{"id":6960,"date":"2018-04-18T21:52:57","date_gmt":"2018-04-18T20:52:57","guid":{"rendered":"http:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/?p=6960"},"modified":"2018-05-17T20:06:21","modified_gmt":"2018-05-17T19:06:21","slug":"plaidoyer-pour-les-friches","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/plaidoyer-pour-les-friches\/","title":{"rendered":"plaidoyer pour les friches"},"content":{"rendered":"<p>Il faut dire que je me projetais ais\u00e9ment, enfant, dans les illustrations trembl\u00e9es des Petit Nicolas quand un petit groupe se r\u00e9unissait apr\u00e8s l&rsquo;\u00e9cole dans un terrain vague au milieu des herbes hautes et des roues de v\u00e9lo tordues pour jouer \u00e0 tracer la route dans une carcasse de voiture affaiss\u00e9e.<!--more--> J&rsquo;ignorais bien volontiers moi-m\u00eame, et sans difficult\u00e9s, l&rsquo;immobilit\u00e9 des \u00e9paves et la tristesse morne de friches dans des r\u00eaveries qui me transportaient de mon bureau d&rsquo;\u00e9colier et de la salle de classe vers des contr\u00e9es pench\u00e9es o\u00f9 se vivaient en s&rsquo;inventant des aventures luxuriantes ou arides. Il ne me fallait pas bien plus qu&rsquo;un petit bout de terre sans usage, un rebord de toit dans l&rsquo;angle des fen\u00eatres ou quelques hautes branches pos\u00e9es dans le champ du regard pour m&rsquo;\u00e9vader. Et si doit se faire une distinction parmi les enfants de la cour, je ne d\u00e9rivais sur le bitume o\u00f9 avaient cours les parties de ballon ou de loup, les cris et les bousculades que pour \u00e9chouer mieux pr\u00e8s des bordures et des grillages, au pied des buissons, l\u00e0 o\u00f9 un creux de terre tass\u00e9e d\u00e9signait quelques activit\u00e9s moins tapageuses et plus obscures o\u00f9 gratter la poussi\u00e8re prenait des dimensions de chasses au tr\u00e9sor et o\u00f9 un trou dans la haie indiquait une planque. On y trafiquait des stylos ou des porte-clefs, on ouvrait des jouets cass\u00e9s pour exp\u00e9rimenter des montages \u00e9lectriques farfelus. C&rsquo;\u00e9taient l\u00e0 des beignets d&rsquo;horizons. Mais en v\u00e9rit\u00e9 ces d\u00e9laiss\u00e9s disponibles \u00e0 nos imaginaires appartenaient d\u00e9j\u00e0 \u00e0 un monde aboli et on n&rsquo;allait plus tellement dans les ann\u00e9es 80 jouer au terrain vague comme dans le Petit Nicolas, ni passer les palissades de planches pour trouver dans les abattis, les ferrailles et les ronces, \u00e0 l&rsquo;\u00e9cart de celui des parents et de la vie courante, l&rsquo;espace des aventures et des r\u00eaveurs. Et la nostalgie qui per\u00e7ait d\u00e9j\u00e0 des dessins de Semp\u00e9 \u00e9tait celle d&rsquo;un entre-deux marqu\u00e9 par la reconstruction d&rsquo;apr\u00e8s-guerre, r\u00e9sidus vou\u00e9s \u00e0 \u00eatre balay\u00e9s sous peu, marges vou\u00e9es \u00e0 \u00eatre reconquises, r\u00e9cup\u00e9r\u00e9es et aval\u00e9es par une fonction n\u00e9cessaire et le plan d&rsquo;urbanisme. Des chantiers gel\u00e9s, des \u00e9l\u00e9ments de mobilier urbain et des \u0153uvres d&rsquo;art public \u00e9taient d\u00e9tourn\u00e9s en terrain de jeux pour les trucks de nos skates, les pegs de nos BMX. Les sports de glisse que l&rsquo;on pratiquait alors t\u00e9moignaient d&rsquo;une forme de subversion dans l&rsquo;appropriation libre et l&rsquo;exploitation esth\u00e9tique pour ne pas dire chor\u00e9graphique de tout ce en quoi le free rider voyait un potentiel dynamique. Nos figures maladroites exhaussaient l&rsquo;ambivalence des formes. C&rsquo;\u00e9tait encore se montrer sensible aux contre-formes, \u00e0 l&rsquo;id\u00e9e d&rsquo;un envers et au jeu. Le romantisme adolescent avec l&rsquo;enfance qui s&rsquo;\u00e9tire se laisse attirer longtemps encore par ces lieux interlopes, affectionne ces recoins o\u00f9 se tenir \u00e0 l&rsquo;\u00e9cart des rues pi\u00e9tonnes et de la geste qu&rsquo;elles induisent pr\u00e9vient un temps encore de la normalisation qui guette. Et derri\u00e8res les buissons desquels on sortait crasseux d&rsquo;avoir fouill\u00e9 la terre et pil\u00e9 des graines se fument les premi\u00e8res cigarettes, se volent les premi\u00e8res exp\u00e9riences. Dans les espaces r\u00e9siduels, les marges, sous les piles des ponts qui sont comme des replis depuis lesquels on per\u00e7oit la rumeur du monde qui va tout en s&rsquo;en tenant \u00e0 l&rsquo;\u00e9cart et comme dans l&rsquo;angle mort, invisibles, cal\u00e9s dans la terre encore, \u00e0 essayer la flamme d&rsquo;un briquet sur une bouteille de bi\u00e8re se partagent les derni\u00e8res arri\u00e8re-saisons. <em>On est all\u00e9s sous des ponts, \u00e0 l&rsquo;aplomb des piles robustes, dans l&rsquo;ombre du tablier l\u00e0 o\u00f9 l&rsquo;espace se resserre sur quelques m\u00e8tres de terre battue. Le temps \u00e9tait z\u00e9br\u00e9 du passage des voitures, on y grattait des signes sur le b\u00e9ton ou dans la terre en fumant incognito alors que nos corps courbaient le sol autour de quelques mots. On a fr\u00e9quent\u00e9 des plages qu&rsquo;on disait le bout du monde entre les rochers des digues \u00e0 coincer des bouteilles cul dans l&rsquo;eau qu&rsquo;on d\u00e9capsulait au briquet. Les crabes nous regardaient en coin, on en attrapait une et on buvait le ciel. Aussi les grottes qu&rsquo;on faisait dans la nuit \u00e0 br\u00fbler des palettes sur le sable humide, couch\u00e9s dans nos blousons. Le silence faisait une vo\u00fbte \u00e0 trois m\u00e8tres de nos rires. Et puis on a gliss\u00e9 nos mains dans des poches arri\u00e8re, nos regards dans d&rsquo;autres \u00e9chancrures. On a occup\u00e9 des chambres. On collait nos posters \u00e0 en faire les cr\u00e2nes de nos r\u00eaves d&rsquo;alors. On regardait passer les heures et on repliait les jambes sur l&rsquo;instant. C&rsquo;est dire ce qu&rsquo;on \u00e9tait au monde. Apr\u00e8s son livre sur la philosophie baroque et le pli, Deleuze avait re\u00e7u des lettres de surfeurs lui disant comme c&rsquo;\u00e9tait \u00e7a pour eux \u00e0 traverser des paysages dans leurs vans, planches sur le toit, rideaux s&rsquo;agitant aux fen\u00eatres pour aller dans les vagues : se glisser dans les plis du monde. On b\u00e2tissait des choses immenses en peu de gestes : des lieux du monde \u00e0 l&rsquo;\u00e9cart du monde. Notre place sur l&rsquo;\u00e9tendue. On s&rsquo;abritait dans les g\u00e9om\u00e9tries que dessinent les \u00e9toiles quand on les relie entre elles par-dessus un visage qui vous regarde de pr\u00e8s. Et puis on nouait nos doigts. On basculait le ciel.<\/em> Les sentiers qui bifurquent des all\u00e9es principales, percent les cl\u00f4tures et enjambent les parapets signalent dans les herbes us\u00e9es des chemins de traverse avec promesses \u00e0 l&rsquo;abri des regards, pincement de l&rsquo;interdit, exaltation. Ce sont comme ces r\u00eaveries dans l&rsquo;ennui, ces petites histoires en douce que l&rsquo;on arrache \u00e0 la monotonie des heures de cour. On s&rsquo;y retire comme on se d\u00e9gage d&rsquo;un mouvement pour mieux respirer, pour voir vrai hors du jeu. Pour se d\u00e9coller de l&rsquo;image du monde. Et comme toujours, c&rsquo;est par leur manque ou leur disparition, c&rsquo;est de voir chaque jour combattus, chass\u00e9s, entrav\u00e9s par la police contemporaine de la vie moderne, sinon les initiatives et tentatives de d\u00e9gagement qui laissent envisager un d\u00e9veloppement alternatif \u00e0 celui du plan, du moins plus sournoisement toutes les attitudes qui disconviendraient \u00e0 la norme, par des am\u00e9nagements sp\u00e9cifiques restreignant les usages de la ville qui r\u00e9v\u00e8lent combien ces latitudes naturelles, ces friches, la subversion minimale du laisser-aller nous sont n\u00e9cessaires, vitales. Au tout d\u00e9but des ann\u00e9es 60 d\u00e9j\u00e0, Guy Debord pouvait noter que \u00a0\u00bb la soci\u00e9t\u00e9 bureaucratique de la consommation commence \u00e0 modeler un peu partout son propre d\u00e9cor. \u00a0\u00bb C&rsquo;est-\u00e0-dire \u00e0 contraindre les usages, les esprits et les corps \u00e0 quelque ordre raisonnable fonctionnaliste normalisant les comportements et les aspirations. Par-dessus la communaut\u00e9 h\u00e9t\u00e9rog\u00e8ne des petites machines d\u00e9sirantes, pour reprendre la formule de Deleuze, la grande machine sociale avan\u00e7ait, comme une moissonneuse batteuse grignote l&rsquo;\u00e9tendue, pour assujettir le paysage en l&rsquo;objectivant, le normalisant, soumettant l&rsquo;espace commun \u00e0 une m\u00e9canique. Une pens\u00e9e du plan, projection de force d&rsquo;une id\u00e9e par-dessus ou en travers de la chair du r\u00e9el r\u00e9cuse l&rsquo;invisible et l&rsquo;obscur, le cach\u00e9 et le secret, la duplicit\u00e9 et r\u00e9clame une mise \u00e0 jour dans la clart\u00e9 raisonnable de tous les aspects de l&rsquo;existence et m\u00eame de ses supports. La pens\u00e9e \u00e9conomiste s&rsquo;\u00e9trangle de chaque parcelle non exploit\u00e9e, incapable de penser que ces respirations peuvent, doivent au contraire n&rsquo;\u00eatre pas exploit\u00e9es, mais cultiv\u00e9es. Les planificateurs et les capitaines d&rsquo;occasion du haut de leurs miradors cultivent une peur de l&rsquo;h\u00e9t\u00e9rog\u00e8ne et de l&rsquo;inconnu, des cr\u00e9ations du hasard ; ne jugent que par la neutralisation, l&rsquo;assainissement et la s\u00e9curit\u00e9. Celui qui r\u00eave r\u00e9anime les espaces et retrouve le g\u00e9nie des lieux ou l&rsquo;esprit des lieux, en exhale les charmes, l\u00e8ve les fant\u00f4mes, les surprises, les promesses. Et fl\u00e2nant, il restitue le caract\u00e8re mosa\u00efque, h\u00e9t\u00e9rog\u00e8ne de l&rsquo;habitat urbain.<br \/>\nChacun peut faire pour lui-m\u00eame la liste des lieux en lesquels une fois au moins il a reconnu quelque chose d&rsquo;h\u00e9t\u00e9rog\u00e8ne, une discontinuit\u00e9, une bulle ou une poche, une \u00eele \u00e0 m\u00eame d&rsquo;\u00eatre habit\u00e9e singuli\u00e8rement ou de susciter un d\u00e9collement local durant lequel il lui a \u00e9t\u00e9 possible de s&rsquo;absenter au monde ambiant, de s&rsquo;esquiver, de se retirer. Certains tiennent dans la doublure d&rsquo;un geste, une \u00e9clipse, d&rsquo;autres planent par-dessus des \u00e9tendues de for\u00eats ou dans l&rsquo;aura qui trouble la rencontre du ciel et de la mer. Ces lieux savent se retirer parfois dans la saveur d&rsquo;un moment pour que l&rsquo;on en perde l&rsquo;acc\u00e8s. Il m&rsquo;est arriv\u00e9 comme \u00e7a de retourner sur les traces d&rsquo;une paume de main que j&rsquo;avais ouvert en d\u00e9rivant dans une ville inconnue derri\u00e8res le secret de haies ou de palissades sans jamais en retrouver l&rsquo;acc\u00e8s. Je devais n&rsquo;en conserver alors m&rsquo;en retournant bredouille que le vague sentiment qui ne disait pas s&rsquo;il \u00e9tait comme on dit b\u00e2ti sur du solide ou n\u00e9 dans les d\u00e9tours productifs de mes r\u00eaveries de marcheurs. <\/p>\n<p>Le texte en italique a \u00e9t\u00e9 emprunt\u00e9 \u00e0 un article que j&rsquo;avais \u00e9crit en 2011 \u00e0 partir d&rsquo;une installation des fr\u00e8res Chapuisat. Le dessin est de Semp\u00e9.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Il faut dire que je me projetais ais\u00e9ment, enfant, dans les illustrations trembl\u00e9es des Petit Nicolas quand un petit groupe se r\u00e9unissait apr\u00e8s l&rsquo;\u00e9cole dans un terrain vague au milieu des herbes hautes et des roues de v\u00e9lo tordues pour jouer \u00e0 tracer la route dans une carcasse de voiture affaiss\u00e9e.<\/p>\n","protected":false},"author":5,"featured_media":6963,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_et_pb_use_builder":"","_et_pb_old_content":"","_et_gb_content_width":"","footnotes":""},"categories":[1],"tags":[],"class_list":["post-6960","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-non-classe"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/6960","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/users\/5"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=6960"}],"version-history":[{"count":3,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/6960\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":6982,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/6960\/revisions\/6982"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/media\/6963"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=6960"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=6960"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=6960"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}