{"id":6973,"date":"2018-05-15T10:20:52","date_gmt":"2018-05-15T09:20:52","guid":{"rendered":"http:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/?p=6973"},"modified":"2018-05-15T21:31:54","modified_gmt":"2018-05-15T20:31:54","slug":"florida-de-jean-dytar","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/florida-de-jean-dytar\/","title":{"rendered":"Florida, de Jean Dytar."},"content":{"rendered":"<p>On le sait pour suivre \u00e0 distance le travail d&rsquo;ann\u00e9es en ann\u00e9es, chacun des romans graphiques de Jean Dytar est le pr\u00e9cipit\u00e9 d&rsquo;un travail colossal. Travail de documentation, de recherches, d&rsquo;\u00e9criture \u00e0 la fois romanesque et graphique o\u00f9 rien n&rsquo;est laiss\u00e9 au hasard ou \u00e0 l&rsquo;approximation.<!--more--> Mais, si ce souci d&rsquo;\u00eatre au plus pr\u00e8s des sources, l&rsquo;exigence d&rsquo;\u00eatre le plus vraisemblable possible qui donne \u00e0 ses livres la densit\u00e9 th\u00e9orique de livres d&rsquo;historiens et de chercheurs l&rsquo;inscrit de fait dans le corpus des auteurs de bande dessin\u00e9e historique, nombreuses sont les pr\u00e9occupations, les attentions qui s&rsquo;entre m\u00ealent et d\u00e9bordent un simple int\u00e9r\u00eat disons documentaire ou universitaire. Chacun des projets en lesquels il s&rsquo;immerge, que ce soit Le sourire des marionnettes, Les visions de Bacchus ou Florida apparait d&rsquo;abord comme un prisme ou une entr\u00e9e particuli\u00e8re pour aborder la question de la repr\u00e9sentation, la fabrique des images au sens large du terme, et donc le syst\u00e8me symbolique par lequel, dans les infinies variantes des diff\u00e9rentes \u00e9poques et aires culturelles, nous appr\u00e9hendons le monde. A cet \u00e9gard, il n&rsquo;est pas insignifiant que ces livres soient publi\u00e9s dans la collection Mirages des \u00e9ditions Delcourt.  Car l&rsquo;usage des images apparait toujours comme un jeu auquel on se laisse prendre. Un feuilletage vertigineux auquel nos vies s&rsquo;arriment et peuvent tenter de se saisir, mais qui est aussi une illusion, une \u00e9laboration, le lieu de strat\u00e9gies et de manipulations. Ainsi, Florida pourrait \u00eatre, \u00e0 travers le r\u00e9cit biographique et historique qu&rsquo;il propose, d&rsquo;abord une r\u00e9flexion sur les cartes et m\u00eame, pour reprendre un titre de Michel Houellebecq, sur les rapports qu&rsquo;il y a entre \u00a0\u00bb la carte et le territoire \u00ab\u00a0, sinon, pour reprendre un titre de Michel Foucault, entre \u00a0\u00bb les mots et les choses \u00ab\u00a0. C&rsquo;est sans doute la premi\u00e8re dimension du livre, et les livres de l&rsquo;auteur en g\u00e9n\u00e9ral, la plus philosophique peut-\u00eatre. Celle du \u00a0\u00bb monde comme repr\u00e9sentation \u00a0\u00bb (Schopenhauer). Et on sait qu&rsquo;\u00e0 cet \u00e9gard, les cartes sont des objets \u00e9minemment politiques dans les projections qu&rsquo;elles adoptent et v\u00e9hiculent. Et celles de la vieille Europe t\u00e9moignent d&rsquo;une vision du monde d\u00e9ploy\u00e9 en th\u00e9\u00e2tre, d&rsquo;une conception ethno centr\u00e9e l\u00e9gitimant justement l&rsquo;expansion coloniale, le partage g\u00e9opolitique. C&rsquo;est que toute \u0153uvre est aussi une r\u00e9flexion critique sur son propre m\u00e9dium, ses propres moyens. Et Jean Dytar faisant ce que l&rsquo;on appelle un roman graphique ne peut faire abstraction de ce que c&rsquo;est que faire r\u00e9cit et ce que c&rsquo;est de faire image. Bien s\u00fbr, cela n&rsquo;a rien d&rsquo;une cueillette. Et il questionne ces syst\u00e8mes en en \u00e9laborant lui-m\u00eame. Tr\u00e8s finement la mati\u00e8re du r\u00e9cit se retourne sur elle-m\u00eame. Car Florida est le r\u00e9cit d&rsquo;un r\u00e9cit en lequel toute sorte de r\u00e9cits de diff\u00e9rentes focales s&#8217;embo\u00eetent. On pense incidemment \u00e0 la nouvelle d&rsquo;Adolfo Byo-Casares, L&rsquo;invention de Morel, qui joue de cet embo\u00eetement de r\u00e9cits et de comment, \u00e0 la mani\u00e8re de la fameuse histoire de la fille du potier Dibutade tra\u00e7ant sur le mur l&rsquo;ombre port\u00e9e de son amant promis \u00e0 p\u00e9rir \u00e0 la guerre racont\u00e9e par Pline, la repr\u00e9sentation se substitue \u00e0 la r\u00e9alit\u00e9, r\u00e9clamant m\u00eame la mort. Ainsi, les cartes se substituent aux territoires, les fen\u00eatres \u00e0 l&rsquo;exp\u00e9rience r\u00e9elle du dehors, et la gravure que fit Albrecht D\u00fcrer d&rsquo;un rhinoc\u00e9ros d&rsquo;apr\u00e8s r\u00e9cits et sans en avoir vu un lui-m\u00eame fera autorit\u00e9 longtemps apr\u00e8s que l&rsquo;animal r\u00e9el, import\u00e9 en Europe puisse parler de lui-m\u00eame. Et quand Jacques le Moy, principal protagoniste du r\u00e9crit de Jean Dytar, ne tient plus l&rsquo;\u00e9cart entre le visible et l&rsquo;invisible et tente par un ultime effort de soumettre la repr\u00e9sentation \u00e0 la sauvagerie du r\u00e9el qui peut \u00eatre alors qualifi\u00e9e \u00e0 cet endroit de v\u00e9rit\u00e9 il en paye le prix. D&rsquo;abord il ne pourra l&rsquo;achever, ensuite elle ne sera pas \u00e9dit\u00e9e, dans les deux sens que l&rsquo;Anglais donne \u00e0 ce mot : ni enregistr\u00e9e, ni publi\u00e9e. C&rsquo;est quelque part l&rsquo;histoire de Frenhofer \u00e0 son chef d&rsquo;\u0153uvre. Que l&rsquo;on pense encore \u00e0 Blast de Manu Larcenet qui est construit de mani\u00e8re similaire, t\u00e9moignant que rien d&rsquo;autre ne nous sera jamais accessible qu&rsquo;un r\u00e9cit dans ses rapports ambigus, lacunaires et d\u00e9li\u00e9s avec la r\u00e9alit\u00e9. L\u00e0 o\u00f9 des dessins d&rsquo;enfants color\u00e9s venaient percer le noir du r\u00e9cit de Larcenet en donnant \u00e0 voir et ressentir les d\u00e9charges qui fissurent la raison de son personnage principal, Jean Dytar joue de l&rsquo;\u00e9clat, usant d&rsquo;une trame inspir\u00e9e par ces lignes qui surimposent leur g\u00e9om\u00e9trie aux cartes (incidemment, la marque d&rsquo;une nouvelle trame, d&rsquo;un nouvel \u00e9cart de la r\u00e9alit\u00e9 \u00e0 l&rsquo;imagination et de l&rsquo;imagination \u00e0 la science). Le trauma, litt\u00e9ralement, ce pass\u00e9 enfoui qui affleure par moments saisi le dessinateur par l&rsquo;ancien cartographie qu&rsquo;il \u00e9tait, brise l&rsquo;illusion de ses dessins de fleurs comme le moi psychanalytique perce le sur-moi. Et c&rsquo;est par les successifs coups d&rsquo;attaque lanc\u00e9s par le monde et l&rsquo;insistance de sa femme que la protection illusoire \u00e0 laquelle Le Moy a confi\u00e9 sa vie sociale et intime se perce et que le r\u00e9cit s&rsquo;immisce puis d\u00e9borde dans l&rsquo;aveu de la peur, de la violence, dans la d\u00e9sillusion avou\u00e9e.<br \/>\nEnfin, se laisse entrevoir, dans l&rsquo;\u00e9paisseur des personnages, l&rsquo;attachement qu&rsquo;ils provoquent, leur complexit\u00e9 psychologique une autre strate du travail de Jean Dytar. Plus intime, et ici tr\u00e8s d\u00e9licate. La question du couple et des relations o\u00f9 la vie affective et sentimentale est souvent mise \u00e0 l&rsquo;\u00e9preuve des pressions de la vie sociale, o\u00f9 l&rsquo;engagement artistique creuse quelque chose d&rsquo;une ombre. Si les personnages de Florida n&rsquo;ont pas la texture de pantins simplement mis en sc\u00e8ne par les n\u00e9cessit\u00e9s d&rsquo;une histoire ou d&rsquo;un propos philosophique, c&rsquo;est qu&rsquo;ils laissent effleurer une complexit\u00e9 psychologique qui dit leur part d&rsquo;ambigu\u00eft\u00e9 et renvoi \u00e0 nos propres difficult\u00e9s \u00e0 tenir sous les feux crois\u00e9s de l&rsquo;intime et du collectif, du dedans et du dehors, du dicible et de l&rsquo;indicible. La qualit\u00e9 du dessin au pinceau, expressif, l&rsquo;usage de l&rsquo;aquarelle contribuent d&rsquo;ailleurs fortement \u00e0 incarner personnages et r\u00e9cits, leur donnant un souffle \u00e9pique ou romanesque teint\u00e9 de la m\u00e9lancolie des choses pass\u00e9es, d&rsquo;un monde perdu de rapports qui auraient pu \u00eatre diff\u00e9rents. A relire ces conqu\u00eates dans les mouvements de leur \u00e9poque, les int\u00e9r\u00eats divers et les rapports de force en jeu on se surprend \u00e0 imaginer une Floride d&rsquo;aujourd&rsquo;hui, un monde d&rsquo;aujourd&rsquo;hui qui aurait d\u00e9coul\u00e9 d&rsquo;autres gestes et d&rsquo;autres fa\u00e7ons, d&rsquo;autres r\u00e9cits. On mesure comme le geste et la parole nous engagent, les responsabilit\u00e9s qui sont les notre aussi. <\/p>\n<p><em>Jean Dytar, Florida, \u00e9ditions Delscourt Mirages, 2018.<\/em><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>On le sait pour suivre \u00e0 distance le travail d&rsquo;ann\u00e9es en ann\u00e9es, chacun des romans graphiques de Jean Dytar est le pr\u00e9cipit\u00e9 d&rsquo;un travail colossal. Travail de documentation, de recherches, d&rsquo;\u00e9criture \u00e0 la fois romanesque et graphique o\u00f9 rien n&rsquo;est laiss\u00e9 au hasard ou \u00e0 l&rsquo;approximation.<\/p>\n","protected":false},"author":5,"featured_media":6974,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_et_pb_use_builder":"","_et_pb_old_content":"","_et_gb_content_width":"","footnotes":""},"categories":[1],"tags":[],"class_list":["post-6973","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-non-classe"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/6973","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/users\/5"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=6973"}],"version-history":[{"count":2,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/6973\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":6976,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/6973\/revisions\/6976"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/media\/6974"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=6973"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=6973"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=6973"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}