{"id":6858,"date":"2016-12-11T15:28:05","date_gmt":"2016-12-11T14:28:05","guid":{"rendered":"http:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/?p=6858"},"modified":"2016-12-11T15:28:05","modified_gmt":"2016-12-11T14:28:05","slug":"les-longs-silences-de-cecile-portier","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/les-longs-silences-de-cecile-portier\/","title":{"rendered":"Les longs silences, de C\u00e9cile Portier"},"content":{"rendered":"<p>Chaque si\u00e8cle son affection. Un mal dont on ne sait s\u2019il est g\u00e9n\u00e9r\u00e9 par l\u2019\u00e9poque et les nouveaux modes d\u2019existence qu\u2019elle produit, si elle l\u2019invente ou se rend simplement capable de le voir en le nommant, le d\u00e9signant, l\u2019identifiant.<!--more--> N\u2019y avait-il rien de comparable au si\u00e8cle dernier en occident \u00e0 ce que l\u2019on nomme aujourd\u2019hui d\u2019apr\u00e8s le roman publi\u00e9 en 1961 par Graham Greene \u00ab burn-out \u00bb pour qu\u2019aujourd\u2019hui il incarne le revers des modes de vie contemporains, les d\u00e9rives de soci\u00e9t\u00e9s ayant vendu leur \u00e2me \u00e0 la production, \u00e0 la m\u00e9canisation, au rendement et \u00e0 la croissance, le visage enfin de la fatigue d\u2019une civilisation?<br \/>\nCombien autour de nous pour t\u00e9moigner de cette brisure dans leur vie, avec s\u00e9quelles persistantes parfois, abattement durable ? Combien avec quelque chose de br\u00fbl\u00e9 et cette mani\u00e8re ensuite d\u2019\u00eatre l\u00e0 sans y \u00eatre ?<br \/>\nHarold Bradley en 1969, puis Freudenberger au d\u00e9but des ann\u00e9es 70 d\u00e9finissent cet \u00e9tat de stresse aboutissant \u00e0 une forme de d\u00e9pression (le mot est \u00e0 entendre litt\u00e9ralement) comme une sorte de combustion provoquant un effondrement des structures int\u00e9rieures. Un effondrement laissant l\u2019apparence intacte mais creus\u00e9e d\u2019un vide, sans plus rien qui la porte. En France on dit \u00ab syndrome d\u2019\u00e9puisement professionnel \u00bb. Une fatigue profonde, un sentiment d\u2019\u00e9chec qui laminent la volont\u00e9.<br \/>\n\u00ab En f\u00e9vrier 2014, \u00e0 la suite d\u2019un burn-out, C\u00e9cile Portier entre pour trois semaines en clinique psychiatrique \u00bb. Ainsi, Pierre M\u00e9nard introduit-il dans sa pr\u00e9face le livre que l\u2019on va lire qui lui ne dira que la sc\u00e8ne ou l\u2019espace vaguement circulaire, \u00ab le temps qui passe en spirale, en entrelacs, en rond, en n\u2019importe quelle forme qui ne soit ni droite ni orient\u00e9e \u00bb. Cet espace dans lequel on rentre quand la vie que l\u2019on m\u00e8ne vous \u00e9jecte d\u2019elle-m\u00eame. Ces \u00ab lieux de fatigue \u00bb ou r\u00e8gnent les petites activit\u00e9s routini\u00e8res et les \u00ab longs silences \u00bb. Elle note alors. Comme pour se le dire \u00e0 soi-m\u00eame. L\u00e0 o\u00f9 elle est, ce qui s\u2019y passe, comment on y est, ou l\u2019\u00e9tranget\u00e9 mole de cette exp\u00e9rience que c\u2019est d\u2019\u00e9chapper soudain \u00e0 l\u2019aspiration des ces vies modernes, hyperactives que l\u2019on m\u00e8ne pour l\u2019\u00e9teindre l\u00e0 dans ces chambres de d\u00e9compression. Et puis les autres dans ce qui les rapproche et leurs histoires propres. Comme en apart\u00e9 ou le regard qui tombe sur un qui passe, entre parenth\u00e8se, le cas ou la figure de \u00ab celles qui sont assises en tailleurs au milieu d\u2019un pelouse \u00bb, \u00ab celle qui dit : moi c\u2019est l\u2019\u00e9lan vital, c\u2019est difficile de retrouver l\u2019\u00e9lan vital \u00bb, \u00ab celui qui dit : on a chacun notre histoire \u00bb, \u00ab celui emmur\u00e9 qui depuis le d\u00e9but du repas se taisait et qui tout \u00e0 trac dit, moi j\u2019ai tout perdu ! Puis se tait. On lui demande, on lui dit : explique. Il r\u00e9p\u00e8te : j\u2019ai tout perdu \u00bb. \u00ab Celui assis silencieux sur un fauteuil depuis de longues minutes, et qui dit tout \u00e0 coup : pur\u00e9e mais qu\u2019est-ce qui m\u2019arrive ? \u00bb. Au plus proche de la d\u00e9tresse et dans ce qu\u2019elle rev\u00eat aussi d\u2019ordinaire et qui la rend plus sourde encore, plus d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9e. La gentillesse et la douceur, les attentions infimes par lesquelles chacun se pr\u00e9serve.<br \/>\nOn en riait de Charlot resserrant m\u00e9caniquement les boulons et pris par le geste jusqu\u2019\u00e0 la folie, Buster Keaton d\u00e9sossant  la locomotive. De cette absurdit\u00e9 cocasse. \u00ab Il continue et avance tr\u00e8s vite mais au prix de tout d\u00e9vaster \u00bb. J\u2019avais not\u00e9 pour moi la d\u00e9finition que faisait Canguilhem du pathologique : exemple : quand l\u2019estomac se dig\u00e8re lui-m\u00eame.<br \/>\nOr nous en sommes l\u00e0. L\u2019\u00e9puisement des ressources naturelles, la pollution, la paup\u00e9risation, la financiarisation, l\u2019agriculture, l\u2019abattage intensifs, l\u2019usure des \u00eatres se tuant \u00e0 gagner leur vie, l\u2019anthropoc\u00e8ne. J\u2019entendais un reportage o\u00f9 le nouveau pr\u00e9sident am\u00e9ricain annon\u00e7ait vouloir intensifier l\u2019exploitation du gaz de schiste malgr\u00e9 les t\u00e9moignages sanitaires alarmant, les familles s\u2019empoisonnant de ce que l\u2019eau qui coule de leur robinet s\u2019enflamme certains jours, le drame \u00e9cologique. D\u2019autres s\u2019en r\u00e9jouissant, consid\u00e9rant avec lui qu\u2019ils \u00e9taient assis sur une manne qui repr\u00e9sentait des millions de dollars et qu\u2019il fallait en profiter maintenant tant qu\u2019on pouvait. Une vision tr\u00e8s courte, tr\u00e8s \u00e9troite, irresponsable. Incapable d\u2019envisager autre chose comme horizon, comme moteur de ses actions qu\u2019un profit imm\u00e9diat en dollars, occultant le prix exorbitant qu\u2019elle r\u00e9clame. \u00ab Prenons le fric et tirons-nous \u00bb. Une na\u00efvet\u00e9 d\u2019enfant qui aurait ingurgit\u00e9 trop de feuilletons t\u00e9l\u00e9. Mais victimes eux aussi : \u00ab nous devons ob\u00e9ir \u00e0 des ordres qui se font passer pour l\u2019ordre des choses. Nous \u00e9chouons. (\u2026) nous ne savons pas d\u00e9tourner les ordres, et leur violence, sur d\u2019autres corps que le n\u00f4tre \u00bb, note C\u00e9cile Portier. \u00ab Nous voyons comme nous sommes jou\u00e9s. Flou\u00e9s, endett\u00e9s. Nous ne savons pas \u00e0 qui, \u00e0 quoi nous appartenons. De nos vies nous ne voyons que les m\u00e9canismes. \u00bb \u00ab Il faut dire, les m\u00e9canismes sont con\u00e7us pour se mouvoir, nous \u00e9mouvoir. Pensez \u00e0 la meule, comme elle nous attendrit. Les engrenages s\u2019enclenchent \u00e0 l\u2019eau qui coule et ne revient jamais, et en transmission perpendiculaire autour de dents parfaitement calibr\u00e9es, font que tout tourne et nous broie (\u2026) nous appelons \u00e7a : les circonstances ext\u00e9rieures \u00bb. Alors elle note encore : \u00ab celui qui r\u00e9p\u00e8te, qu\u2019est-ce qu\u2019on va devenir, qu\u2019est-ce qu\u2019on va devenir. Et ce n\u2019est pas une question \u00bb. <\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Chaque si\u00e8cle son affection. 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