{"id":6899,"date":"2017-06-06T20:40:58","date_gmt":"2017-06-06T19:40:58","guid":{"rendered":"http:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/?p=6899"},"modified":"2017-06-06T20:41:36","modified_gmt":"2017-06-06T19:41:36","slug":"notes-sur-les-photographies-de-miroslav-tichy-2","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/notes-sur-les-photographies-de-miroslav-tichy-2\/","title":{"rendered":"Notes sur les photographies de Miroslav Tichy #2"},"content":{"rendered":"<p><em>\u00ab\u00a0Tu es belle comme on tue\u00a0\u00bb<\/em><br \/>\nGeorges Bataille<\/p>\n<p>Ce ne pourraient \u00eatre que les images d\u2019un voyeur violant l\u2019intimit\u00e9 innocente des femmes en les photographiant \u00e0 leur insu et pour son usage priv\u00e9. Les pi\u00e8ces \u00e0 conviction d\u2019un vieux libidineux, d\u2019un pr\u00e9dateur lorgnant les nudit\u00e9s lact\u00e9es, les souples mouvements de corps, l\u2019espace dans lequel il se retire ou apparait, s\u2019y troublant l\u2019esprit.<!--more--> Une forme de d\u00e9viance ou de bizarrerie qui nous mettrait mal \u00e0 l\u2019aise dans notre soumission \u00e0 la morale. On s\u2019est tellement habitu\u00e9 \u00e0 ce regard de l\u2019assassin dans la fente duquel la victime apparait comme une jeune femme d\u00e9nud\u00e9e et innocente \u00e0 travers le voile d\u2019un tissu ou de branchages et dont le Psychose d\u2019Hitchcock est sans doute un des mod\u00e8les. <\/p>\n<p>\u00c7a l\u2019est pour partie. Et quelque chose de trouble en nous se laisse insinuer dans la contemplation de ces clich\u00e9s qui semblent r\u00e9p\u00e9ter ou d\u00e9multiplier les apparitions de corps d\u00e9sirables et lointains, d\u2019autant plus d\u00e9sirables qu\u2019ils se tiennent dans une visibilit\u00e9 partielle, comme emp\u00each\u00e9e ou frustr\u00e9e. Apparitions qui sont autant de mirages d\u2019une obsession hallucin\u00e9e et brouill\u00e9e par le d\u00e9sir. \u00ab\u00a0L\u2019amour a cette exigence\u00a0: ou son objet t\u2019\u00e9chappe ou tu lui \u00e9chappes\u00a0\u00bb, \u00e9crit Georges Bataille.<br \/>\nUn lointain programme en chaque \u00eatre informe le regard et r\u00e9pond aux pulsions du sexe. Libido dont t\u00e9moignent les v\u00e9nus pr\u00e9historiques et vulves grav\u00e9es, les callipyges antiques, les d\u00e9esses indolentes, les h\u00e9ro\u00efnes alanguies jusqu\u2019aux publicit\u00e9s actuelles et qui semble avoir toujours fait de la femme l\u2019ultime objet du d\u00e9sir, la modelant tout en courbes, douceurs et myst\u00e8res. L\u00e0 o\u00f9 le corps de l\u2019homme se d\u00e9ploie, celui de la femme se vallonne et se creuse pour d\u00e9signer un lieu secret, une \u00e9chancrure ouvrant sur le monde du d\u00e9sir et de l\u2019origine. \u00ab\u00a0L\u2019endroit le plus \u00e9rotique d\u2019un corps\u00a0; \u00e9crit Roland Barthes, n\u2019est-il pas o\u00f9 le v\u00eatement baille\u00a0?\u00a0\u00bb. Ainsi jouent les flous, les accidents, les parasitages dans le corps des images de Miroslav Tichy. Les corps de femmes n\u2019y sont jamais qu\u2019entraper\u00e7us, les formes insinu\u00e9es. C\u2019est l\u2019intermittence qui est \u00e9rotique. C\u2019est ce p\u00e9ril dans lequel se trouve toute pr\u00e9caire apparition qui pourrait en un instant s\u2019\u00e9vanouir, \u00e9chapper \u00e0 la vue. En cela l\u2019\u00e9rotisme est proche de cette pulsion scopique \u00e0 l\u2019\u0153uvre dans les tragiques et poignantes images du Zonderkomando d\u2019Auschwitz qui cette fois-ci nous glacent. La curiosit\u00e9 s\u2019y attise, la vue r\u00e9clamant son empire, excit\u00e9e d\u2019\u00eatre entrav\u00e9e, mise en d\u00e9faut par un hors-champ qui relativise, d\u00e9stabilise ce qu\u2019elle poss\u00e8de. Car le corps r\u00e9clame la vue comme il r\u00e9clame l\u2019air \u00e0 respirer. Et voir a sans doute quelque chose d\u2019une domination. A la fois de ce qui apparait sous le regard ou dans son autorit\u00e9 et de cette nuit qui \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de soi creuse notre incertitude, notre vuln\u00e9rabilit\u00e9.<br \/>\nIl faudrait \u00e9couter Sade et Bataille pour d\u00e9voiler mieux ces zones de refoul\u00e9 o\u00f9 l\u2019\u00e9rotisme se m\u00eale avec la mort, l\u2019horreur avec la volupt\u00e9, mieux d\u00e9finir cette \u00ab\u00a0violence d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9e de l\u2019\u00e9rotisme\u00a0\u00bb qu\u2019\u00e9voque Bataille \u00e0 la vue des peintures de Lascaux.<br \/>\nCar, dit-il, l\u2019objet de l\u2019art est fondamentalement impur. \u00ab\u00a0Jeu cruel, l\u2019art a le pouvoir d\u2019engendrer une alt\u00e9rit\u00e9 folle, laide ou effrayante\u00a0\u00bb. <\/p>\n<p>Peut-\u00eatre, les photographies voyeuses de Miroslav Tichy prennent-elles en charge une partie de notre refoul\u00e9 pour que l\u2019on ait \u00e0 son tour un plaisir singulier et sensuel \u00e0 les contempler. Peut-\u00eatre rel\u00e8vent-elles du fantasme avec ses f\u00e9tiches, petits bouts de corps, \u00ab\u00a0avec, comme le chantait Brassens, ses app\u00e2ts, du haut jusqu\u2019en bas bien en place\u00a0\u00bb. Et que nous sommes, \u00e0 la mani\u00e8re de Don Juan, attir\u00e9s par ce qui dans l\u2019accumulation de ces femmes ferait flotter quelque part l\u2019id\u00e9e de la femme immense et abstraite, \u00e0 port\u00e9e de regard, sinon \u00e0 port\u00e9e de main. Le fantasme d\u2019un monde f\u00e9minin, arpent\u00e9 par la gr\u00e2ce pareil \u00e0 un verger.<br \/>\nMais il y a cette \u00e9motion aussi qui est comme de soulever un voile et surprendre dans un entreb\u00e2illement du temps ou de l\u2019espace l\u2019autre versant des apparences. Ces images nous semblent en effet d\u00e9rob\u00e9es, subtilis\u00e9es, mais peut-\u00eatre pas tant \u00e0 ces femmes qui en sont les objets ou l\u2019horizon qu\u2019\u00e0 une fa\u00e7on de l\u2019existence qui, dans son mouvement ordinaire, son espace, nous les escamote. Aussi a-t-on l\u2019impression de s\u2019immiscer dans un d\u00e9faut du tissu, comme par une porte d\u00e9rob\u00e9e. Il faut r\u00e9\u00e9couter la remarque de Bataille sur l\u2019amour. \u00ab\u00a0Ou son objet t\u2019\u00e9chappe ou tu lui \u00e9chappes. S\u2019il ne te fuyait pas, tu fuirais l\u2019amour\u00a0\u00bb. C\u2019est en s\u2019extrayant ou se retirant, en se marginalisant que l\u2019amour peut chez Tichy recouvrer sa po\u00e9tique. Ce d\u00e9sir demeur\u00e9 d\u00e9sir de Ren\u00e9 Char. C\u2019est parce qu\u2019il ne prend que de tr\u00e8s loin part au monde, braqu\u00e9 par ce qui lui a \u00e9t\u00e9 retir\u00e9, qu\u2019il peut en \u00eatre le t\u00e9moin privil\u00e9gi\u00e9. Le monde lui apparait derri\u00e8re la vitre, dans une distance et une proximit\u00e9 conjugu\u00e9es qui sont la d\u00e9finition benjaminienne de l\u2019aura. Et ces images, parce qu\u2019elles sont images nous font acc\u00e9der \u00e0 la marge de notre propre existence. Alors, \u00e0 travers l\u2019ordinaire l\u00e9ger des beaux jours, dans le flou d\u2019instants et d\u2019accords captur\u00e9s, il nous semble que nous approchons quelque chose qui concerne la vue et le corps et ce qui de l\u2019un traverse l\u2019autre. <\/p>\n<p>(\u2026)<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00ab\u00a0Tu es belle comme on tue\u00a0\u00bb Georges Bataille Ce ne pourraient \u00eatre que les images d\u2019un voyeur violant l\u2019intimit\u00e9 innocente des femmes en les photographiant \u00e0 leur insu et pour son usage priv\u00e9. 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