{"id":6853,"date":"2016-11-22T21:36:06","date_gmt":"2016-11-22T20:36:06","guid":{"rendered":"http:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/?p=6853"},"modified":"2016-11-22T21:36:49","modified_gmt":"2016-11-22T20:36:49","slug":"a-fumer-le-temps-dun-geste-lent","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/a-fumer-le-temps-dun-geste-lent\/","title":{"rendered":"\u00e0 fumer le temps d\u2019un geste lent"},"content":{"rendered":"<p>Ce qu\u2019il faut pour simplement conserver un toit sur la t\u00eate et manger et vivre un peu. Pour ne pas se laisser engloutir, lessiver, d\u00e9sosser. Pour simplement \u00eatre l\u00e0. Poser sa carcasse sur un bout de caillou, inspirer profond\u00e9ment ; d\u00e9canter. Etre l\u00e0 simplement \u00e0 fumer le temps d\u2019un geste lent, le regard lointain, expirer des volutes de r\u00eaveries.<!--more--><br \/>\nL\u2019entropie qui travaille le monde est-elle si puissante qu\u2019il faille pour se conserver tenir pied \u00e0 pied sans rel\u00e2che, durcir le muscle ? Ne jamais se d\u00e9tourner. Faut-il que l\u2019on soit si contraire \u00e0 son envie, d\u2019une fragilit\u00e9 extr\u00eame, p\u00e9rilleuse ? On envie alors les montagnes et les arbres.<br \/>\nOn est pris. Il faut toujours s\u2019extraire de soi, interrompre ce qui venait, ce qui aurait pu venir pour aller vendre le meilleur de son temps \u00e0 sa propre survie. On est toujours \u00e0 s\u2019absenter, \u00e0 s\u2019arracher au quai, emport\u00e9 par quelque chose de plus puissant que soi, dont les raisons nous d\u00e9passent, rendent nos d\u00e9sirs d\u00e9risoires, les nient, les \u00e9touffent. Ou les travaillent de l\u2019int\u00e9rieur pour les rendre \u00e0 leur merci. On est dispers\u00e9.<br \/>\nOn lit les histoires d\u2019un qui reste des mois dans une chambre ou un pauvre atelier \u00e0 sonder l\u2019inconnu, \u00e0 forcer le myst\u00e8re, \u00e0 se tenir debout sur le bord, tout \u00e0 cela ; tr\u00e8s soucieux et tr\u00e8s insouciant, comme se disait Nietzsche isol\u00e9 en un coin des Alpes \u00e0 noter ses pens\u00e9es sur les grecs. Et le temps comme s\u2019\u00e9tirant tout autour de sa figure occup\u00e9e et mourant \u00e0 nos pieds en vaguelettes. Un qui a pris la main sur son devenir et se d\u00e9m\u00e8ne \u00e0 cet endroit l\u00e0, au pied de son existence. Empoignant comme il peut. Disponible \u00e0 cela. \u00c7a semble pour soi impossible. Ou pas bien longtemps ; pas compl\u00e8tement. De disposer \u00e0 loisir de l\u2019\u00e9lan qui vous tombe dessus parfois, de la curiosit\u00e9 et d\u2019aller au bout de ce qui se pr\u00e9sente, d\u2019en avoir l\u2019occasion, le loisir, et d\u2019\u00e9taler le temps tout autour comme un rempart, une zone tampon. Une chambre \u00e0 soi. Un livre dans lequel tomber lentement. Impossible doublement. Parce que l\u2019on est fich\u00e9 comme St S\u00e9bastien des fl\u00e8ches de la vie ordinaire et de ses n\u00e9cessit\u00e9s. Que tout ici r\u00e9clame versement quotidien. Fouette l\u2019attention. C\u2019est cela qui use comme un mauvais cr\u00e9dit, le frottement d\u2019un bracelet trop serr\u00e9. Il faut que le progr\u00e8s, au lieu de nous lib\u00e9rer, nous ait en v\u00e9rit\u00e9 harponn\u00e9 plus profond, provoquant un inconfort tel que nous n\u2019ayons plus qu\u2019\u00e0 accompagner la p\u00e9n\u00e9tration de la fl\u00e8che, incapables de l\u2019extraire, demandant m\u00eame cela plut\u00f4t que le labour de l\u2019arrachement. Servitude consentie puis servitude subie, structurelle, comme disent les \u00e9conomistes. Maintenant on y est. L\u2019orni\u00e8re, le courant nous emportent.<br \/>\nEt parce qu\u2019encore l\u2019espace s\u2019est \u00e9clat\u00e9, d\u00e9cloisonn\u00e9, vous tombe dessus dans sa complexit\u00e9, ses r\u00e9alit\u00e9s multiples. Il n\u2019y a pas \u00e0 se tapir, s\u2019isoler, se fermer les oreilles. Toute unit\u00e9 en est bris\u00e9e, invalid\u00e9e, discr\u00e9dit\u00e9e. La pi\u00e8ce est ouverte aux quatre vents sans plus de fen\u00eatres ; et \u00e7a chasse, \u00e7a disperse les papiers. Quelque chose s\u2019est agrandi ou compliqu\u00e9. Et c\u2019est peut-\u00eatre une id\u00e9e, une illusion qui ne tient plus, s\u2019\u00e9croule, se d\u00e9chire. Quelque chose d\u2019un cercle qui se d\u00e9lite. On jalouse un peu ceux qui en ont \u00e9t\u00e9 \u00e9pargn\u00e9s. Qui avaient encore un sol, quelque chose d\u2019un horizon, un lieu qu\u2019ils pouvaient soumettre \u00e0 une certaine familiarit\u00e9. Qui avaient au moins l\u2019excuse de ne pas savoir. On se le raconte. Au lieu de \u00e7a, pour nous le vertige. Mais au fond on sait bien que ce sont des images. Et on s\u2019en veut parfois d\u2019\u00eatre si difficile, de r\u00e9clamer au fond bien plus que ce \u00e0 quoi la majorit\u00e9 ne peut d\u00e9j\u00e0 pr\u00e9tendre. La s\u00e9curit\u00e9 bourgeoise du rentier disponible \u00e0 se penser. De celui qui s\u2019aveugle ou simplifie pour s\u2019apaiser ou comme r\u00e9flexe inconscient. S\u2019extraire des contingences pour traverser les situations, rejoindre comme Giacometti coinc\u00e9 dans une pauvre chambre d\u2019h\u00f4tel les questions grandes et d\u00e9risoires qui se logent dans la simple insistance en soi, d\u2019un visage, d\u2019une silhouette, comment s\u2019ajustent les reliefs d\u2019un cr\u00e2ne. Montaigne que l\u2019on aime pourtant pour cela et tout ces grands occup\u00e9s \u00e0 raffiner l\u2019orbe des princes. M\u00eame les pyramides malgr\u00e9 les esclaves, les morts sur lesquels elles s\u2019assoient, on se f\u00e9licite d\u2019avoir pour l\u2019\u0153il et pour l\u2019esprit cette g\u00e9om\u00e9trie pure et ses myst\u00e8res. On est tellement pris par le romantisme de l\u2019individu en lutte avec lui-m\u00eame, avec le monde. Les choses se m\u00ealent.<br \/>\nDes soirs simplement on aimerait qu\u2019on vous foute la paix. Les relances, les courriers, les imp\u00f4ts, les loyers, qu\u2019il faille le rendez-vous pour changer le compteur et les pneus de la voiture, et \u00e9quilibrer les comptes, faire un bon coup de m\u00e9nage. Pour le loisir de consid\u00e9rer le blanc de la feuille vierge, le silence, ce qui est d\u2019ordinaire couvert par le bruit, les gesticulations qu\u2019on s\u2019impose, ce monde \u00e0 bas bruit tapis sous le monde tumultueux qui sinon nous demeure comme un lointain vague, entraper\u00e7u frustrant notre d\u00e9sir.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Ce qu\u2019il faut pour simplement conserver un toit sur la t\u00eate et manger et vivre un peu. Pour ne pas se laisser engloutir, lessiver, d\u00e9sosser. Pour simplement \u00eatre l\u00e0. Poser sa carcasse sur un bout de caillou, inspirer profond\u00e9ment ; d\u00e9canter. 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