{"id":6977,"date":"2018-05-17T09:56:07","date_gmt":"2018-05-17T08:56:07","guid":{"rendered":"http:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/?p=6977"},"modified":"2019-01-08T18:02:13","modified_gmt":"2019-01-08T17:02:13","slug":"gouter-les-images-mireille-blanc","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/gouter-les-images-mireille-blanc\/","title":{"rendered":"go\u00fbter les images, Mireille Blanc."},"content":{"rendered":"<p>On ne sait jamais bien dans quel archipel de r\u00e9alit\u00e9s les choses chaloupent. Ni auxquelles nous nous rendons successivement par paresse, \u00e9troitesse cognitive ou au gr\u00e8s de courants, de d\u00e9rives et par affinit\u00e9s personnelles. Mais chaque r\u00e9alit\u00e9 que nous nommons telle, c\u00e9dant sur le fait qu&rsquo;elle n&rsquo;est jamais qu&rsquo;une r\u00e9alit\u00e9 possible, avoue par l\u00e0 m\u00eame sa nature artefactuelle.<!--more--><br \/>\nIl se peut que certains, d\u00e9sireux de percer le voile, s&rsquo;engagent dans un travail de sondeur \u00e0 l&rsquo;instar de Giacometti s&rsquo;\u00e9loignant des recherches surr\u00e9alistes pour resserrer son attention sur la figure humaine, cherchant \u00e0 traverser les apparences pour atteindre quelque chose d&rsquo;une v\u00e9rit\u00e9 profonde de l&rsquo;\u00eatre. D&rsquo;autres, \u00e0 l&rsquo;exemple de Picasso, joueront sur le code lui-m\u00eame, c&rsquo;est-\u00e0-dire sur les mani\u00e8res de la repr\u00e9sentation, sa souplesse, sa plasticit\u00e9 justement. Et, quelque part, l&rsquo;acharnement que mettent les premiers \u00e0 percer la coque symbolique se transforme chez les seconds en autant de figures convulsives retourn\u00e9es sur elles-m\u00eames. Les mouvements d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9s de celui qui se d\u00e9bat avec ce qu&rsquo;il est sont d\u00e9tourn\u00e9s en une chor\u00e9graphie qui pourrait \u00eatre celle des mouches qui tournent et butent \u00e0 la vitre inlassablement sous des angles diff\u00e9rents. Ainsi se fait \u0153uvre en ses coups de boutoir et en ses contorsions. A la perspective r\u00e9pond alors un mouvement euristique, un d\u00e9ploiement de possibilit\u00e9s qui, ne pr\u00e9tendent \u00e0 aucune v\u00e9rit\u00e9 sinon celle, relative, de l&rsquo;inventivit\u00e9 plastique. <\/p>\n<p>Une grande partie de l&rsquo;histoire de l&rsquo;art du XX\u00e8me si\u00e8cle peut \u00eatre vue comme un balai de mouvements successifs de d\u00e9gagements, collectifs ou individuels. Si l&rsquo;art a souvent \u00e9t\u00e9 employ\u00e9 dans de nombreuses soci\u00e9t\u00e9s comme un outil de perp\u00e9tuation ou de reconduction garant de la transmission d&rsquo;un mod\u00e8le mythologique, s&rsquo;est op\u00e9r\u00e9 un d\u00e9collement, un schisme d\u00e8s le XIXe si\u00e8cle en Occident entre le politique, servi par un art d&rsquo;\u00c9tat et ce qui a \u00e9t\u00e9 d\u00e9sign\u00e9 comme Romantisme d&rsquo;abord, puis Modernit\u00e9 et Avant-garde, t\u00e9moignant d&rsquo;une autonomisation d&rsquo;un art qui n&rsquo;\u00e9tait ni de prestige, ni populaire, mais marqu\u00e9 par une volont\u00e9 active de se red\u00e9finir dans ses contours. Ainsi, ce fleurissement de groupes et de mouvements tirant profit des avanc\u00e9es pr\u00e9c\u00e9dentes pour les radicaliser ou les d\u00e9tourner, se les approprier en les revisitant, ou s&rsquo;y opposer. Dans une certaine mesure les abstractions g\u00e9om\u00e9triques et lyriques des ann\u00e9es 20 marquent un mouvement pour se d\u00e9gager d&rsquo;une certaine emprise de la figuration, certaines tendances sensualistes trouvant leur justification dans un rejet des froideurs math\u00e9matiques, le pop art et l&rsquo;hyperr\u00e9alisme r\u00e9pondant \u00e0 une effusion mati\u00e9riste et lyrique\u2026 chaque tendance aspirant un temps ses d\u00e9fenseurs, praticiens et th\u00e9oriciens pour justifier d&rsquo;une l\u00e9gitimit\u00e9 esth\u00e9tique et \u00e9thique. Et ce n&rsquo;est l\u00e0 pas seulement une histoire de formes, mais \u00e9galement, \u00e0 travers elles, une fa\u00e7on de configurer l&rsquo;expression, de s&rsquo;engager dans des mondes. Malgr\u00e9 la cohabitation actuelle des genres, des formes et des esth\u00e9tiques qui caract\u00e9rise l&rsquo;art contemporain dans sa diversit\u00e9, des mouvements se font qui, de la m\u00eame mani\u00e8re que les arrangements et les sonorit\u00e9s pour la musique, datent et ringardisent ce qui les pr\u00e9c\u00e8de alors m\u00eame qu&rsquo;ils ont recours \u00e0 la reprise, la citation et la r\u00e9interpr\u00e9tation. Sans cesse de micro-d\u00e9calages actualisent les motifs, indiquent une l\u00e9g\u00e8re et n\u00e9anmoins signifiante modification de posture, de nouvelles ou d&rsquo;autres fa\u00e7ons de faire, de sentir et d&rsquo;autres perspectives. Parmi ceux-ci, la r\u00e9cup\u00e9ration ou l&rsquo;int\u00e9gration de certaines formes ou esth\u00e9tiques populaires revaloris\u00e9es, \u00e0 la mani\u00e8re des ready-made duchampiens, d&rsquo;\u00eatre d\u00e9plac\u00e9s et r\u00e9appropri\u00e9s, c&rsquo;est-\u00e0-dire consid\u00e9r\u00e9s depuis le dehors. Ainsi, les peintures \u00e9paisses pour ne pas dire crouteuses d&rsquo;Eug\u00e8ne Leroy saisissent par leur \u00e9tranget\u00e9 rustre dans les salles d&rsquo;un mus\u00e9e ou d&rsquo;un centre d&rsquo;art quand dans le contexte d&rsquo;un vide grenier, c&rsquo;est sous le qualificatif p\u00e9joratif de croutes qu&rsquo;on les d\u00e9daignerait. Ainsi des publicit\u00e9s et des comics r\u00e9cup\u00e9r\u00e9s par le pop art pour \u00eatre transfigur\u00e9s.<br \/>\nLes peintures de Mireille Blanc, dans cette perspective, peuvent faire l&rsquo;effet de pieds dans le plat. Non contente de se r\u00e9inscrire dans une pratique dite de chevalet et de peinture \u00e0 l&rsquo;huile sur toile, consid\u00e9r\u00e9s comme des st\u00e9r\u00e9otypes posturaux, elle r\u00e9inscrit dans sa pratique une forme de pittoresque populaire en prenant pour sujet des objets kitchs ou sentimentaux glan\u00e9s dans des vide greniers. En outre, la facture de ses tableaux, loin des s\u00e9ductions glac\u00e9es du pop, de la d\u00e9saffection ou d\u00e9sincarnation de certaines tendances d&rsquo;un art proche du design, affectionne les teintes rabattues et une mati\u00e8re cr\u00e9meuse, voir emp\u00e2t\u00e9e qui pourraient \u00eatre les caract\u00e9ristiques arch\u00e9typales de la peinture d&rsquo;amateur telle qu&rsquo;on en trouve justement sous les tables des brocantes. Murielle Blanc ne r\u00e9habilite pas le kitch et la croute avec le mouvement de recul de l&rsquo;ironie ou du cynisme, avec la distance de celui ou celle qui joue sans s&rsquo;impliquer ni se salir les mains. En n&rsquo;en parle pas de loin. Et, bien qu&rsquo;elle constitue tableau apr\u00e8s tableau une sorte d&rsquo;inventaire de formes et textures, son travail n&rsquo;a pas la distance, la neutralit\u00e9 d\u00e9saffect\u00e9e du relev\u00e9 scientifique. Au contraire, elle travaille la mati\u00e8re picturale dans une forme d&rsquo;affinit\u00e9 avec ses sujets, incarnant dans des textures cr\u00e9meuses les vernis et engobes de bibelots, le nappage de p\u00e2tisseries dont on ne sait si elles ne sont pas au fond un pr\u00e9texte \u00e0 peindre justement de cette mani\u00e8re dans une sorte de jeu sur la mat\u00e9rialit\u00e9 et la mim\u00e9sis. C&rsquo;est autre chose qu&rsquo;une posture intellectuelle dont il s&rsquo;agit, autre chose que la simple illustration d&rsquo;un discours sur l&rsquo;art et un jeu de positionnement th\u00e9orique. C&rsquo;est \u00e0 la fois plus compliqu\u00e9 et plus simple.<br \/>\nA y regarder de plus pr\u00e8s, ce ne sont pas les objets, les fragments de corps, les textiles qui sont peints, mais des images d\u00e9j\u00e0. Toute sortes d&rsquo;indices, du scotch peint \u00e0 l&rsquo;effet de flash avec surexposition et ombre port\u00e9e viennent indiquer qu&rsquo;il s&rsquo;agit de l&rsquo;image d&rsquo;une image, tout comme l&rsquo;on pourrait dire l&rsquo;image d&rsquo;une sensation ou un souvenir &#8211; un flash.<br \/>\nC&rsquo;est \u00e0 plusieurs niveaux que les images rel\u00e8vent alors de l&rsquo;intime. Par ce dont elles t\u00e9moignent de petits mondes domestiques, objets affectifs, moments, comme l&rsquo;on aime assembler pr\u00e8s de soi \u00e0 la mani\u00e8re de petits autels pa\u00efens figurines et cartes, bibelots, vieux jouets, mais aussi \u00e0 la fa\u00e7on des t\u00e9moignages de notre propre pass\u00e9 serr\u00e9s comme talismans dans des albums. Et ce qui les trouble c&rsquo;est une forme de m\u00e9lancolie propre aux images dont on pourrait dire alors qu&rsquo;elles sont des sortes de pr\u00e9sences fantomatiques, des nuages ph\u00e9nom\u00e9nologiques en lesquels les objets laissent apparaitre leur nature \u00e9quivoque, feuillet\u00e9e, faits d&rsquo;\u00e9manations tout autant que de projections. Car il ne s&rsquo;agit jamais de peindre les choses m\u00eames, mais comment elles nous apparaissent &#8211; les rapports que nous entretenons avec elles. Peindre est alors une mani\u00e8re de r\u00e9pondre \u00e0 ce qui trouble et excite l&rsquo;app\u00e9tit des yeux. Le mot de go\u00fbt s&rsquo;avance alors dans toutes ses nuances, esth\u00e9tiques, subjectives, gustatives. Et l&rsquo;on peut se demander ce que c&rsquo;est alors que go\u00fbter. Non pas se nourrir, ni ingurgiter, mais avancer, venir \u00e0 une \u00e9manation par un des sens, sinon le sens qui implique le plus puisqu&rsquo;il marque une incorporation (il ne s&rsquo;agit pas de humer, de voir, ni d&rsquo;effleurer). Ce qui est accueilli n&rsquo;est pas intellectualis\u00e9 ou pens\u00e9 ou r\u00e9fl\u00e9chi, mais appr\u00e9ci\u00e9 de mani\u00e8re sensible ou sensuelle pour sa ou ses textures, les stimuli qu&rsquo;il provoque, la ou les saveurs qu&rsquo;il offre \u00e0 exp\u00e9rimenter et appr\u00e9cier. On connait la phrase de Renoir disant avec la malice de l&rsquo;\u00e9tymologie qu&rsquo;il aimait avec son pinceau. Peindre a alors quelque chose de ce toucher \u00e0 distance qui caract\u00e9rise l&rsquo;aptique. C&rsquo;est une mani\u00e8re de go\u00fbter ce qui rel\u00e8ve \u00e0 la fois du mauvais go\u00fbt social et du tendre, du nostalgique en lesquels nos vies sont prises. Alors ce pourrait \u00eatre cela ce que fait Mireille Blanc : r\u00e9pondre aux injonctions contre la compromission de l&rsquo;art contemporain aux arts populaires ou na\u00effs, c&rsquo;est-\u00e0-dire op\u00e9rer un travail de d\u00e9construction, et ce faisant perp\u00e9tuer cet inlassable mouvement par lequel l&rsquo;art se d\u00e9gage sans cesse de lui-m\u00eame pour se r\u00e9inventer ou se retrouver. <\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>On ne sait jamais bien dans quel archipel de r\u00e9alit\u00e9s les choses chaloupent. Ni auxquelles nous nous rendons successivement par paresse, \u00e9troitesse cognitive ou au gr\u00e8s de courants, de d\u00e9rives et par affinit\u00e9s personnelles. 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