{"id":6818,"date":"2016-10-03T10:30:39","date_gmt":"2016-10-03T09:30:39","guid":{"rendered":"http:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/?p=6818"},"modified":"2016-10-03T10:30:39","modified_gmt":"2016-10-03T09:30:39","slug":"jason-dodge-linguiste","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/jason-dodge-linguiste\/","title":{"rendered":"Jason Dodge, linguiste?"},"content":{"rendered":"<p>C\u2019est depuis l\u2019image de la voute \u00e9toil\u00e9e sans doute qu\u2019est n\u00e9e l\u2019id\u00e9e, informul\u00e9e probablement en premier temps, d\u2019un espace ou d\u2019une surface continue que certaines choses, comme le mouvement des astres, du soleil et de la lune le jour,  les ponctuations lumineuses des \u00e9toiles la nuit, venaient animer. Une surface qui devait s\u2019abstraire du reste des exp\u00e9riences pour instituer un champ, un cadre d\u2019\u00e9nonciation.<!--more--> Et c\u2019est encore au ciel que les oracles lisaient, interpr\u00e9tant le passage d\u2019un oiseau comme un \u00e9v\u00e9nement signifiant. M\u00eame chose dans les entrailles de b\u00eates, l\u2019arrangement de bouts de bois au sol, les r\u00eaves : on lit \u00e0. Un lieu neutralis\u00e9, abstrait, isol\u00e9, en retrait des complications de l\u2019exp\u00e9rience, s\u2019en pr\u00e9servant un instant pour se donner la possibilit\u00e9 de les percevoir, de les dire. Les grottes comme celles de Pech\u2019Merle ou Lascaux t\u00e9moignent par endroits de cette volont\u00e9 de mat\u00e9rialiser des \u00e9crans destin\u00e9s \u00e0 accueillir des signes, certaines parois ayant \u00e9t\u00e9 enduites ou ponc\u00e9es pr\u00e9alablement aux interventions graphiques. Le peintre d\u2019ic\u00f4nes, appr\u00eate, enduit et ponce jusque \u00e0 dix fois la planche qui accueillera le signe, un peu comme le chasseur r\u00e9p\u00e8te dans des c\u00e9r\u00e9monies rituelles la chasse qu\u2019il m\u00e8nera, l\u2019issue qu\u2019il attend. Le peintre prend sa toile, le compositeur sa port\u00e9e, le dessinateur passe la main \u00e0 plat sur la feuille qu\u2019il \u00e9tend devant lui et inaugure en inspirant l\u2019espace qu\u2019elle lui offre comme on se passe la main sur le visage pour faire table rase et se recomposer, se r\u00e9inscrire. Ainsi pr\u00e9parait-on les tablettes de cire ou d\u2019argile avant de saisir le stylet. L\u2019\u00e9crivain se pose \u00e0 l\u2019\u00e9cart, se dispose \u00e0 assembler une pens\u00e9e.<br \/>\nL\u2019art qui participe de cette dynamique d\u2019\u00e9nonciation, de manifestation lui aussi \u00e0 lieu. Il est soumis \u00e0 la pr\u00e9existence d\u2019un espace d\u2019attention. Comme le foie, le ciel, une portion de terre aplanie, le mus\u00e9e ou l\u2019espace sanctifi\u00e9 est un support. Et m\u00eame un support d\u2019apparition. Le tremblement des herbes hautes se signifie dans le champ de l\u2019attention m\u00e9t\u00e9orologique. Ou dans le champ de la chasse, ou dans le champ po\u00e9tique. Une feuill\u00e9 morte sur le sol d\u2019un mus\u00e9e fait signe. C\u00e9sure. Ev\u00e9nement. Comme de rentrer dans la lumi\u00e8re sur une sc\u00e8ne de th\u00e9\u00e2tre. Peu de choses la distinguent alors d\u2019un tableau ou d\u2019une sculpture. L\u2019attention qu\u2019on lui porte l\u2019isole, elle n\u2019est plus une de ces feuilles anonymes qui jonchent le trottoir \u00e0 deux pas et qui participaient de l\u2019impression de la rue, elle a voyag\u00e9, elle s\u2019est d\u00e9plac\u00e9e. Duchamp notait l\u2019incidence d\u2019un tel d\u00e9placement de l\u2019ordinaire au symbolique, qualifiait le t\u00e9nu par le terme d\u2019inframince, (ce qui dans l\u2019ordre de l\u2019exp\u00e9rience \u00e9tait jug\u00e9 d\u2019ordinaire n\u00e9gligeable pour \u00eatre retenu, inscrit, \u00e9nonc\u00e9) Allan Kaprow appelait cet art qui n\u2019en serait plus, fondu dans la vie, envisageant le geste le plus ordinaire dans ses potentialit\u00e9s d\u2019abstraction : \u00ab Me brosser les dents par exemple quand je suis \u00e0 peine r\u00e9veill\u00e9, regarder le rythme de mon coude qui se d\u00e9place de haut en bas\u2026 voici une activit\u00e9. Mais l\u2019attention transforme ce \u00e0 quoi on pr\u00eate attention. Et toutes les choses naturelles ne semblent plus naturelles d\u00e8s lors qu\u2019on leur porte attention et vice-versa. La conscience transforme le monde \u00bb.<br \/>\nC\u2019est \u00e0 cette d\u00e9monstration que nous soumet le travail de Jason Dodge. L\u2019ordinaire, le trivial, non sans humour, se voit transfigur\u00e9 par sa recontextualisation dans l\u2019espace du mus\u00e9e qui joue alors de cadre d\u2019\u00e9nonciation et se manifeste comme tel. \u00ab Ce seraient des objets ordinaires ou triviaux dispos\u00e9s l\u00e0 au sol \u2026 \u00bb. Le mus\u00e9e, le lieu d\u2019art est comme une phrase introductive. \u00ab Il n\u2019y a que des signaux \u00bb, \u00e9crit T.S. Eliot. Des signaux et des suppositions ou des signaux suivis de suppositions. D\u00e9tritus, poussi\u00e8re, papiers jonchant le sol et jouant ainsi des clich\u00e9s de l\u2019art contemporain le plus d\u00e9cri\u00e9 sont ici port\u00e9s au statut de signes et c\u2019est d\u00e8s lors une narration qu\u2019ils insinuent devenant les vestiges d\u2019une action, les indices d\u2019une \u00e9nigme. De quelle action l\u2019espace a-t-il \u00e9t\u00e9 le th\u00e9\u00e2tre ? Quel sens crypt\u00e9 est ici \u00e0 reconstruire ? Tout fera signe, jusqu\u2019\u00e0 une trace lumineuse des plus t\u00e9nues sur un mur. Artifice. On imagine alors le premier \u00e9veil \u00e0 cette r\u00e9alit\u00e9 arrach\u00e9e au monde et dont on use aujourd\u2019hui comme si c\u2019\u00e9tait le monde lui m\u00eame. On r\u00eave les premi\u00e8res traces et les premiers signes se r\u00e9v\u00e9lant comme tels en s\u2019inscrivant, ce qui s\u2019ouvrait d\u00e8s lors de possibilit\u00e9s pour la conscience, la m\u00e9moire.<br \/>\nPoser la question d\u2019un sens possible, qui inclus la possibilit\u00e9 du non sens, suspend l\u2019action courante dans laquelle nous sommes d\u2019ordinaires engag\u00e9s sans le mesurer, le fait de vivre, de se mouvoir, de penser, d\u2019aller ici et l\u00e0, manger, regarder autour de soi\u2026 et nous place sur le plan neutralis\u00e9 de l\u2019interpr\u00e9tation. Pr\u00e9cis\u00e9ment, le signe n\u2019est plus simplement la trace de l\u2019action entrain de se faire, il en est l\u2019existence seconde et donc narrative. Il raconte et tout \u00e0 la fois il se raconte. C\u2019est ce que peuvent signifier les miroirs situ\u00e9s au d\u00e9but et \u00e0 la fin de l\u2019exposition, lui donnant une certaine circularit\u00e9, la circonscrivant \u00e0 la mani\u00e8re de balises et \u00e9voquant le mouvement m\u00eame de notre pens\u00e9e qui sera occup\u00e9e tout le long de la d\u00e9ambulation \u00e0 s\u2019observer \u00e0 l\u2019\u0153uvre, \u00e0 observer la structure du jeu qui la fait jouer, \u00e0 placer dans le champ de la conscience r\u00e9flexive ce qui n\u2019en occupe d\u2019ordinaire que les marges. Situ\u00e9s au-dessus des passages, ils renvoient \u00e0 cette id\u00e9e de la conscience comme une vue par-dessus sa propre \u00e9paule, \u00e0 ce que les litt\u00e9raires appellent une focalisation externe, voire omnisciente. D\u2019ailleurs, l\u2019artiste occupe quasi exclusivement le sol du mus\u00e9e, composant ce que l\u2019on pourrait appeler un paysage que l\u2019on consid\u00e8re en baissant le cou. C\u2019est en se retournant un regard par le biais des miroirs encore que nous reviennent les mots de Kaprow : d\u2019abord on se vois agir puis on se regarde et on se regarde se regarder. C\u2019est toute la m\u00e9canique du langage qui se d\u00e9ploie. L\u2019aspect a priori d\u00e9ceptif de l\u2019installation et dont on se demande si l\u2019artiste ne joue pas avec par connivence, retournant sur lui-m\u00eame le clich\u00e9 et sa critique, ouvre le champ \u00e0 une appr\u00e9hension distanc\u00e9e, une profonde m\u00e9ditation sur le langage, les mots et les choses. D\u00e9ploy\u00e9 sur un tel espace, le dispositif s\u2019\u00e9puise un peu et l\u2019attention c\u00e8de un moment \u00e0 l\u2019inattention, glisse plus n\u00e9gligemment sur le paysage mis en sc\u00e8ne mais s\u2019est insinu\u00e9 un jeu de connivence intellectuelle dont on parvient mal \u00e0 d\u00e9partir la po\u00e9tique de l\u2019ironie. C\u2019est ce sentiment ambivalent, ambigu\u00eb que m\u2019aura laiss\u00e9 l\u2019installation-performance qui introduit presque l\u2019exposition, deux personnes \u00e9tant occup\u00e9es absurdement \u00e0 remplacer en boucle au plafond \u00e0 l\u2019aide d\u2019un \u00e9chafaudage mobile des n\u00e9ons blancs par des n\u00e9ons rouges puis vice-versa. Le processus circulaire, la disproportion de la d\u00e9pense par rapport \u00e0 l\u2019effet produit, l\u2019absence d\u2019issue qui en fait une sorte d\u2019illustration modernis\u00e9e du mythe de Sisyphe laisse ressentir une po\u00e9sie aberrante. R\u00eavant le ridicule de la situation on se met en m\u00e9moire ces animations lumineuses que l\u2019on trouve aux f\u00eates foraines, dans certains lieux festifs, dans les d\u00e9corations de No\u00ebl et dont la performance serait la version d\u00e9sautomatis\u00e9e, artisanale, na\u00efve, laborieuse. Alors on souris au dedans comme \u00e0 une parodie tout en m\u00e9ditant vaguement sur les r\u00eaves et les moyens, l\u2019ambition et le prosa\u00efque, les rat\u00e9s apparents qui sont d\u2019autres r\u00e9ussites, ailleurs. Ici aussi, le d\u00e9montage, le ralentissement, la mise \u00e0 nu des moyens agissent comme un r\u00e9v\u00e9lateur. Mais ce qui pourrait n\u2019\u00eatre qu\u2019un d\u00e9senchantement r\u00e9insinue par un autre biais un nouveau d\u00e9collage que l\u2019on pourrait dire po\u00e9tique. <\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>C\u2019est depuis l\u2019image de la voute \u00e9toil\u00e9e sans doute qu\u2019est n\u00e9e l\u2019id\u00e9e, informul\u00e9e probablement en premier temps, d\u2019un espace ou d\u2019une surface continue que certaines choses, comme le mouvement des astres, du soleil et de la lune le jour, les ponctuations lumineuses des \u00e9toiles la nuit, venaient animer. 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