{"id":6847,"date":"2016-10-30T22:10:46","date_gmt":"2016-10-30T21:10:46","guid":{"rendered":"http:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/?p=6847"},"modified":"2016-10-30T22:10:46","modified_gmt":"2016-10-30T21:10:46","slug":"le-cri-de-la-chauve-souris","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/le-cri-de-la-chauve-souris\/","title":{"rendered":"le cri de la chauve-souris"},"content":{"rendered":"<p>Me relisant, j\u2019ai pu constater que j\u2019employais constamment dans mes textes l\u2019expression \u00ab il semble \u00bb.<!--more-->  Ou usait de tournures que je dirais \u00ab pendulaires \u00bb, s\u2019ajustant de propositions nuanc\u00e9es, d\u2019alternatives : \u00ab ou\u2026, ou\u2026\u00bb. Bref, que je n\u2019\u00e9non\u00e7ais jamais que sur la pointe des pieds, tout \u00e0 fait incertain, ou envisageant en permanence que l\u2019\u00e9nonc\u00e9 \u00e9tait susceptible de se retourner sur lui-m\u00eame, d\u2019\u00eatre contredit par une formulation ult\u00e9rieure ou encore maintenu dans un \u00e9tat de relativit\u00e9, suspendu par sa cohabitation avec une hypoth\u00e8se inverse semblant tout aussi valide. Ce vocabulaire, ces formules trahissent une r\u00e9ticence \u00e0 affirmer une v\u00e9rit\u00e9 franche, d\u00e9finitive ou universelle. Une difficult\u00e9 \u00e0 \u00e9noncer quoi que ce soit de s\u00fbr, se rendant \u00e0 l\u2019\u00e9vidence que tout au fond nous \u00e9chappe. Quoi qu\u2019on cherche parfois \u00e0 se faire croire. Du fait qu\u2019une incapacit\u00e9 personnelle, une insuffisance, mais plus encore d\u2019un sentiment caract\u00e9risant sans doute l\u2019\u00e9poque et d\u00e9passant tout en l\u2019incluant ma propre personne. Une situation d\u00e9senchant\u00e9e pourrait-on dire en retournant sur les Lumi\u00e8res l\u2019appr\u00e9ciation qu\u2019elles avaient d\u2019un monde qui se passait d\u2019elles. Car le positivisme, le d\u00e9gagement dont elles t\u00e9moignaient et qui avaient pour effet d\u2019extraire l\u2019homme de croyances obscures, d\u2019approximations de jugement, d\u2019une confusion o\u00f9 il se terrait se sont tourn\u00e9s eux-m\u00eames en croyances. Croyance d\u2019en avoir sorti d\u00e9sormais, d\u2019avoir rejoint la voie royale, d\u2019\u00eatre d\u00e9sormais capable de voir clair et d\u2019agir en fonction.<br \/>\nR\u00e9action peut-\u00eatre d\u2019une g\u00e9n\u00e9ration d\u00e9\u00e7ue par les trahisons id\u00e9ologiques, la corruption des \u00e9lans : nous avons derri\u00e8re-nous un champ de ruines et des tremblements qui fissurent encore les habitations que nous tentons de ravaler et par-devant un brouillard peu prometteur qui semble n\u2019en \u00eatre que le prolongement chaotique et poussif.<br \/>\nEn v\u00e9rit\u00e9 c\u2019est la manifestation d\u2019un effondrement plus grave, d\u2019une rupture plus profonde, d\u2019une d\u00e9l\u00e9gitimation et de ce qui s\u2019\u00e9nonce et du cadre dans lequel cela s\u2019\u00e9nonce, l\u2019un conditionnant ou d\u00e9terminant l\u2019autre. Notez : tout ce qui vous a \u00e9t\u00e9 appris, les perspectives qui vous ont \u00e9t\u00e9 donn\u00e9es, votre vocabulaire, votre fa\u00e7on d\u2019\u00eatre au monde, percevoir, ressentir, penser est frapp\u00e9 de fausset\u00e9, perd du moins sa n\u00e9cessit\u00e9 pour s\u2019affirmer comme un jeu d\u2019esquives, la manifestation de peurs, d\u2019angoisses, d\u2019incapacit\u00e9s, d\u2019insuffisances ; un d\u00e9tournement. Des jeux de pouvoirs, d\u2019auto-persuasion.  Il vous appara\u00eet sans cesse que rien n\u2019\u00e9tait comme il semblait, comme on disait que c\u2019\u00e9tait. Que les intentions se mentaient sur leurs propres motivations. Que les outils, s\u2019esquivant derri\u00e8re leur \u00e9vidente l\u00e9gitimit\u00e9 faisaient de l\u2019abus de pouvoir. Tous les choix, toutes les options, toutes les perspectives que vous avez pes\u00e9es, envisag\u00e9es l\u2019ont \u00e9t\u00e9s sur des bases qui se sont effondr\u00e9es, d\u00e9fauss\u00e9es, r\u00e9v\u00e9l\u00e9es partisanes. Prenez les cartes qui sur les murs des classes vous intimaient incidemment au long de vos r\u00eaveries ennuy\u00e9es \u00e0 vous sentir au centre du monde, ces mots qui infiltraient une certaine condescendance ou m\u00e9fiance vis \u00e0 vis des \u00e9tranges \u00e9trangers (un peu con cons les chinois dont on ne comprend rien \u2013c\u2019est litt\u00e9ralement du chinois \u2013 et sans doute un peu myopes avec leurs yeux mi-clos, toujours en train de vous entourlouper ces arabes avec leurs salamalecs), des femmes (les pleureuses, les femmelettes, les hyst\u00e9riques), des animaux (b\u00eates \u00e0 bouffer du foin). Et chaque jour \u00e0 venir laisse pr\u00e9voir des d\u00e9sillusions, des r\u00e9ajustements, des r\u00e9\u00e9valuations, des r\u00e9v\u00e9lations heureuses ou malheureuses \u00e9branlant par avance les principes auxquels nous confions nos existences. On ne sait si on ne doit imputer \u00e0 notre esprit tout entier, aux tournures qu\u2019il a pris, cette incapacit\u00e9 \u00e0 sonder devant soi, duperie pareille \u00e0 celle de ces \u00ab avions renifleurs \u00bb auxquels on avait voulu croire jadis, avides de se laisser berner, illusionner, corrompre pour quelques lignes de \u00ab story telling \u00bb. Avec \u00e7a on n\u2019a plus le gout de graver le marbre, de dresser  des frontons, habitu\u00e9s \u00e0 ne r\u00e9aliser que des choses p\u00e9rissables, n\u2019avancer que des v\u00e9rit\u00e9s locales, \u00e9ph\u00e9m\u00e8res \u2013 donc bien souvent m\u00e9diocres ou incons\u00e9quentes. On ne croit plus dans la possibilit\u00e9 du marbre. A son actualit\u00e9. A sa pertinence. Ce qui se b\u00e2ti ne le fait bien souvent plus que sous l\u2019effet d\u2019un \u00e9lan, une habitude contract\u00e9e, un \u00ab faute d\u2019autre chose \u00bb, dans la d\u00e9ception, le d\u00e9couragement, le d\u00e9ni.<br \/>\nLe roi se meurt.<br \/>\nDe la difficult\u00e9 \u00e0 nommer, \u00e0 identifier, c\u2019est \u00e0 dire \u00e0 circonscrire et localiser s\u2019est induit \u00e9galement le recours fr\u00e9quent \u00e0 la comparaison, l\u2019usage omnipr\u00e9sent du \u00ab comme \u00bb. Figure dont Andr\u00e9 Breton faisait quelque part il me semble un manifeste, s\u2019appuyant peut-\u00eatre sur Lautr\u00e9amont. Puisqu\u2019il ne nous est plus possible de dire simplement \u00ab c\u2019est \u00bb, par ce que cette v\u00e9rit\u00e9 nous \u00e9chappe, ne nous laisse plus capable que d\u2019\u00e9noncer une impression, une approximation. Ou bien que l\u2019id\u00e9e de r\u00e9alit\u00e9 assortie \u00e0 celle de v\u00e9rit\u00e9 ait laiss\u00e9 place \u00e0 une appr\u00e9hension par jeux de rapports, de similitudes, d\u2019\u00e9chos, chaque chose n\u2019existant plus absolument mais dans un champ de relations.<br \/>\nC\u2019est le monde v\u00e9cu et pens\u00e9 jusque l\u00e0 qui chaque jour se d\u00e9robe de mani\u00e8re plus manifeste. Qu\u2019il nous faut laisser sans encore parvenir \u00e0 en formaliser un nouveau, qu\u2019il nous faut laisser pour parvenir \u00e0 esquisser les contours, les grandes lignes de celui que l\u2019on appelle.<br \/>\nUn monde b\u00e2ti de croyances, ordonnanc\u00e9 par la religion, puis la pens\u00e9e cart\u00e9sienne ou pour mieux dire un m\u00e9lange de croyances confi\u00e9es \u00e0 des instances variables. (Martin Malia disait : \u00ab Ils croient qu\u2019ils pensent mais ne savent pas qu\u2019ils croient \u00bb.) Un monde toujours soumis \u00e0 interpr\u00e9tation ou \u00e9manant de nos interpr\u00e9tations.<br \/>\nNous ne sommes qu\u2019\u00e0 \u00ab faire des mondes \u00bb th\u00e9orisait Nelson Goodman. Des mondes compossibles mais non synth\u00e9tisables. Des mondes comme autant de r\u00e9cits possibles. Aucun n\u2019\u00e9puisant ce c\u0153ur vide que l\u2019on nomme r\u00e9el ou tout aussi bien v\u00e9rit\u00e9. Aucune option ne touchant son but sans toucher d\u2019un seul et m\u00eame mouvement se qui fait sa perspective propre. Et Narcisse sombre \u00e0 travers son reflet.<br \/>\nAussi il ne me semble jamais qu\u2019\u00e0 travers des semblants d\u2019hypoth\u00e8ses avancer d\u2019incertaines questions. Le fait de publier h\u00e2tivement parfois en est la raison : ces bafouilles s\u2019adressent \u00e0 qui pourrait r\u00e9pondre depuis lui-m\u00eame. Ce sont comme les cris de la chauve-souris qui t\u00e2tent les contours et les obstacles, demandent \u00e0 tous les corps de lui manifester leur pr\u00e9sence, de contribuer \u00e0 \u00e9noncer un paysage mental.<br \/>\nEt les laborieux d\u00e9veloppements dans lesquels je me tourne, peu d\u00e9sireux de me laisser endormir, sont les soucis que j\u2019ai \u00e0 dire en tournant autour ce qui s\u2019inscrit parfois un peu abruptement sur une page de carnet :<br \/>\nEst-ce notre langue ou notre grammaire qui nous rendent si peu aptes \u00e0 formuler plus vaillamment du nouveau et nous donnent l\u2019impression de ressasser, de patauger ?<br \/>\nJ\u2019ai dans l\u2019id\u00e9e parfois que notre langage rationnel cart\u00e9sien est quelque part assez primitif et que nous sommes tenus sous son ordre, que les g\u00e9n\u00e9rations prochaines peut-\u00eatre seront famili\u00e8res d\u2019un autre langage d\u00e9ploy\u00e9, apte \u00e0 penser des choses qui nous sont difficiles, comme si elles touchaient aux bornes de nos possibles actuels. Qu\u2019il nous faudra \u00e0 nous des efforts consid\u00e9rables pour ne pas sombrer avec le monde qui nous a vu naitre mais nous porter au niveau de celui qui se mature en sous-main. Une langue quantique ?<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Me relisant, j\u2019ai pu constater que j\u2019employais constamment dans mes textes l\u2019expression \u00ab il semble \u00bb.<\/p>\n","protected":false},"author":5,"featured_media":6848,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_et_pb_use_builder":"","_et_pb_old_content":"","_et_gb_content_width":"","footnotes":""},"categories":[1],"tags":[],"class_list":["post-6847","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-non-classe"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/6847","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/users\/5"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=6847"}],"version-history":[{"count":1,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/6847\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":6849,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/6847\/revisions\/6849"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/media\/6848"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=6847"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=6847"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=6847"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}