s\u00e9ries t\u00e9l\u00e9, des best-sellers rapidement traduits. Combien de termes convoque-t-on quotidiennement qui ne font plus l\u2019effet que de renvoyer \u00e0 eux-m\u00eames dans une \u00e9conomie de pens\u00e9e qui ne se pr\u00e9occupe plus de son propre myst\u00e8re ? Travailler dans \u00ab la com \u00bb, le \u00ab marketing \u00bb, \u00eatre \u00ab over \u00bb ou \u00ab busy \u00bb, autant de fa\u00e7on de tenter de r\u00e9-enchanter pauvrement le monde. Les m\u00e9dias contribuent \u00e0 lisser les formules, contaminant le langage oral et jusqu\u2019\u00e0 la presse papier qui, soucieuse d\u2019\u00eatre intelligible \u00e0 tous, populaire, abordable, digeste, fluide, rapide \u00e0 lire r\u00e9pond mot \u00e0 mot si l\u2019on peut dire aux grands principes de la consommation. La prose administrative, juridique arborent les contours de la pens\u00e9e scientifique dans une clart\u00e9 obscure dont on n\u2019oserait pas envisager qu\u2019elle tombe des \u00e9toiles. Les politiciens, adeptes de la rh\u00e9torique, et ne trouvant d\u2019autre moyen pour donner un semblant de souffle \u00e0 leur propos jouent des deux registres entre le populisme et l\u2019autorit\u00e9, \u00e0 la mani\u00e8re d\u2019une douche \u00e9cossaise. Le discours se substitue \u00e0 la pens\u00e9e, au sens.<br \/>\nUn linguiste notait il y a quelques ann\u00e9es comme l\u2019anglais connaissait aujourd\u2019hui une expansion incomparable \u00e0 aucune autre langue dans l\u2019histoire. Langue des colons, puis de l\u2019\u00e9conomie marchande mondialis\u00e9e, elle tend aujourd\u2019hui \u00e0 l\u2019h\u00e9g\u00e9monie en s\u2019imposant comme candidate \u00e0 la langue universelle, langue unique \u00e0 volont\u00e9 d\u00e9cloisonnante.  Pourtant. \u00ab Seuls les gens mal inform\u00e9s pensent qu&rsquo;une langue sert seulement \u00e0 communiquer. Une langue constitue aussi une mani\u00e8re de penser, une fa\u00e7on de voir le monde, une culture \u00bb, rappelle Claude Hag\u00e8ge. Et qui dit langue unique induit un mouvement vers une pens\u00e9e unique. C\u2019est l\u2019esprit, comme on disait au si\u00e8cle dernier, qui y perd.  Il y a un proverbe arm\u00e9nien qui dit : \u00ab Autant tu connais de langues, autant de fois tu es un homme. \u00bb Plus encore, l\u2019usage qui s\u2019est impos\u00e9 est celui de l\u2019\u00e9conomie. Et \u00e0 vrai dire c\u2019est un anglais appauvri, ou \u00ab compress\u00e9 \u00bb l\u00e0 encore qui s\u2019est impos\u00e9 dans l\u2019usage, une  langue pratique. Non \u00e0 l\u2019\u00e9change d\u2019id\u00e9es mais aux \u00e9changes commerciaux. Ce qui s\u2019\u00e9nonce comme pratique rel\u00e8ve du politique. Double combat par lequel les Etats-Unis ont ajust\u00e9 leur position sur la carte du monde en d\u00e9veloppant, avec le cin\u00e9ma en particulier, l\u2019id\u00e9e d\u2019 \u00ab industrie culturelle \u00bb. Imposer une fa\u00e7on de penser et imposer un mod\u00e8le \u00e9conomique vont de pair.<br \/>\nLe parall\u00e8le n\u2019est pas impossible entre un usage pragmatique ou \u00ab conceptuel \u00bb comme dirait Bonnefoy de la langue et l\u2019usage d\u2019une monnaie sous l\u2019autorit\u00e9 de laquelle des \u00e9quivalences litt\u00e9ralement se font entre des choses de nature diff\u00e9rente. Les m\u00e9canismes qui faisaient aux Gaulois pr\u00e9f\u00e9rer le romain, aux provinciaux adopter le parler de la classe dominante, et plus g\u00e9n\u00e9ralement aux domin\u00e9s adopter la culture des dominants (l\u2019incroyable p\u00e9n\u00e9tration de la culture am\u00e9ricaine au japon, dans la langue, le sport et la culture en g\u00e9n\u00e9ral malgr\u00e9 la guerre du pacifique, Hiroshima et Nagasaki) jouent encore aujourd\u2019hui dans les mani\u00e8res que l\u2019on a d\u2019user d\u2019anglicismes et plus g\u00e9n\u00e9ralement de conformer nos usages linguistiques et avec eux notre pens\u00e9e tout enti\u00e8re au principe de l\u2019\u00e9conomie marchande ou n\u00e9o-lib\u00e9rale. Le monde s\u2019en r\u00e9duit d\u2019autant et notre humanit\u00e9, rendue \u00e0 une perspective unique s\u2019en appauvri.<br \/>\n<em>\u00ab L\u2019id\u00e9e est ce qui me chagrine le plus ; elle sera m\u00eame d\u00e9testable si, comme c\u2019est fr\u00e9quemment le cas, elle vient laborieusement se coucher sur la page, toute plate, toute transparente, toute perspicace dans l\u2019\u00e9vidence de son int\u00e9r\u00eat et la pauvret\u00e9 de sa comparution. \u00bb<\/em>, \u00e9crit Nicolas Pesqu\u00e8s.<br \/>\nJ\u2019avais applaudi des deux mains \u00e0 cette remarque de Bonnefoy lorsque je l\u2019avais lu il y a longtemps &#8211; dans laquelle il s\u2019attristait de cette habitude universitaire consistant \u00e0 demander \u00e0 chaque intervenant de r\u00e9sumer son propos en quelques lignes br\u00e8ves et claires susceptibles de le pr\u00e9senter dans la publication des actes d\u2019un colloque par exemple. Je n\u2019ai plus souvenir de la phrase exacte mais me souviens du sentiment d\u2019appauvrissement qu\u2019il ressentait, de trahison presque dans cette langue qui faisait mine de dire mais n\u2019\u00e9tait que surface et manquait le plus gros. Traduire toute la complexit\u00e9 de la perception et de la conception m\u00eal\u00e9es \u00e9tait perdre l\u2019essentiel. Ce sont les po\u00e8tes qui sont les plus avertis de ces questions de subtilit\u00e9s dans les usages de la langue, distinguant la compr\u00e9hension ordinaire, appauvrie, commerciale d\u2019un usage moins attendu, moins entendu laissant la part belle aux r\u00e9sonances, aux d\u00e9ploiements du sens, \u00e0 sa mobilit\u00e9. A relire Baudelaire, Andr\u00e9 Du Bouchet note comme, malgr\u00e9 sa familiarit\u00e9 avec les po\u00e8mes, aucune lecture n\u2019en vient figer la compr\u00e9hension. L\u2019\u00e9criture po\u00e9tique maintient en son c\u0153ur l\u2019obscurit\u00e9 ou l\u2019immensit\u00e9 de la relation. \u00ab On se trouve dans l\u2019emportement de quelque chose qui se d\u00e9robe et met en cause la pl\u00e9nitude du discours \u00bb, confie-t-il \u00e0 Alain Veinstein, dans un entretien. \u00ab Chaque mot s\u2019inscrit dans un mouvement d\u2019existence qui remet en cause l\u2019emplacement du mot, son autonomie \u00bb, le place dans \u00ab un infini \u00bb. Il y a d\u2019ailleurs chez Baudelaire ce m\u00eame mouvement que l\u2019on retrouve chez de nombreux peintres \u00e0 travers s\u00e9ries et reprises (je pense particuli\u00e8rement \u00e0 Matisse et Picasso, Rembrandt des autoportraits, Monet des Meules ou des cath\u00e9drales) ou chez Francis Ponge \u00e0 travers Le Savon ou La figue. La difficult\u00e9 de saisir ou m\u00eame l\u2019impossibilit\u00e9 d\u2019envisager saisir de mani\u00e8re d\u00e9finitive et immuable produit les d\u00e9placements et la coexistence de po\u00e8mes en vers et po\u00e8mes en prose. Le langage po\u00e9tique mesure comme la singularit\u00e9 de la pr\u00e9sence le tient en \u00e9chec ou comment il s\u2019exerce dans ces turbulences, cette vigilance, cette inqui\u00e9tude qui sont toutes autres que le repos pr\u00e9tendu des usages entendus, pr\u00e9tendus ad\u00e9quats aux objets qu\u2019ils nomment. Ce que disent les po\u00e8mes pour Andr\u00e9 Du Bouchet, c\u2019est que \u00ab le langage n\u2019est pas infaillible, mais ce qui est dit ne peut l\u2019\u00eatre de fa\u00e7on significative que par le truchement du langage \u00bb. <\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00ab Et tandis que le discours repose sur la langue, en po\u00e9sie, la langue repose sur la parole. 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