{"id":6931,"date":"2017-11-06T11:38:20","date_gmt":"2017-11-06T10:38:20","guid":{"rendered":"http:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/?p=6931"},"modified":"2017-11-06T11:39:06","modified_gmt":"2017-11-06T10:39:06","slug":"marine-joatton-derives-a-partir-de-quelques-tableaux-de","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/marine-joatton-derives-a-partir-de-quelques-tableaux-de\/","title":{"rendered":"Marine Joatton (d\u00e9rives \u00e0 partir de quelques tableaux de)"},"content":{"rendered":"<p>Tout \u00e0 l\u2019heure vous teniez le bol dans les mains, goutant la chaleur et les rugosit\u00e9s glac\u00e9es de son vernis. La boisson venait r\u00e9conforter un peu la confusion dans laquelle vous plongeaient des pens\u00e9es m\u00eal\u00e9es rayant la surface de votre conscience comme le vol d\u2019une nu\u00e9e de chauve-souris.<!--more--> Vous l\u2019aviez pos\u00e9 de c\u00f4t\u00e9 entre deux piles de livres et de carnets. Et puis des mouvements pour d\u2019autres bricolages, aller \u00e9clairer ou \u00e9teindre, prendre une veste\u00a0: le paysage du bureau vu de loin. Il vous semble que celui qui n\u2019\u00e9tait tout \u00e0 l\u2019heure qu\u2019au service de vous-m\u00eame, \u00e0 peu pr\u00e8s invisible dans son usage, maintenant vous regarde dans un m\u00e9lange de distance et de proximit\u00e9. Autour de lui s\u2019enrobe tout l\u2019espace et le temps qu\u2019un \u00eatre peut convoquer ou affronter.<br \/>\nVous vous souvenez comme Giacometti s\u2019\u00e9tonnait dans ses moments d\u2019extr\u00eame acuit\u00e9 qu\u2019une t\u00eate confront\u00e9e \u00e0 l\u2019espace qui la mettait en perspective ne se retrouve pas r\u00e9duite en miettes, broy\u00e9e, \u00e9cras\u00e9e sous sa pression. L\u2019\u00eatre &#8211; personne, cr\u00e2ne, pomme ou pierre &#8211; manifeste une forme de volont\u00e9 sans geste ni mot, tr\u00e8s primitive, qui touche \u00e0 ce que le moindre amas mol\u00e9culaire dans sa structure, sa r\u00e9sistance, produit de n\u00e9guentropie. Ainsi la mati\u00e8re \u00e0 sa vie. Sa vie toute enti\u00e8re dans sa r\u00e9sistance \u00e0 l\u2019effacement, \u00e0 l\u2019an\u00e9antissement. Giacometti parlait d\u2019une tension, \u00ab\u00a0une violence extr\u00eamement contenue\u00a0\u00bb par laquelle chaque chose conqu\u00e9rait sa place dans l\u2019espace. Schopenhauer parle de \u00ab\u00a0volont\u00e9s\u00a0\u00bb.<br \/>\nDans un soudain effet de retour, semblable \u00e0 celui de la chauve-souris captant un autre passager de la nuit dans ses radars, le bol affirme qu\u2019il est, dans tout le vertige que \u00e7a convoque. Comme un arbre que soudain l\u2019on consid\u00e8re, comme toute chose que l\u2019on d\u00e9tache du fond. <\/p>\n<p>Les \u0153uvres les plus humbles produisent parfois cette forme d\u2019aura, ce pouvoir de \u00ab\u00a0lever les yeux\u00a0\u00bb, de \u00ab\u00a0r\u00e9pondre d\u2019un regard\u00a0\u00bb, comme l\u2019\u00e9crit Walter Benjamin. Alors, dit-il, la chose \u00ab\u00a0nous entraine tout d\u2019abord vers le lointain\u00a0; son regard r\u00eave, nous attire dans son r\u00eave\u00a0\u00bb.<br \/>\nA still life, ein stillleben &#8211; une vie muette, calme ou silencieuse, une vie immobile, comme l\u2019Anglais et l\u2019Allemand le disent mieux que notre \u00ab\u00a0nature morte\u00a0\u00bb, exhale des objets. Ils se tiennent dans leur espace, vous plongeant dans l\u2019ab\u00eeme de leur tranquille dignit\u00e9, de leur fa\u00e7on m\u00e9lancolique et souveraine d\u2019\u00eatre qui, form\u00e9 dans le souvenir de l\u2019animal et de l\u2019humain, a l\u2019impassibilit\u00e9, la s\u00e9r\u00e9nit\u00e9 d\u2019une chose immortelle\u00a0: nous passons, eux restent. Nous ne serons bient\u00f4t pour eux que souvenirs, traces laiss\u00e9es par des gestes r\u00e9p\u00e9t\u00e9s et affectant les formes. Ainsi, dans leur immobilit\u00e9 m\u00eame, ressemblent-ils \u00e0 ces \u00eeles ou ces quais qu\u2019on voit s\u2019\u00e9loigner \u00e0 l\u2019arri\u00e8re d\u2019un bateau sans savoir lequel se s\u00e9pare de l\u2019autre. Chaque point fixe nous r\u00e9v\u00e8le le mouvement sournois, la d\u00e9rive qui nous emporte lentement hors de la sc\u00e8ne qu\u2019ils continuent de veiller. Ce qui semblait jusqu\u2019alors partager votre espace trahit quand la route fourche la solidarit\u00e9 que l\u2019on pr\u00e9jugeait.<br \/>\nSans doute est-ce le temps, ce temps autre dans lequel elles existent et dont nous avons l\u2019intuition que les choses nous retournent alors dans le bloc de pr\u00e9sence fragile qu\u2019elles font. <\/p>\n<p>Derri\u00e8re la vitre, la paroi de grillages ou de fosses, les barri\u00e8res, les animaux des zoos, tout enrob\u00e9s encore du souvenir d\u2019un monde auquel ils r\u00e9pondent par tout leur corps, tout leur \u00eatre et auquel ils ont \u00e9t\u00e9 arrach\u00e9s, ont quelque chose d\u2019une anomalie, d\u2019une irr\u00e9gularit\u00e9. Ils sont \u00e9trangers \u00e0 l\u2019espace qu\u2019on leur impose, \u00e0 ce contrat de visibilit\u00e9, cette relation \u00e0 laquelle on les oblige. Leur vie vraie coure loin d\u2019eux, loin des corps qu\u2019ils laissent errer sous nos regards. Un violon slave pleure autour d\u2019eux son exil, sa m\u00e9lancolie.<br \/>\nCeux qui en firent les motifs de chevauch\u00e9es fabuleuses sur les parois des grottes de Chauvet, de Lascaux sans doute reconnaissaient-ils en eux une ant\u00e9riorit\u00e9 myst\u00e9rieuse qui les faisaient solidaires de l\u2019\u00e9tendue sauvage en laquelle eux-m\u00eames sinuaient, mais moins fluidement, sans la m\u00eame \u00e9vidence. Avec le sentiment d\u2019en \u00eatre devenus \u00e9trangers. Sans doute ils consid\u00e9raient avec des sentiments m\u00eal\u00e9s et contradictoires cette solidarit\u00e9 intime fascinante, sans discours ni justification, des b\u00eates avec le fond d\u2019un monde dont il leur semblait d\u00e9j\u00e0 qu\u2019ils ne pratiquaient jamais que la surface. Sans doute c\u2019est cette m\u00eame impression qui justifie autant les cultes que la violence auxquels nous les soumettons encore. <\/p>\n<p>Ainsi allons-nous, exil\u00e9s hors d\u2019un \u00e9tat de nature bien heureux comme le fantasmait Rousseau ou Thomas More avant lui, comme expuls\u00e9s du giron maternel, vou\u00e9s \u00e0 l\u2019errance intranquille de condamn\u00e9s au d\u00e9sert qui s\u2019inventent des histoires pour d\u00e9tourner la folie. Les hommes ont cela de commun de toute \u00e9poque et partout sur le globe d\u2019\u00eatre des faiseurs d\u2019histoires\u00a0; autour de grands feux, de foyers presque \u00e9teints, dans des rondes bruyantes, \u00e0 l\u2019envers sous des abris rocheux, dans des discours ou des objets. Les tableaux et les sculptures que nous faisons sont comme des embarcations que l\u2019on pousse \u00e0 rebours du courant, vou\u00e9s comme ces objets qui ont gard\u00e9 la trace de la main de leur propri\u00e9taire \u00e0 t\u00e9moigner de nous, collectivement ou individuellement. Apr\u00e8s que vous vous y soyez remu\u00e9 avec passion et acharnement, comme dans l\u2019amour, il arrive un temps o\u00f9 ils retiennent votre geste et vous retournent un regard silencieux. Par une fa\u00e7on du temps l\u2019\u0153uvre est loin d\u00e9j\u00e0 de vos attentions, non plus soumise \u00e0 vos efforts et vos projections maladroites mais d\u00e9tentrice d\u2019une volont\u00e9 propre. De cette volont\u00e9 elle d\u00e9duit son espace.<br \/>\nL\u2019artiste lui-m\u00eame \u00e0 ce stade doute-il probablement d\u2019avoir \u00e9t\u00e9 compl\u00e8tement l\u2019auteur de ce qu\u2019elle fait advenir. Un animal ou un objet perce l\u2019\u00e9vidence dans laquelle tout n\u2019est jamais qu\u2019ind\u00e9termin\u00e9 et vaguement m\u00eal\u00e9 pour affirmer derri\u00e8re la vitre de son espace-temps propre sa pr\u00e9sence singuli\u00e8re. Il se peut qu\u2019au lieu d\u2019un bol ou un arrangement de bouteilles comme dans l\u2019atelier de Morandi ce soit un dessin ou une peinture de Marine Joatton. Ou m\u00eame une plante. On les dirait coloniaires \u00e0 la fa\u00e7on du corail, poussant en plusieurs endroits des figures surgies d\u2019un m\u00eame principe. \u00c9laborant leur monde. Comme aux parois des grottes magdal\u00e9niennes un palimpseste o\u00f9 diverses formes s\u2019essaient, se relancent, se montant par-dessus, se combinant. Des figures s\u2019entrem\u00ealent ou s\u2019expulsent de l\u2019illisible, digressent.<br \/>\nIl y a 30 000 ans au moins on a pass\u00e9 des bouches qui s\u2019ouvraient de la terre. On est rentr\u00e9 dans le dedans du monde o\u00f9 la pierre fait comme des organes, des muqueuses, o\u00f9 chaque pas est redit dans l\u2019obscurit\u00e9 par la voute qui le veille. On sentait peut-\u00eatre les mouvements laiss\u00e9s par l\u2019eau il y a des mill\u00e9naires et le temps tourbillonnant dans les vastes galeries. S\u2019y accrochaient encore dans les reliefs patin\u00e9s le dos ou la croupe d\u2019une b\u00eate mal finie, des fentes durcies rappelant celle des femmes. Il n\u2019\u00e9tait pas impossible &#8211; et peut-\u00eatre l\u2019a-t-on pens\u00e9 alors &#8211; que dans ces h\u00e9t\u00e9rotopies se r\u00eavent d\u2019abord les vies qui peuplaient le dehors. Que chaque chose dans ce corps de nuit d\u2019abord mod\u00e8le ses contours, prenne forme, se d\u00e9termine comme un f\u0153tus dans le secret des m\u00e8res avant de prendre place dans les plis de l\u2019existence commune. Chaque trac\u00e9 sur la paroi alors inscrit la figure qui est pass\u00e9e en t\u00eate par une m\u00e9moire pareille \u00e0 celle qui dans l\u2019\u0153il fixe chaque chose hors du mouvement par lequel elle s\u2019introduit. Un mouvement quand m\u00eame fait peut-\u00eatre d\u2019intentions et de ressouvenirs, de notre mouvement propre, de notre \u0153il, l\u2019hyst\u00e9rise encore dans son immobilit\u00e9 d\u2019image. Des chevaux, des bisons, des aurochs ou des vaches, des \u00eatres m\u00eames que l\u2019on ne sait pas nommer vous regardent depuis leur monde et de toute leur v\u00e9rit\u00e9. Comme sans doute quelque chose sans visage regarde depuis les visc\u00e8res que sondent les oracles, dans le marc de caf\u00e9 ou les frondaisons des arbres et le changement de l\u2019air juste avant l\u2019orage. Comme un m\u00e9lange fait de temps, d\u2019une \u00e9poque, de voix \u00e9touff\u00e9es, d\u2019amours et d\u2019aversions, de tournures de phrases, de complicit\u00e9s et de ranc\u0153urs, de musiques et de peurs, de faims, de tout ce qui fit une vie dont la langue s\u2019est perdue et dont les \u00e9lans se sont faits opaques regarde depuis les photographies des albums de famille dont il se peut que certaines nous aient pris pour objet alors que nous \u00e9tions un autre. L\u2019espace et le temps autour d\u2019elles se creuse, produit des d\u00e9pressions \u00e0 la fa\u00e7on de la nuit qui mange nos pieds hors du halo des lampes dans les conduits des grottes ou de ces fosses qui entourent et isolent d\u2019une dimension de plus les animaux qui tournent dans des faux paysages dans nos vivariums, dans nos zoos ou \u00e0 peu pr\u00e8s nulle part. Une gouache en grisaille comme jadis un pastel l\u00e8ve un regard qui traverse l\u2019\u00e9paisseur de son lieu en nous disant ses r\u00e8gles. Dans leur monde les \u00eatres ne s\u2019individuent jamais tout \u00e0 fait, ainsi ne meurent-ils vraiment que quand toute leur esp\u00e8ce s\u2019\u00e9teint. \u00ab\u00a0Peut-\u00eatre, hasardait Rilke en r\u00eavant les sculptures de Rodin, les premi\u00e8res idoles furent-elles des mises en pratique de cette exp\u00e9rience, des tentatives de former, \u00e0 partir de l\u2019humain et de l\u2019animal que l\u2019on voyait, un \u00eatre qui, lui, \u00e9tait immortel\u00a0: une chose.\u00a0\u00bb Il n\u2019est dans le pouvoir du bol ni d\u2019infirmer, ni de confirmer, seulement de nous attirer \u00e0 lui, se dressant sans geste depuis un lointain qui se signale \u00e0 travers lui. \u00a0<\/p>\n<p>le site de <a href=\"http:\/\/www.joatton.com\/\">Marine Joatton.<\/a><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Tout \u00e0 l\u2019heure vous teniez le bol dans les mains, goutant la chaleur et les rugosit\u00e9s glac\u00e9es de son vernis. 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