{"id":6926,"date":"2017-10-24T21:07:09","date_gmt":"2017-10-24T20:07:09","guid":{"rendered":"http:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/?p=6926"},"modified":"2017-10-24T21:39:04","modified_gmt":"2017-10-24T20:39:04","slug":"lettre-a-valerie-2","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/lettre-a-valerie-2\/","title":{"rendered":"Lettre \u00e0 Val\u00e9rie (2)"},"content":{"rendered":"<p>Apr\u00e8s avoir visit\u00e9 l\u2019ann\u00e9e derni\u00e8re la r\u00e9plique de Chauvet, j\u2019ai profit\u00e9 ces derniers jours de ma r\u00e9sidence corr\u00e9zienne pour aller voir ce qu\u2019il en \u00e9tait de Lascaux dans sa derni\u00e8re reconstitution.<!--more--> Bien s\u00fbr, l\u00e0 encore on sait que nous ne sommes pas dans la v\u00e9ritable cavit\u00e9, face aux inscriptions d\u2019\u00e9poque, mais l\u2019imagination palie assez bien \u00e0 l\u2019artifice avec l\u2019avantage sur les livres de d\u00e9ployer les images dans les trois dimensions, de mani\u00e8re immersive et de donner ainsi \u00e0 percevoir ce qui \u00e9chappe \u00e0 l\u2019image seule, restant fatalement hors champ et de le faire par le corps. M\u00eame si on ne descend pas dans le puits au fond duquel on sait le personnage chutant \u00e0 t\u00eate d\u2019oiseau, on se figure assez bien, en consid\u00e9rant la coupe, comment il fallait sinuer pour y aborder, on d\u00e9couvre dans le dos l\u2019esquisse de ce qui pourrait \u00eatre un cheval. On reste assez \u00e9bahi \u00e0 consid\u00e9rer l\u2019enchev\u00eatrement ou la superposition de figures et leur taille. Dans une salle, deux vaches se d\u00e9ployant sur pr\u00e8s de 5 m\u00e8tres dans un trac\u00e9 s\u00fbr, une morphologie fermement tenue malgr\u00e9 les reliefs. Quand on imagine les conditions d\u2019\u00e9clairage de l\u2019\u00e9poque on se demande si l\u2019auteur de ces dessins a pu en avoir une vision d\u2019ensemble. Et compte tenu de l\u2019ampleur du dessin il parait tout \u00e0 fait impossible qu\u2019il ait \u00e9t\u00e9 trac\u00e9 d\u2019un geste continu sur la voute, en \u00e9quilibre sur je ne sais quel \u00e9chafaudage, sauf \u00e0 avoir eu recours \u00e0 une perche comme Matisse \u00e0 la fin de sa vie dessinait au mur ou de loin de grands formats assis dans un fauteuil ou par projection comme pour un th\u00e9\u00e2tre d\u2019ombres ou l\u2019histoire de la fille de Dibutade racont\u00e9e par Pline. Peut-\u00eatre usaient-ils de pochoirs?<br \/>\nJe vois mal une personne seule avec sa lampe \u00e0 huile venir travailler \u00e0 ces figures, un peu mieux un groupe muni de torches avec la difficult\u00e9 \u00e0 dessiner sous sa propre ombre et le risque au contraire, en rapprochant la source d\u2019enfumer et noircir la paroi. On imagine alors comment il fallait judicieusement disposer plusieurs foyers, user de dispositifs, s\u2019organiser, mais dans ces conditions, les cavit\u00e9s \u00e9taient-elles tr\u00e8s longtemps respirables ? Et puis parvenait-on \u00e0 obtenir mieux qu\u2019une p\u00e9nombre ? D\u2019ailleurs a-t-on relev\u00e9 des traces de mouchages ou de fortes combustions qui pourraient attester que l\u2019on est venu ici \u0153uvrer avec plus que quelques m\u00e8ches d\u2019\u00e9toupe ou d\u2019amadou trempant dans de la graisse? On rep\u00e8re assez peu de repentirs, d\u2019ajustements, le trait fascinant par sa s\u00fbret\u00e9 d\u00e9termin\u00e9e, son \u00e9l\u00e9gance stylis\u00e9e, la parfaite maitrise de l\u2019\u00e9conomie des moyens au service de la plus grande lisibilit\u00e9. Sans doute est-ce pour partie d\u00fb aux mauvaises conditions d\u2019\u00e9clairage comme les pastels de Degas \u00e0 la fin de sa vie gagnent en nervosit\u00e9, en expressivit\u00e9 alors que sa vue s\u2019alt\u00e8re. Il semble impossible que ces grands dessins n\u2019aient pas \u00e9t\u00e9 pr\u00e9c\u00e9d\u00e9s de nombreux autres comme des carnets de croquis ou d\u2019esquisses permettent de d\u00e9velopper et mettre au point pour chaque esp\u00e8ce une sorte de st\u00e9r\u00e9otype. Repr\u00e9sent\u00e9s de m\u00e9moire et \u00e0 part de la vie courante dans un espace propice aux projections, cette \u00ab parade sauvage \u00bb, pour reprendre les mots de Rimbaud, semble flotter comme dans le cin\u00e9ma de la m\u00e9moire, projet\u00e9e en une foule qui se meut devant sans direction particuli\u00e8re, comme un grand maelstrom : ici trois profils de cerfs se suivant, plus loin deux bisons allant chacun dans une direction oppos\u00e9e, l\u00e0 une suite de chevaux semblant galoper quand plus loin deux rhinoc\u00e9ros se chargent sous une suite de profils chevalins dont on ne sait s\u2019il s\u2019agit d\u2019un groupe improbablement serr\u00e9 ou d\u2019une tentative de d\u00e9composer le mouvement ou figurer diff\u00e9rentes attitudes en une s\u00e9quence. Si le profil est le point de vue privil\u00e9gi\u00e9, permettant \u00e0 l\u2019instar des repr\u00e9sentations \u00e9gyptiennes antiques la plus grande lisibilit\u00e9, on surprend \u00e0 quelques occasions dans une foule par exemple, une t\u00eate de bison pivot\u00e9e de trois quart qui n\u2019est pas sans accrocher furtivement notre regard comme dans les foules de la peinture italienne de la renaissance. Cette fa\u00e7on de ne repr\u00e9senter que des animaux de profil contribue \u00e0 donner l\u2019impression d\u2019une fresque narrative de laquelle l\u2019homme est absent ou hors champ, tenant le r\u00f4le du narrateur ou de la cam\u00e9ra. C\u2019est la m\u00eame sensation que nous avons \u00e0 consid\u00e9rer les documentaires \u00e0 la t\u00e9l\u00e9vision ouvrant une fen\u00eatre sur un monde qui tout \u00e0 la fois nous concerne et demeure irr\u00e9m\u00e9diablement lointain. C\u2019est la d\u00e9finition que donnera Walter Benjamin de l\u2019aura. L\u2019unique apparition qu\u2019un lointain, aussi proche soit-il. Et quelque soit l\u2019\u00e9laboration symbolique de ce que l\u2019on consid\u00e8re commun\u00e9ment comme un ensemble, un programme iconographique, ce qui para\u00eet le plus \u00e9vident parce qu\u2019il rentre en intelligence avec notre sensibilit\u00e9 moderne, c\u2019est la sensation que ces figures ainsi dispos\u00e9es, dans leur mani\u00e8re m\u00eame, en chemin vers le signe et le langage disent quelque chose de la s\u00e9paration de plus en plus patente qui se manifeste entre soi et les autres \u00eatres vivants. Le r\u00e8gne animal a lieu, comme Mallarm\u00e9 disait de la nature. C\u2019est un monde en soi, ind\u00e9pendant de celui des hommes qui y font parfois de brusques intrusions et le consid\u00e8rent dans le vertige d\u2019une existence intraduisible. Cela m\u2019a rappel\u00e9 les mots de Plotin dont Jean-Christophe Bailly se sert dans un de ses textes sur les animaux : \u00ab toute vie est une pens\u00e9e plus ou moins obscure, comme la vie elle-m\u00eame \u00bb. Plotin dans son trait\u00e9 parle du souvenir qui surgit dans la contemplation d\u2019une \u00ab \u00e2me ant\u00e9rieure anim\u00e9e d\u2019une vie plus puissante qu\u2019elle \u00bb. Ces b\u00eates colonisant les reliefs semblent poser la m\u00eame question ou \u00eatre hant\u00e9es par ce myst\u00e8re qui est comme du familier sans forme : la source de leur \u00e9panouissement, le lieu de leur g\u00e9n\u00e9ration.<br \/>\nQuoi de plus ad\u00e9quat au fond que ce langage visuel m\u00eal\u00e9 peut-\u00eatre de chants, de musiques, de pr\u00e9mices d\u2019\u00e9criture pour dire ce sentiment d\u2019un d\u00e9chirement per\u00e7u dans son ambivalence, d\u2019une extraction d\u00e9cisive ?<br \/>\nLa r\u00e9partition sym\u00e9trique des figures le long de certaines galeries dans la perspective de passages m\u2019a sugg\u00e9r\u00e9 quelques r\u00e9flexions sur les V\u00e9nus et la grotte matrice que j\u2019ai griffonn\u00e9es dans la foul\u00e9e sur mon carnet. Tentatives d\u2019analyses sans doute un peu trop balis\u00e9es par les hypoth\u00e8ses courantes.<br \/>\nEnfin, ma r\u00e9sidence touche \u00e0 sa fin et d\u00e9j\u00e0 je commence \u00e0 faire des r\u00eaves pleins d\u2019appr\u00e9hension sur le coll\u00e8ge et les cours, redoutant la rentr\u00e9e, esp\u00e9rant un miracle qui me sortirait de l\u00e0. Bient\u00f4t je louerais mes heures \u00e0 je ne sais quelle usine chaotique. Je sens que la cavalcade des auroch, des chevaux et des rennes s\u2019\u00e9loigne derri\u00e8re la vitre avec tous ces lieux et ces gestes en lesquels je reconnais ma vie v\u00e9ritable. Ou c\u2019est moi qui m\u2019\u00e9loigne, emport\u00e9 par la vie comme un bateau qui s\u2019\u00e9loigne des c\u00f4tes. <\/p>\n<p>Te souhaite une bonne fin de vacances.<\/p>\n<p>JL, ao\u00fbt 2017 <\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Apr\u00e8s avoir visit\u00e9 l\u2019ann\u00e9e derni\u00e8re la r\u00e9plique de Chauvet, j\u2019ai profit\u00e9 ces derniers jours de ma r\u00e9sidence corr\u00e9zienne pour aller voir ce qu\u2019il en \u00e9tait de Lascaux dans sa derni\u00e8re reconstitution.<\/p>\n","protected":false},"author":5,"featured_media":6927,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_et_pb_use_builder":"","_et_pb_old_content":"","_et_gb_content_width":"","footnotes":""},"categories":[1],"tags":[],"class_list":["post-6926","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-non-classe"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/6926","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/users\/5"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=6926"}],"version-history":[{"count":2,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/6926\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":6929,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/6926\/revisions\/6929"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/media\/6927"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=6926"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=6926"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=6926"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}