{"id":6786,"date":"2016-08-28T17:48:38","date_gmt":"2016-08-28T16:48:38","guid":{"rendered":"http:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/?p=6786"},"modified":"2016-08-28T17:48:38","modified_gmt":"2016-08-28T16:48:38","slug":"ce-qui-la-bas-sous-le-regard-marquet","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/ce-qui-la-bas-sous-le-regard-marquet\/","title":{"rendered":"Ce qui l\u00e0-bas sous le regard (Marquet)"},"content":{"rendered":"<p>Le monde \u00e0 chaque instant se d\u00e9fait et se rassemble dans l\u2019\u0153il, se reconfigurant sans cesse selon les modulations int\u00e9rieures, l\u2019assiette du regard, la perspective, le r\u00e9cit auquel il s\u2019accorde. Il demeure semblable globalement, conceptuellement, mais demeure sous un autre mode, comme si un point au-dedans avait modifi\u00e9 la nature de son \u00e9quilibre. <!--more--> Alors nous allons, d\u2019un monde \u00e0 l\u2019autre, dans le nuage des sensations et parfois sans savoir, ne r\u00e9alisant qu\u2019apr\u00e8s tout la fragilit\u00e9 de l\u2019\u00e9vidence v\u00e9cue. Il nous arrive de surprendre cette instabilit\u00e9 \u00e0 la faveur d\u2019un changement d\u2019attention, renouvelant le regard apr\u00e8s l\u2019avoir un instant retourn\u00e9 en soi, le retrempant \u00e0 sa source, r\u00e9v\u00e9lant dans la familiarit\u00e9 m\u00eame quelque chose d\u2019une \u00e9tranget\u00e9 sourde qui l\u2019inqui\u00e8te ou l\u2019intranquillise, le diffracte. Soudain le plafond sous le regard ondule ou se gondole. L\u2019image se d\u00e9colle d\u2019elle-m\u00eame, se disjoint, se d\u00e9compacte, d\u00e9gageant ses autres possibles (je pense une fois de plus \u00e0 la branche se d\u00e9doublant de son image dans l\u2019invention de Morel de Bioy-Casares). Il suffit d\u2019insister sur une chose ou une autre, se montrer, consciemment ou non, attentif \u00e0 l\u2019un ou l\u2019autre des aspects du visible, changer de focale, vivre d\u2019une mani\u00e8re ou d\u2019une autre, l\u2019appr\u00e9hender selon telle ou telle perspective (c\u2019est-\u00e0-dire la projection de notre position dans son espace) pour en modifier en retour son assise interne. On s\u2019avance dans son propre regard. Et peut-\u00eatre, ce qui se fabrique alors d\u2019abord ou avant tout c\u2019est un espace ; c\u2019est-\u00e0-dire un certain rapport entre les diff\u00e9rentes pes\u00e9es en pr\u00e9sence qui lui donnent sa courbure. Ces expressions en leurs manifestations agissent comme des signes qui dilatent ou contractent, \u00e9tirent, troublent le lieu dans lequel ils se manifestent, en fondent le paysage.<br \/>\nOn pourrait, \u00e0 la mani\u00e8re d\u2019un nuancier, d\u2019une gamme, identifier chaque diff\u00e9rence perceptive : il y aurait le monde dit de Van Gogh, celui de C\u00e9zanne, de Renoir, celui de Matisse, celui d\u2019Hokusai, celui de Marquet, comme de nombreux autres ; autant de mani\u00e8res que nous avons d\u2019exister ou de nous mouvoir dans l\u2019existence. Il y a \u00e0 chaque fois ce que l\u2019on reconna\u00eet et qui nous installe dans une certaine familiarit\u00e9 : un paysage, un arbre ou un quai, une maison, des gens, des objets qui p\u00e8sent  du poids que nous leurs connaissons, existent selon le volume que nous leur connaissons derri\u00e8re la peinture. Et chaque fois quelque chose qui nous fait dire que l\u2019on est chez Van Gogh ou chez Marquet. Chez, c\u2019est-\u00e0-dire \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur d\u2019un monde dont ils sont \u00e0 l\u2019initiative, qu\u2019ils ont r\u00e9v\u00e9l\u00e9 \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur des feuilletages du monde. Un monde dont ils sont l\u2019auteur. Il y a une ville que Hopper a r\u00e9v\u00e9l\u00e9 \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de la ville et que l\u2019on reconna\u00eet apr\u00e8s lui comme un visage d\u2019elle-m\u00eame. Dans ce sens la formule de Wilde : \u00ab l\u2019art pr\u00e9c\u00e8de la vie \u00bb. Le regard impr\u00e8gne le monde que l\u2019on retourne \u00e0 soi.<br \/>\nMarquet simplifie, fait abstraction des d\u00e9tails, des textures pour s\u2019en tenir \u00e0 quelques indications. \u00ab En quelques plans simples o\u00f9 se fixent les seuls d\u00e9tails permanents capables d\u2019assurer la force et la dur\u00e9e de nos sensations, Marquet recr\u00e9e le monde, \u00e9crit George Besson \u00bb. Des masses, quelques animations par lesquelles se d\u00e9duisent mentalement les volumes. Et cette \u00e9puration laisse l\u2019espace s\u2019\u00e9panouir. Aussi cette impression : plus que tout autre chose, Marquet peint l\u2019espace ou la sensation d\u2019un espace. Sur les gris, les beiges, les noirs ou bleus sombres de passants, d\u2019un fiacre, de fen\u00eatres jouent de contraste et viennent poser des points d\u2019accroche et de structure. Des objets sont dessin\u00e9s, pos\u00e9s dans l\u2019espace qui sans cela s\u2019ind\u00e9termine ou flotte au vent. Si, consid\u00e9r\u00e9s individuellement, ils pourraient appara\u00eetre quelques fois comme anecdotiques ou na\u00effs (les personnages surtout, sont pos\u00e9s grossi\u00e8rement si on les consid\u00e8rent par ce qu\u2019ils repr\u00e9sentent plut\u00f4t que par ce \u00e0 quoi entant que t\u00e2ches ils contribuent plastiquement) ; ensembles ils font l\u2019effet de piquer l\u2019image dans l\u2019espace du regard \u00e0 la faveur d\u2019une harmonie de gris color\u00e9s, de blancs laiteux, d\u2019une lumi\u00e8re. Et c\u2019est \u00e0 la mani\u00e8re d\u2019une trace sur une surface, d\u2019un arbre ou d\u2019un relief sur l\u2019\u00e9tendue qu\u2019ils fondent l\u2019espace de la peinture. Je pense \u00e0 la calligraphie chinoise, aux toiles lac\u00e9r\u00e9es de Fontana.<br \/>\nLes paysages de Marquet sont identifiables \u00e9galement au point de vue en plong\u00e9e qu\u2019il adopte quasiment exclusivement. Les vues ont quelque chose de topographique qui renvoi \u00e0 l\u2019impression de sc\u00e9nettes, comme des jeux d\u2019enfants o\u00f9 les objets, les protagonistes sont dispos\u00e9s sur un plateau. Les personnages s\u2019agitent comme des figurines imaginaires avec le m\u00eame effet que les fourmis que l\u2019on observe courir sur un bord de mur ou les dalles d\u2019une terrasse.<br \/>\nPas d\u2019intrusion subjective chez Marquet comme chez Degas par exemple ou dans quelques Bonnard, sous l\u2019influence de la photographie, mais une distance, un recul sur l\u2019action qui est comme de surprendre des situations qui \u00e9chappent \u00e0 ceux qui y sont pris. On a pu dire que c\u2019\u00e9tait du fait d\u2019infirmit\u00e9s (pied bot, myopie) et d\u2019une discr\u00e9tion de caract\u00e8re qu\u2019il avait adopt\u00e9 cette position de retrait et d\u2019observateur, prenant distance aussi avec les revendications fauvistes de ses amis. Que c\u2019est \u00e0 celui qui s\u2019en abstrait de raconter toujours \u00e0 ceux qui n\u2019y \u00e9taient pas ou qui \u00e9tant n\u2019avait l\u2019occasion du recul n\u00e9cessaire. Toujours est-il qu\u2019il y a chez lui cette fa\u00e7on toute oppos\u00e9e \u00e0 l\u2019expressionnisme de se tenir \u00e0 distance, d\u00e9sengag\u00e9, \u00e9tranger que l\u2019on retrouve parfois dans certaines notes du journal de Kafka l\u00e0 o\u00f9 l\u2019\u00e9tranget\u00e9 vient pr\u00e9cis\u00e9ment de l\u2019objectivit\u00e9 de l\u2019observation, de la perception du fait brut (me souvient cette description de deux hommes discutant \u00e0 distance dont il compare le jeu des mains, abstrait de la conversation qu\u2019ils sont sens\u00e9s soutenir, \u00e0 des sortes de pes\u00e9es mim\u00e9es). C\u2019est quelque chose qui ressort particuli\u00e8rement de sa s\u00e9rie sur Notre Dame sous la neige que j\u2019indique ici non sans scrupules tant l\u2019identification anecdotique arrive ici au second plan et qu\u2019il ne fasse aucune importance finalement que ce soit tel monument qui soit peint ou un carton pos\u00e9 sur un trottoir. La neige ici aide \u00e0 laver la r\u00e9alit\u00e9 anecdotique pour mettre \u00e0 nu l\u2019os, la structure, les masses, les armatures de la sensation visuelle derri\u00e8re une r\u00e9alit\u00e9 compliqu\u00e9e toujours au bord de se conceptualiser, tomber dans du discours, un effacement de la chose \u00e9prouv\u00e9e derri\u00e8re sa version verbale. Ce qui se donne ici comme une \u00e9bauche \u00e0 la mani\u00e8re de Morandi, de Munch est un aboutissement, un travail de r\u00e9v\u00e9lation, de d\u00e9sencombrement du regard. De d\u00e9puration du travail de peinture aussi dont il d\u00e9laisse les mani\u00e8res trop pr\u00e9cieuses, le m\u00e9tier, usant d\u2019une gamme restreinte de gestes et de textures, sans recherche de mim\u00e9tisme ni de lyrisme mais se tenant simple, proche de la toile, indicatif. La m\u00e9lancolie qui \u00e9mane alors de ces quais, de ces ports tient \u00e0 un sentiment de dissociation, d\u2019irr\u00e9m\u00e9diable distance avec ce qui se donne portant sous les yeux et presque \u00e0 port\u00e9e de main. Le peintre, par sa position d\u2019observateur est \u00e9tranger \u00e0 ce qu\u2019il ne peut atteindre que par ce qui se manifeste visuellement pour lui et par la tentative de saisir par la peinture cette \u00e9manation. Souvent cette sensation d\u2019une vitre, d\u2019une paroi de verre qui le s\u00e9pare de son sujet, le pose comme un lointain, comme si son activit\u00e9 m\u00eame de regard, de peinture devait le retirer de l\u2019activit\u00e9 des hommes, de ce complexe d\u2019\u00e9changes, de circulations dont les villes et les ports sont les th\u00e9\u00e2tres qui lui apparaissent de loin dans leurs grandes lignes. Ailleurs. Dans un autre monde dont sa peinture t\u00e9moigne ; celui de ceux qui regardent, qui dilatent la vue.<br \/>\nAvec Morandi il partage aussi une gamme restreinte de sujets, une r\u00e9p\u00e9tition et une \u00e9conomie qui font l\u2019effet d\u2019un resserrement de l\u2019attention, d\u2019une abstraction. Et si je dis alors qu\u2019il y a \u00e0 l\u2019\u0153uvre chez eux quelque chose de photographique, il ne faudrait pas l\u2019entendre comme un effet de r\u00e9alisme pouss\u00e9 ou un illusionnisme qui, effa\u00e7ant les traces de la main, des gestes, rendrait la peinture invisible en faisant mine de placer devant soi la chose m\u00eame. Non, entendre le m\u00e9canisme de synth\u00e8se et d\u2019abstraction en jeu dans la captation photographique entant qu\u2019\u00e9puration. Car Marquet donne l\u2019impression d\u2019\u00e9crire, de tracer la lumi\u00e8re, les diff\u00e9rents effets de lumi\u00e8re, scrupuleusement, presque m\u00e9caniquement ; sa sensibilit\u00e9, comme celle des sels d\u2019argent r\u00e9pondant aux impressions lumineuses, c\u2019est-\u00e0-dire \u00e0 ce qui peut se d\u00e9poser sur une surface d\u2019une r\u00e9alit\u00e9 sous le filtre des lumi\u00e8res. Ses images, son monde, sont le fruit de r\u00e9ductions, comme la photographie est une r\u00e9duction \u00e0 des valeurs lumineuses (noir, blanc, gris) et color\u00e9es d\u2019une r\u00e9alit\u00e9 tridimensionnelle, mobile, sollicitant symphoniquement les sens. Je me demande ce qu\u2019aurait pens\u00e9 Baudelaire de ce peintre de la vie moderne. Install\u00e9 \u00e0 la fen\u00eatre de son atelier, au balcon d\u2019un caf\u00e9 comme \u00e0 un observatoire, travaillant \u00e0 lier en des harmonies simples et calmes tout ce qui faisant signe \u00e9pinglait sa sensation. <\/p>\n<p>Image : Marquet, port d&rsquo;Alger, 1935.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Le monde \u00e0 chaque instant se d\u00e9fait et se rassemble dans l\u2019\u0153il, se reconfigurant sans cesse selon les modulations int\u00e9rieures, l\u2019assiette du regard, la perspective, le r\u00e9cit auquel il s\u2019accorde. 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