{"id":6984,"date":"2018-06-26T09:04:56","date_gmt":"2018-06-26T08:04:56","guid":{"rendered":"http:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/?p=6984"},"modified":"2018-06-26T09:05:51","modified_gmt":"2018-06-26T08:05:51","slug":"marie-claire-mitout-les-plus-belles-heures","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/marie-claire-mitout-les-plus-belles-heures\/","title":{"rendered":"Marie-claire Mitout, les plus belles heures"},"content":{"rendered":"<p>Vous passez devant les choses, glissez \u00e0 la surface. Une mer. Un oc\u00e9an. Tout vous d\u00e9passe, en \u00e9tendue comme en profondeur. L&rsquo;art est comme la vie, l&rsquo;amour, l&rsquo;autre et ces quelques choses qui, m\u00eame dans la proximit\u00e9, m\u00eame dans l&rsquo;intimit\u00e9 vous restent inabordables. Tout.<!--more--> Sous les yeux les touches et les couleurs, les figures et les accords, les motifs, un personnage qui est assis, pensif, depuis la fragilit\u00e9 mate d&rsquo;une gouache, une sc\u00e8ne dans un jardin, une chambre, un tableau m\u00eame, dans cette esp\u00e8ce de clin d&rsquo;\u0153il et de connivence qu&rsquo;instaure l&rsquo;image dans l&rsquo;image. A port\u00e9e de main, tout vous regarde de loin dans l&rsquo;horizon de votre propre regard. La vue t\u00e2te son impuissance, plus tragique encore que celle des mains. Les yeux fouillent le vide sans rien avaler, comme les amants se cherchent.<br \/>\nAu contraire des choses de la vie qui adviennent continuellement dans la succession des moments et leur mouvement on pourrait s&rsquo;attarder \u00e0 l&rsquo;immobilit\u00e9 d&rsquo;une image et la sonder comme la boire. Tenter de la saisir dans la m\u00e9moire et dans le corps dans tout ce qu&rsquo;elle met en jeu, dans tout ce qu&rsquo;elle convoque, dans ce qu&rsquo;elle manifeste et ce qu&rsquo;elle raconte. Mais si cela d\u00e9j\u00e0 seulement \u00e9tait possible, l&rsquo;\u0153il sollicit\u00e9 au-del\u00e0 de l&rsquo;image r\u00e9pond ailleurs d&rsquo;un \u00e9cho, se perd en un tumulte d&rsquo;appels, de conversations et de silences. Un paysage se d\u00e9ploie qu&rsquo;il ne peut ignorer. Au-del\u00e0 du regard. Plusieurs centaines d&rsquo;images, comme autant de sir\u00e8nes, affolent le gouvernail mental, offrant autant de points d&rsquo;entr\u00e9e dans ce vaste ensemble et autant de perspectives. Les voix passent les unes par-dessus les autres, percent le tumulte, sont reprises. Une vie ne se laisse pas si ais\u00e9ment saisir. L&rsquo;immobilit\u00e9 \u00e9chappe dans la multiplicit\u00e9. En v\u00e9rit\u00e9 se joue l\u00e0 quelque chose de semblable \u00e0 cette carte qu&rsquo;imagine Borges dans une de ses nouvelles et qui, dans son souci d&rsquo;exactitude, atteint aux dimensions de l&rsquo;\u00e9tendue r\u00e9elle qu&rsquo;elle recouvre. L&rsquo;\u0153uvre totale aurait l&rsquo;envergure et la complexit\u00e9 d&rsquo;une vie, et une vie enti\u00e8re serait n\u00e9cessaire \u00e0 seulement la parcourir. L\u00e0 o\u00f9 l&rsquo;arbre se tient dans le temps, depuis son immobilit\u00e9, se liant \u00e0 son milieu, que pouvons-nous saisir dans notre mobilit\u00e9 et notre bri\u00e8vet\u00e9 ? Alors les larmes viennent que toute l&rsquo;\u00e2me s&rsquo;affronte \u00e0 quelque chose qui tout \u00e0 la fois \u00e9chappe et impose une but\u00e9e. Le beau d\u00e9sesp\u00e8re, \u00e9crivait Val\u00e9ry. Sans doute cette impuissance qualifie le vertige auquel le d\u00e9sir s&rsquo;aiguise de n&rsquo;\u00eatre jamais satisfait. Il faut reprendre : c&rsquo;est comme \u00e0 la fen\u00eatre d&rsquo;un train, sur le si\u00e8ge passager d&rsquo;une voiture, chaque image \u00e0 peine form\u00e9e est chass\u00e9e par celle qui vient et en aspire au-dedans l&rsquo;\u00e9cho. L&rsquo;ensemble ne se laisse pas embrasser. L&rsquo;\u0153il passe de l&rsquo;une \u00e0 l&rsquo;autre dans un app\u00e9tit qui ressemble \u00e0 une fuite d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9e, pareil \u00e0 ces insectes qui buttent \u00e0 la vitre des apr\u00e8s-midi entiers. On sent bien que nommer et d\u00e9crire c&rsquo;est encore se tenir \u00e0 la surface. Travail de commentateur, dit Benjamin, quand le critique s&rsquo;affronte \u00e0 l&rsquo;\u00e9nigme du vivant.<br \/>\nChaque tableau, comme une station, n&rsquo;est-il pas pourtant une tentative de faire \u00e9chapper au courant des heures celles-l\u00e0 plus significatives que d&rsquo;autres dont l&rsquo;\u00e9paisseur singuli\u00e8re n\u00e9cessite qu&rsquo;on les consid\u00e8re et qu&rsquo;on les retourne sur elles-m\u00eames comme pour se donner soi-m\u00eame \u00e0 lire \u00e0 sa propre vie ? Chaque page des plus belles heures n&rsquo;est-elle pas la balise ou le n\u0153ud d&rsquo;un travail de m\u00e9moire ? Et si l&rsquo;histoire n&rsquo;est jamais que ce que le pr\u00e9sent reconfigure sans cesse pour se donner sens dans les deux sens du terme, c&rsquo;est-\u00e0-dire signification et perspective, ce qui ne pourrait \u00eatre qu&rsquo;une tentative d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9e de consigner et retenir ce qui va et s&rsquo;estompe dans le sillage de vivre devient finalement ce r\u00e9cit illustr\u00e9 par lequel la vie se double. Chaque sc\u00e8ne, chaque tableau alors tout \u00e0 la fois vient toucher au plus intime de la vie priv\u00e9e, ouvrant une fen\u00eatre sur des moments sans publics o\u00f9 les pens\u00e9es, les ressentis se m\u00ealent aux reconstitutions et \u00e9chappe dans le r\u00e9cit, ses d\u00e9ploiements, ses trappes, ses fictions. L&rsquo;ensemble tiendrait de ces galeries dans les cavernes aux parois desquelles d\u00e9posent des r\u00e9cits, animaux affront\u00e9s, d&rsquo;autres chevauchant, sc\u00e8nes de chasses surimpressionn\u00e9s de quelques ponctuations ou grilles comme autant de l\u00e9gendes ou d&rsquo;antiques phylact\u00e8res. De ces images qui se m\u00ealent aux fum\u00e9es et survolent les r\u00e9unions tardives autour d&rsquo;un feu, guid\u00e9es par les voix. Des r\u00e9cits pour apprivoiser le vertige, apaiser l&rsquo;effroi, pour donner forme stable \u00e0 ce qui tient des mouvements, de l&rsquo;\u00e9coulement, du flux. Moins pour expliquer que pour dire.<br \/>\nAinsi, il y a une th\u00e9rapeutique du dire qui prononce et indique, d\u00e9voile et d\u00e9place ce qui, tournant confus\u00e9ment en soi, tenait de la hantise. Rem\u00e9morations affectives, comme disent les psychanalystes, les heures adviennent dans les images qui les racontent et les traduisent, les sc\u00e9narisent \u00e0 la mani\u00e8re d&rsquo;un th\u00e9\u00e2tre cathartique, les lib\u00e8rent et les convertissent, les subliment peut-\u00eatre. Platon, qui rapproche la catharsis des rites fun\u00e9raires en fait un mouvement de purgation ou de purification qui permet d&rsquo;acc\u00e9der au savoir. Et si le savoir est sagesse pour celui qui se nomme lui-m\u00eame \u00a0\u00bb sapiens \u00ab\u00a0, il s&rsquo;origine aussi dans les opacit\u00e9s physiques des saveurs (sapere). La discrimination conceptuelle c\u00e8de \u00e0 une connaissance plus sensible pour ne pas dire sensuelle : impressions, sensations, teneur, saveur de l&rsquo;instant, \u00e9motions, autant de choses qui ont pass\u00e9 par le corps et l&rsquo;on reconfigur\u00e9 un instant dans ses \u00e9quilibres intimes.<br \/>\nCe texte sans doute n&rsquo;existe pas autrement que comme transfiguration de ce qui a \u00e9t\u00e9 manqu\u00e9, tentative de ressusciter quelque impalpable per\u00e7u par la sonde du corps. Mani\u00e8re d&rsquo;\u00e9tayer un \u00e9lan, tissant une page du grand livre d&rsquo;heure qui marque les motifs de mes propres m\u00e9ditations.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><em>Exposition \u00e0 <a href=\"https:\/\/www.lesloinpays.com\/\" target=\"_blank\">Les loin pays<\/a>, Lyon, juin 2018.<\/em><br \/>\n<em> Illustration : <a href=\"https:\/\/mcmitout.com\/\" target=\"_blank\">Marie-Claire Mitout<\/a>, La vague (d\u00e9tail).<\/em><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Vous passez devant les choses, glissez \u00e0 la surface. Une mer. Un oc\u00e9an. Tout vous d\u00e9passe, en \u00e9tendue comme en profondeur. L&rsquo;art est comme la vie, l&rsquo;amour, l&rsquo;autre et ces quelques choses qui, m\u00eame dans la proximit\u00e9, m\u00eame dans l&rsquo;intimit\u00e9 vous restent inabordables. 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