{"id":6836,"date":"2016-10-20T19:53:48","date_gmt":"2016-10-20T18:53:48","guid":{"rendered":"http:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/?p=6836"},"modified":"2016-10-20T19:53:48","modified_gmt":"2016-10-20T18:53:48","slug":"retrouver-lindicible-lincertain-linacheve","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/retrouver-lindicible-lincertain-linacheve\/","title":{"rendered":"retrouver l\u2019indicible, l\u2019incertain, l\u2019inachev\u00e9"},"content":{"rendered":"<p><em>Il y a une vie dans cette vie. Un remplissage de vides. Il y a quelque chose entre les espaces. Je suis diff\u00e9rent de cela. Je ne suis pas cela mais autre chose encore. Il y a en moi autre chose que je ne sais pas comment atteindre. Juste hors d\u2019atteinte il y a autre chose qui appartient au reste de moi. Je ne sais pas comment l\u2019appeler ni l\u2019atteindre. Mais c\u2019est l\u00e0.<!--more--> Je suis bien plus que vous ne le savez. Mais l\u2019espace est trop \u00e9trange pour \u00eatre franchi. Je ne peux pas y parvenir mais je sais que c\u2019est l\u00e0 pour qu\u2019on y aille. De l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 il y a ce qui est libre. Si seulement je pouvais me rappeler comment \u00e9tait la lumi\u00e8re dans cet espace avant que j\u2019aie des yeux pour la voir. Quand j\u2019avais du fluide \u00e0 la place des yeux. Quand j\u2019\u00e9tais de chair ruisselante. Il y a quelque chose dans l\u2019espace entre ce que je sais et ce que je suis et ce qui rempli cet espace, c\u2019est ce que je sais qui n\u2019a pas de mots pour l\u2019exprimer.<\/em> (Don Dellilo)<\/p>\n<p><em>Un nom pour chaque chose et une chose pour chaque nom.<\/em><br \/>\n(principe de sens commun)<\/p>\n<p><em>Le r\u00e9el n\u2019est pas constitu\u00e9 d\u2019objets. <\/em><br \/>\n(Henri Maldiney)<\/p>\n<p>Faites-en l\u2019exp\u00e9rience : \u00e9crivez sur la page les premiers mots qui vous viennent, instinctivement, sans r\u00e9fl\u00e9chir ni tenter de former une pens\u00e9e, une phrase. Tr\u00e8s rapidement les mots qui s\u2019\u00e9crivent influencent les suivants, les aspirant dans leur champ, leur perspective. Ils ne d\u00e9posent pas seulement comme une pluie dans la page, ils s\u2019appellent. C\u2019est que l\u2019acte d\u2019inscrire influe sur le ph\u00e9nom\u00e8ne de surgissement automatique et ce qui s\u2019\u00e9crit attire \u00e0 lui une partie de l\u2019attention, produit un effet de retour, un feedback. Les mots en s\u2019objectivant litt\u00e9ralement par le langage \u00e9crit rejoignent les objets du monde ou pour mieux dire son paysage, s\u2019y insinuent, le remod\u00e8lent si bien qu\u2019assez rapidement ils s\u2019y substituent et le langage se d\u00e9couple de la r\u00e9alit\u00e9 qu\u2019il entendait indiquer pour jouer son r\u00f4le \u00e0 sa place. On ne circule plus dans les \u00e9paisseurs du r\u00e9el mais dans son souvenir, la m\u00e9moire que nous en avons form\u00e9 qui se r\u00e9actualise sans cesse \u00e0 son usage. Les mots, la version \u00e9crite, racont\u00e9e de l\u2019exp\u00e9rience viennent se substituer \u00e0 l\u2019exp\u00e9rience premi\u00e8re. C\u2019est ce que l\u2019on en retient et qui passe \u00e0 l\u2019usage pour la chose m\u00eame. Il n\u2019y a plus que des objets fig\u00e9s en lieu de l\u2019exp\u00e9rience toute insaisissable, mobile, ouverte dont t\u00e9moignait le surgissement initial et que le langage a annihil\u00e9. Maldiney le dit plus simplement encore : \u00ab D\u00e8s que l\u2019on dit quelque chose, on tombe d\u00e9j\u00e0 sur un s\u00e9mant\u00e8me de la langue. On est d\u00e9j\u00e0 hors de la puissance inventive et du langage et de l\u2019existence \u00bb. <\/p>\n<p>Enfant on se fait son cin\u00e9ma, r\u00eavant la version filmique de ce que l\u2019on vit, imaginant une cam\u00e9ra enregistrant notre regard, s\u2019effa\u00e7ant pour laisser place \u00e0 un \u0153il qui filme, c\u2019est-\u00e0-dire, en un seul mouvement voit et enregistre ce qu\u2019il voit sans d\u00e9formation ni coupure, sans discontinuit\u00e9. Plus tard on r\u00eave de voir nos pens\u00e9es s\u2019\u00e9crire toutes seules sans que l\u2019on ait \u00e0 les interrompre, les corrompre par l\u2019attention \u00e0 l\u2019\u00e9criture elle-m\u00eame, sans que les moyens de restitution de cette pens\u00e9e ne l\u2019alternent, la d\u00e9tourne ; en restituant le fil, la fluidit\u00e9, l\u2019\u00e9coulement. On mesure ici et l\u00e0 la pr\u00e9sence de la machine, l\u2019ombre qu\u2019elle porte sur la r\u00e9alit\u00e9 v\u00e9cue.<\/p>\n<p>Le langage est une traduction, une tentative de rendre intelligible, c\u2019est \u00e0 dire de communiquer \u00e0 soi-m\u00eame et aux autres qui en sont les garants ce dont nous sommes t\u00e9moins et acteurs, ce qui nous traverse, nous d\u00e9passe. Comme toute traduction, il est subjectif entant qu\u2019il engage son auteur et historique en ce qu\u2019il d\u00e9pend d\u2019un contexte, d\u2019un moment. Mais toute traduction est un geste impossible, une trahison, demeure instable, r\u00e9visable parce qu\u2019elle n\u2019est pas la chose ni m\u00eame son double mais un \u00e9quivalant \u00e0 la mani\u00e8re d\u2019une figuration. Comme toute figuration par ailleurs, elle fonctionne comme un \u00e9cho, un souvenir, un appel \u00e0 l\u2019objet r\u00e9el, mais aussi comme une chose en soi occupant \u00e0 son tour un champ sp\u00e9cifique, un artefact. Il me semble que l\u00e0 o\u00f9 le langage s\u2019approche le mieux de l\u2019exp\u00e9rience c\u2019est quand il s\u2019en rend \u00e0 la confusion premi\u00e8re, quand il conserve l\u2019apparence du surgissement de lui-m\u00eame, le mouvement de la formulation. Il y a des moments o\u00f9 l\u2019on ressent physiquement dans son corps une pression, quelque chose qui cherche \u00e0 se dire, dans la danse, l\u2019emportement, le rythme, le chant, la cr\u00e9ation au sens large peut-\u00eatre dont la nature s\u2019origine il me semble dans cette sensation confuse qui cherche \u00e0 sortir d\u2019elle m\u00eame, une sorte de \u00ab vouloir dire \u00bb. Des po\u00e8tes l\u2019on senti, des chamans avant eux, s\u2019il y a une diff\u00e9rence entre ces deux termes, et cela parcourt l\u2019art moderne dans sa volont\u00e9 d\u2019\u00e9chapper aux carcans, aux canons et conventions fig\u00e9es au si\u00e8cle pr\u00e9c\u00e9dent pour retrouver l\u2019indicible, l\u2019incertain, l\u2019inachev\u00e9, l\u2019\u00e9vocation. Bien s\u00fbr \u00e0 la fin il y a tableau ou sculpture, tout comme avant, mais en m\u00eame temps que ces \u0153uvres existent pour elles-m\u00eames, quelque chose les traverse ou elles laissent la possibilit\u00e9 de sentir quelque chose qui n\u2019est pas elles mais dont elles \u00e9manent et portent la pr\u00e9sence n\u00e9gative \u00e0 la mani\u00e8re d\u2019une empreinte.<br \/>\nKandinsky, c\u2019est peut-\u00eatre une anecdote, c\u2019est peut-\u00eatre un mythe, dira l\u2019avoir compris d\u2019un tableau retourn\u00e9, comme vid\u00e9 de ce qu\u2019il figurait et laissant de cette fuite du lisible le champ ouvert au pur jeu visuel des formes et des couleurs, des sensations qu\u2019elles induisent.  Qu\u2019il ait cherch\u00e9 \u00e0 le th\u00e9oriser ensuite dit combien cela dans l\u2019instant, dans l\u2019\u0153uvre \u00e9chappait \u00e0 se dire. Que ce soit la musique qui l\u2019ait accompagn\u00e9 et inspir\u00e9 dans ce travail dit comme elle semble l\u2019expression la plus proche de ce que l\u2019on aurait tendance \u00e0 d\u00e9crire comme une pulsion expressive manifestant notre \u00eatre au monde, notre naissance r\u00e9p\u00e9t\u00e9e au monde, notre existence. Le latin pour ce dernier terme dit <em>existere<\/em>, sortir de, na\u00eetre, de <em>sistere<\/em>, \u00eatre plac\u00e9. Etre est toujours \u00eatres en train d\u2019\u00eatre, na\u00eetre \u00e0 cet \u00eatre que l\u2019on nomme. C\u2019est par paresse que l\u2019on se reconna\u00eet toujours. Mais peut-\u00eatre, se montrant plus conscient de ce \u00e0 quoi l\u2019on est, se surprendrait-on en chaque instant \u00e0 lentement se reconna\u00eetre apr\u00e8s un \u00e9tonnement premier. Cette dynamique, je la retrouve dans les meilleures \u0153uvres d\u2019art qui autant qu\u2019on les consid\u00e8re ne cessent de se r\u00e9aliser dans l\u2019espace du regard. Un Rothko n\u2019en fini pas d\u2019appara\u00eetre et de r\u00e9appara\u00eetre dans son effacement, son aveuglement, sa manifestation. Il est toujours en train d\u2019\u00eatre. <\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Il y a une vie dans cette vie. Un remplissage de vides. Il y a quelque chose entre les espaces. Je suis diff\u00e9rent de cela. Je ne suis pas cela mais autre chose encore. Il y a en moi autre chose que je ne sais pas comment atteindre. 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