{"id":6896,"date":"2017-06-06T17:38:27","date_gmt":"2017-06-06T16:38:27","guid":{"rendered":"http:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/?p=6896"},"modified":"2017-11-06T11:46:02","modified_gmt":"2017-11-06T10:46:02","slug":"edouard","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/edouard\/","title":{"rendered":"Edouard"},"content":{"rendered":"<p>(sur une s\u00e9rie de monotypes de Peggy Viallat)<\/p>\n<p>La pr\u00e9sence pr\u00e8s de soi d\u2019ossements, de bucranes, de reliques et m\u00eame la pratique du surmodelage ou gravure sur os et cr\u00e2ne sont attest\u00e9es au n\u00e9olithique, il y a quelques 9000 ans. Les premi\u00e8res s\u00e9pultures datent d\u2019au moins 100 000 ans, si l\u2019on exclue le cas de La Sima de los Huesos, au Nord de L\u2019Espagne, soumis \u00e0 controverses, mais dont l\u2019aven conservait plusieurs squelettes int\u00e8gres dat\u00e9s de 300 000 \u00e0 400 000 ans bp.<!--more--> Pour autant, la plus ancienne image connue d\u2019un mort, nous venant du fond d\u2019un grotte, \u00e0 Lascaux, nous en \u00e9pargne le cr\u00e2ne. Et pour cause\u00a0: l\u2019homme bascule,(mais peut-\u00eatre plus prudemment devrait-on dire personnage ou figure composite) le sexe en \u00e9rection, devant un bison bless\u00e9 ou lui-m\u00eame agonisant, ultime fr\u00e9missement avant de rejoindre le peuple des ombres. Il n\u2019est pas mort, mais passager de cet instant menant d\u2019une existence \u00e0 l\u2019autre, anticipant de quelques 20 000 ans, ce plongeur que l\u2019on peut voir, peint \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur du couvercle d\u2019un sarcophage, \u00e0 Paestum. En marge de la sc\u00e8ne, une figure d\u2019oiseau qui est peut-\u00eatre un totem (on reconnait \u00e0 l\u2019homme lui-m\u00eame une t\u00eate d\u2019oiseau), semble jouer le r\u00f4le du t\u00e9moin, de l\u2019admoniteur dans la peinture du XVe si\u00e8cle, signifiant que ce que nous regardons nous regarde, et dans les deux sens du terme\u00a0: cela nous concerne et quelque chose \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de l\u2019espace clos de l\u2019image se r\u00e9fl\u00e9chit en nous.<br \/>\nOn ne sait \u00e0 quoi r\u00e9pondait ce tableau, si c\u2019\u00e9tait la premi\u00e8re fois qu\u2019un homme parvenait avec une simplicit\u00e9 \u00e9loquente \u00e0 poser des images, comme on dirait aujourd\u2019hui poser des mots, sur ce qui le hante depuis toujours et dont il ne conna\u00eet que le seuil.  Si c\u2019\u00e9tait l\u00e0 tenter de cerner, en racontant la bascule, ce point aveugle de l\u2019exp\u00e9rience que le terme de mort ne fait que localiser \u00e0 peu pr\u00e8s. Mais toutes les repr\u00e9sentations ult\u00e9rieures figurant des cr\u00e2nes ne portent-elles pas, au fond de ces yeux caves auxquels l\u2019oiseau-totem au regard fixe semble faire \u00e9cho, ou qu\u2019il pr\u00e9figure, cette sc\u00e8ne primitive en laquelle se disent d\u00e9j\u00e0 ce que mourir \u00e9clipse et comment le symbolique, le langage viendront occuper cette b\u00e9ance\u00a0? Toute figure, et figure de mort singuli\u00e8rement, ne travaille-t-elle pas, n\u2019est-elle pas travaill\u00e9e par ce qui manque \u00e0 la vue\u00a0? Le sarcophage dresse une image par-dessus la d\u00e9pouille dont, litt\u00e9ralement, il mange les chairs.<br \/>\nSi le culte des morts et les arts fun\u00e9raires tiennent dans toutes les cultures une place centrale, les st\u00e8les antiques grecques et romaines, les fresques, les vases canopes \u00e9trusques ou \u00e9gyptiens, les sarcophages, les bustes et les figurines que les ressacs du temps ont d\u00e9pos\u00e9s en t\u00e9moignage \u00e0 nos pieds sont peupl\u00e9s de visages et de corps sereins, de banquets et de sc\u00e8nes de vie, de masques couvrant ou niant le d\u00e9sastre des organes. Et si l\u2019on doit \u00e0 la Rome antique le fameux Memento mori duquel le XVIe si\u00e8cle europ\u00e9en tira ses Vanit\u00e9s, je ne connais qu\u2019une mosa\u00efque pomp\u00e9ienne conserv\u00e9e au mus\u00e9e arch\u00e9ologique de Naples figurant une t\u00eate de mort, quelque peu na\u00efve, ou grotesque d\u2019ailleurs, laquelle, suspendue \u00e0 une \u00e9querre est entour\u00e9e des attributs du mendiant et du roi. Sous le cr\u00e2ne, la roue de la fortune \u00e9voque l\u2019arbitrage de N\u00e9m\u00e9sis tandis qu\u2019un papillon symbolise l\u2019envol l\u00e9ger de l\u2019\u00e2me. Si la mort \u00e9galise tout, \u00ab\u00a0omnia mors aequat\u00a0\u00bb, dit Claudien, si l\u2019existence terrestre et ses plaisirs sont \u00e9ph\u00e9m\u00e8res, l\u2019all\u00e9gorie a pour fonction de rappeler cette perspective, m\u00e9ditant sur l\u2019humaine condition et la valeur de chaque instant. Le cr\u00e2ne, \u00e9vocation symbolique ou indicielle de la mort, joue comme figure, plan de coupe ou saisie pareille \u00e0 la face de Gorgo au bouclier d\u2019Ath\u00e9na. Il apostrophe, produit un changement rythmique, une \u00ab\u00a0figure d\u00e9coup\u00e9e dans le temps\u00a0\u00bb, comme l\u2019\u00e9crit avec une grande acuit\u00e9 Erza Pound. Figure de l\u2019aura peut-\u00eatre, dans la d\u00e9finition qu\u2019en donne Benjamin\u00a0: \u00ab\u00a0Une trame singuli\u00e8re d\u2019espace et de temps : l\u2019unique apparition d\u2019un lointain, si proche soit-il\u00a0\u00bb. \u00ab\u00a0Le temps tourbillonne alentour, mais lui nous regarde \u00e0 la fois de tr\u00e8s loin et de tr\u00e8s pr\u00e8s\u00a0\u00bb, \u00e9crit Bernard No\u00ebl.<br \/>\nC\u2019est ainsi que se formule le cr\u00e2ne de nos Vanit\u00e9s, diff\u00e9rent des squelettes des danses macabres que conna\u00eet le Moyen-Age et qui nourrit depuis les Azt\u00e8ques si ce n\u2019est depuis les lointains Olm\u00e8ques, \u00e0 travers la guerre et les sacrifices, les populaires calaveras du Mexique contemporain. Il interrompt la danse et le d\u00e9fil\u00e9 ordinaire des heures et y oppose dans une s\u00e9r\u00e9nit\u00e9 mutique, dans une fixit\u00e9 dure ce \u00ab\u00a0silence \u00e9ternel des espaces infinis\u00a0\u00bb auquel s\u2019effrayait Pascal. Quelque chose comme le visage du temps mis \u00e0 nu.<br \/>\nCela, Peggy Viallat le sait, se confrontant inlassablement au portrait et singuli\u00e8rement \u00e0 ce qui derri\u00e8re le masque lisse du visage travaille la chair. Mais se mesurer \u00e0 l\u2019os, \u00e0 l\u2019insistance de ses orbites d\u00e9shumanis\u00e9es, aux opaques tournures de la bo\u00eete c\u2019\u00e9tait autre chose encore. Le cr\u00e2ne qu\u2019on lui confia pour mod\u00e8le, elle n\u2019en supportait pas la proximit\u00e9. Il fallait s\u2019en abriter derri\u00e8re une image, att\u00e9nuer ce fond de terreur qui en troublait le regard en l\u2019affublant d\u2019un pr\u00e9nom \u2013 Edouard \u2013, comme on fait \u00e0 l\u2019\u00e9cole du squelette poussi\u00e9reux qui veille dans l\u2019entreb\u00e2illement de la r\u00e9serve de la salle de sciences. En faire un motif, enfin, comme l\u2019art moderne puis contemporain surtout l\u2019ont fait, le vidant de sa substance pour renouveler au carr\u00e9, comme le fit Damien Hirst, l\u2019acad\u00e9mique Vanit\u00e9. Ainsi chute-t-il dans le regard sous le pinceau de Denis Laget, ainsi joue-t-il le r\u00f4le d\u2019une fleur ponctuant quelques grands formats chez Philippe Cogn\u00e9e\u00a0; vaines vanit\u00e9s. C\u2019est par un semblable d\u00e9tournement que Pers\u00e9e pu affronter le regard terrifiant de M\u00e9duse. Comme le h\u00e9ros grec dans le poli du bouclier, l\u2019artiste, dans le reflet de l\u2019image, peut regarder sans folie, sans en subir le pouvoir p\u00e9trifiant.<br \/>\nC\u2019est ainsi peut-\u00eatre encore que le cr\u00e2ne dans sa repr\u00e9sentation rejoint le suaire christique, incarnation de l\u2019indicible se manifestant frontalement dans une face. Peggy Viallat a-t-elle senti que ce qui dans le cr\u00e2ne se tenait debout ne pourrait se dresser dans l\u2019image, \u00e0 l\u2019instar de la vera icona, que par impression\u00a0? La gravure pouvait porter dans son implication du corps, dans ses mani\u00e8res sauvages qu\u2019exploit\u00e8rent les expressionnistes \u00e0 l\u2019\u00e2ge moderne, la pulsion cathartique d\u00e9gag\u00e9e par l\u2019affrontement, la pointe s\u00e8che creusant la plaque comme Giacometti fouillait du crayon sur la feuille ou du canif dans le pl\u00e2tre le visage en son vertige.  Chaque tirage en dirait l\u2019obsession.<br \/>\nOtto Dix r\u00e9alisa en 1924 une s\u00e9rie d\u2019eaux-fortes sans concession d\u2019apr\u00e8s ses dessins du front. Le cr\u00e2ne n\u2019y est jamais qu\u2019affleurement dans la d\u00e9composition, r\u00e9miniscences du cauchemar qui le poursuit depuis lors\u00a0: \u00ab\u00a0Je me faufilais dans mes r\u00eaves \u00e0 travers des ruines dans des tranch\u00e9es et boyaux\u00a0\u00bb, confiera-t-il bien plus tard. Il fallait \u00e0 Peggy Viallat aller l\u00e0, non pas s\u2019en tenir \u00e0 la repr\u00e9sentation froide, conceptuelle de la Vanit\u00e9 all\u00e9gorique, \u00e0 la superficialit\u00e9 mondaine signal\u00e9tique ou d\u00e9corative que l\u2019\u00e9poque \u00e0 fait du motif, mais retrouver ce qui trouble l\u2019image en intranquillisant le regard. Comme Giacometti r\u00e9pondant \u00e0 Breton que non, il ne sait pas en d\u00e9finitive ce que c\u2019est qu\u2019un visage, ce qu\u2019il s\u2019agit de chercher ce n\u2019est pas l\u2019objet d\u00e9j\u00e0 connu ou identifi\u00e9 qu\u2019il ne suffirait que de retrouver sous la fid\u00e9lit\u00e9 du pinceau, mais ce qui ne se manifeste que vaguement comme ph\u00e9nom\u00e8ne. Nature morte singuli\u00e8re hyst\u00e9ris\u00e9e par cette \u00ab\u00a0immobilit\u00e9 battante\u00a0\u00bb dont parle Pierre Tal Coat et qui creuse le regard. Car il s\u2019agit encore une fois, comme l\u2019\u00e9crit Mallarm\u00e9, non de peindre la chose mais l\u2019effet qu\u2019elle produit.<br \/>\n\u00ab\u00a0Le mort, \u00e9crit Dum\u00e9zil, est d\u2019abord la source de la pire des souillures\u00a0\u00bb. C\u2019est ce que dit aussi l\u2019ancien mythe indo-europ\u00e9en de l\u2019homme souill\u00e9\u00a0: le dieu cr\u00e9ateur, apr\u00e8s avoir fa\u00e7onn\u00e9 en statuette le premier homme et la premi\u00e8re femme s\u2019en alla chercher le souffle par lequel ils devaient s\u2019animer. Profitant de son absence momentan\u00e9e un dieu mauvais vint cracher son fiel sur les statuettes, et dieu, ne parvenant \u00e0 les nettoyer de cet affront, les retourna sur elles-m\u00eames comme un gant, emprisonnant au-dedans les viscosit\u00e9s malsaines, vomissures, glaires, humeurs qui resurgissent dans la maladie. Les cr\u00e2nes de Peggy Viallat fouillent \u00e0 travers ou en dedans celui dont la voussure \u00e9voque par \u00e9cho l\u2019espace du ciel, celui que l\u2019on voit au pied du calvaire sur le Golgotha et que le supplice rach\u00e8te, ce cr\u00e2ne auquel m\u00e9diteront Madeleine et St G\u00e9r\u00f4me dans les tableaux de De La Tour, poli par le temps et ses histoires, comme on pourrait dire ses l\u00e9gendes ou ses sous-titres\u00a0; elle fouille \u00e0 travers celui des Vanit\u00e9s enfin et ce qu\u2019elles offrent \u00e0 m\u00e9diter cet effroi qui le brouille et que chaque monotype reconvoque, l\u2019enduisant d\u2019huile, de terre et de sang comme l\u2019on fait en Afrique Noire des reliques. Creuser l\u2019image, la presser (dans tous les sens du terme, dit-elle), comme C\u00e9zanne \u00e0 son motif, sur l\u2019opacit\u00e9 d\u2019une pomme ou l\u2019os d\u2019une montagne.<br \/>\nEdouard, une s\u00e9rie\u00a0: mais le cr\u00e2ne apr\u00e8s tout n\u2019est peut-\u00eatre qu\u2019un pr\u00e9texte tout comme l\u2019est tout ce que l\u2019on nomme, pour sonder, \u00e0 travers la figure \u00ab\u00a0la nuit de l\u2019apparence\u00a0\u00bb, ce qui s\u2019y loge, ce qu\u2019elle dissimule, ou, comme l\u2019\u00e9crit Nicolas Pesqu\u00e8s, \u00ab\u00a0ce qu\u2019il en est quand on le traverse. Ce que passer veut dire.\u00a0\u00bb.<br \/>\nL\u2019image encore est sarcophage, elle mange les chairs\u00a0; mais ici le couvercle est relev\u00e9 et c\u2019est l\u2019exc\u00e9dance qui se dit dans une lisibilit\u00e9 brouill\u00e9e par la saturation du visible comme en ces quelques plans br\u00fbl\u00e9s par lesquels Antonioni conclue l\u2019Eclipse.  <\/p>\n<p>JL, juin 2017 <\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>(sur une s\u00e9rie de monotypes de Peggy Viallat) La pr\u00e9sence pr\u00e8s de soi d\u2019ossements, de bucranes, de reliques et m\u00eame la pratique du surmodelage ou gravure sur os et cr\u00e2ne sont attest\u00e9es au n\u00e9olithique, il y a quelques 9000 ans. 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