{"id":6904,"date":"2017-06-20T21:52:15","date_gmt":"2017-06-20T20:52:15","guid":{"rendered":"http:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/?p=6904"},"modified":"2017-06-20T21:52:15","modified_gmt":"2017-06-20T20:52:15","slug":"la-coupure-et-le-retournement","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/la-coupure-et-le-retournement\/","title":{"rendered":"la coupure et le retournement"},"content":{"rendered":"<p><em>Beaut\u00e9 et v\u00e9rit\u00e9, mais ces hautes vagues<br \/>\nSur ces cris qui s&rsquo;obstinent. Comment garder<br \/>\nAudible l&rsquo;esp\u00e9rance dans le tumulte,<br \/>\nComment faire pour que vieillir ce soit rena\u00eetre<br \/>\nPour que la maison s&rsquo;ouvre, de l&rsquo;int\u00e9rieur,<br \/>\nPour que ce ne soit pas que la mort qui pousse<br \/>\nDehors celui qui demandait un lieu natal ?<\/em><br \/>\nBonnefoy <!--more--><\/p>\n<p>L\u2019art, comme le langage, est affaire de coupure. S\u00e9parer, disjoindre, aussi bien cueillir comme l\u2019on fait des fleurs ou comme Horace nous conseille de ces instants qui tissent l\u2019existence de tirer le fil pour qu\u2019ils nous apparaissent alors vraiment, isol\u00e9ment, dans leurs contours. Ou comme de ces papillons dont on coupe l\u2019allant pour les piquer, \u00e9tendus, lisibles, quand ils se mouvaient et s\u2019insinuaient dans les plis de l\u2019espace de leur vol, cousus \u00e0 nos battements de paupi\u00e8res, s\u2019en distinguant \u00e0 peine.<br \/>\nC\u2019est en cela qu\u2019il est toujours abstrait.<br \/>\nC\u2019est ainsi que l\u2019art voisine avec la mort dont il est une des expressions, fabriquant ces choses \u00e9tranges que sont un objet, une image, toute sorte d\u2019artefacts \u2013 existences distinctes, sortes d\u2019\u00e9cueils dans le courant, \u00e9rig\u00e9s \u00e0 travers vivre, \u00e0 travers le temps de vivre comme les menhirs le sont dans le paysage, ouvrant dans l\u2019espace leur propre espace de vertige. Et la photographie plus litt\u00e9ralement que tout autre.<br \/>\nC\u2019est ainsi que l\u2019art lie le d\u00e9sir et la mort autour d\u2019un m\u00eame thyrse, comme on voit \u00e0 Lascaux, tout au fond d\u2019un puit, par quelques cinq m\u00e8tres, un corps ithyphallique verser dans le monde des ombres et des esprits, fauch\u00e9. La petite mort accompagne ou marque la s\u00e9paration du corps et de la vie, de ce que l\u2019on appelle parfois l\u2019\u00e2me, leur rupture. Ultime s\u00e8ve comme certains insectes en mourant laissent apr\u00e8s eux leurs \u0153ufs, comme les plantes connaissent une derni\u00e8re floraison, donnent leurs derniers fruits \u2013 les agaves lancent ainsi depuis leur d\u00e9sastre, dans les \u00e9boulis de pierres et de terre s\u00e8che, aux restanques des corniches, une hampe florale dress\u00e9e comme un s\u00e9maphore. Comme la mante religieuse m\u00e2le, d\u00e9capit\u00e9e, offre au co\u00eft ses derniers spasmes, le pendu aux mandragores sa derni\u00e8re \u00e9jaculation.<br \/>\nDans la mort et ce qui la traverse, la figure se d\u00e9double, l\u2019image se d\u00e9tache, se d\u00e9synchronise, se s\u00e9pare. Cette s\u00e9paration, comme la s\u00e9paration des sexes (<em>sexus<\/em>, d\u00e9riv\u00e9 de <em>secus<\/em>, dit en latin la coupure, la division), comme la s\u00e9paration de l\u2019homme avec les b\u00eates, avec l\u2019\u00e9tendue, avec sa propre origine, avec son pass\u00e9, avec son avenir est le lieu de la m\u00e9lancolie antique, laquelle s\u2019\u00e9rige sur cet entre-deux vacant, en marque la b\u00e9ance, la discontinuit\u00e9. C\u2019est ainsi qu\u2019elle fait figure, cette derni\u00e8re renvoyant au trac\u00e9 de la forme se d\u00e9tachant d\u2019un fond.<br \/>\nLa fleur rach\u00e8te la mort de la plante dont elle d\u00e9ploie l\u2019utopie, engageant dans l\u2019espace sa possible renaissance, autre et ailleurs. C\u2019est peut-\u00eatre de ce lointain souvenir que l\u2019on fleurit les tombes. Peintures, gravures, chants et objets rach\u00e8tent peut-\u00eatre la mort qui corrompt les hommes et dont, en faisant coupure sur cette coupure, \u00e9rigeant \u00e0 leur tour leur figure, ils d\u00e9collent la peau. Ils font silence autour d\u2019eux\u00a0; de leur mutisme se creusent un ab\u00eeme vertigineux. Ainsi dress\u00e9s dans leur immobilit\u00e9 furieuse.<br \/>\nDe toujours, l\u2019art est hant\u00e9 par l\u2019invisible, par ce qui \u00e9chappe \u00e0 la vue dont il constitue la prise d\u2019empreinte et l\u2019\u00e9rection. Ce que rencontra Marcel Duchamp dans ses fac\u00e9ties avec le bien nomm\u00e9 \u00ab\u00a0objet dard\u00a0\u00bb \u00e0 la silhouette phallique se donnant pour l\u2019empreinte n\u00e9gative d\u2019un sexe f\u00e9minin. Objet dard retournant le myst\u00e8re, lui donnant forme visible, le silhouettant. Chaque \u0153uvre vient r\u00e9activer ce mouvement, l\u2019expression d\u2019un d\u00e9sarroi vers lesquelles celles qui pr\u00e9c\u00e9dent les guident. Chaque \u0153uvre travaille cette insistance opaque qu\u2019elle retourne pour l\u2019appr\u00e9hender comme le suaire t\u00e9moigne aux chr\u00e9tiens du myst\u00e8re de l\u2019incarnation, en employant la m\u00eame m\u00e9canique sp\u00e9culaire. Comme le carr\u00e9 trac\u00e9 au ciel par les augures se retourne en terre pour fonder le temple, espace s\u00e9par\u00e9 du reste du monde. Chaque \u0153uvre est un temple, litt\u00e9ralement elle d\u00e9coupe, op\u00e8re une c\u00e9sure et s\u2019\u00e9rige depuis cet \u00e9v\u00e9nement marquant discontinuit\u00e9 dans la continuit\u00e9. <em>Templum<\/em>, cousin du <em>ponctum<\/em>. <\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Beaut\u00e9 et v\u00e9rit\u00e9, mais ces hautes vagues Sur ces cris qui s&rsquo;obstinent. Comment garder Audible l&rsquo;esp\u00e9rance dans le tumulte, Comment faire pour que vieillir ce soit rena\u00eetre Pour que la maison s&rsquo;ouvre, de l&rsquo;int\u00e9rieur, Pour que ce ne soit pas que la mort qui pousse Dehors celui qui demandait un lieu natal ? 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