{"id":7006,"date":"2018-07-16T22:18:00","date_gmt":"2018-07-16T21:18:00","guid":{"rendered":"http:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/?p=7006"},"modified":"2018-07-27T14:36:37","modified_gmt":"2018-07-27T13:36:37","slug":"foot","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/foot\/","title":{"rendered":"Foot"},"content":{"rendered":"<p>Comme j&rsquo;ai toujours du mal \u00e0 imaginer m&rsquo;entendre dire \u00a0\u00bb on a gagn\u00e9 \u00a0\u00bb en l\u00e2chant toute bride pour aller hurler dans des exhalaisons de sueur et de bi\u00e8re sur celui ou celle qui croisera ma route et secouer les voitures, brandissant des drapeaux, faisant crisser les pneus en poussant le moteur dans les ruelles bond\u00e9es parce qu&rsquo;il me semble que ce serait pr\u00e9supposer sur mes talents de footballer et forcer un peu sous le coup de l&rsquo;enthousiasme et de la d\u00e9sinhibition la subite communaut\u00e9 de c\u0153ur.<!--more--> Je suis seulement heureux avec celui ou celle qui est heureux sous r\u00e9serve que son bonheur ne devienne pas trop envahissant et toujours un peu g\u00ean\u00e9 aussi pour les \u00a0\u00bb eux \u00a0\u00bb que le \u00a0\u00bb nous \u00a0\u00bb en gloire laisse \u00e0 leur tristesse en leur imposant sans pudeur ni retenue la jubilation d\u00e9brid\u00e9e de celui qui, s&rsquo;associant \u00e0 la victoire oublie ses propres d\u00e9faites et fragilit\u00e9s par lesquelles le cercles est plus grand et moins discriminant. Je ne suis pas ce corps en gloire.<br \/>\nEn fait, regardant distraitement j&rsquo;ai appr\u00e9ci\u00e9 quelques beaux gestes, une partie bien men\u00e9e d&rsquo;un camp comme dans l&rsquo;autre. Oui, un beau match qui fait plaisir \u00e0 voir comme je pourrais dire d&rsquo;un concert ou d&rsquo;un film, d&rsquo;une exposition. Et je crois que je trouverais tout \u00e0 fait absurde une s\u00e9rie de festivals ou projections cin\u00e9ma qui opposeraient des pays \u00e0 la fa\u00e7on des grotesques Eurovisions. Peut-\u00eatre est-ce que je m&rsquo;associe mal \u00e0 ces grands sentiments de virilit\u00e9, au plaisir de domination, au chauvinisme ou au patriotisme ? Que je m&rsquo;inqui\u00e8te de tout communautarisme ? Que je comprends mal la fiert\u00e9 du drapeau ? Passant sur le fait qu&rsquo;en outre je n&rsquo;ai aucune affinit\u00e9 avec l&rsquo;hymne national et tous ces mouvements de masse o\u00f9 les esprits et les corps semblent se soumettre \u00e0 un \u00e9lan sans nuance qui ne tol\u00e8re aucune r\u00e9serve et aucune dissidence. Pour les manifestations je reprends les mots de Desproges confessant le sentiment qu&rsquo;au-del\u00e0 de deux on devient une bande de con. Que l&rsquo;intelligence se dissout dans le groupe. (Tr\u00e8s beau film \u00e0 ce propos, The we and the I, de Michel Gondry) C&rsquo;est comme une phase maniaque chez un n\u00e9vros\u00e9. Les grands d\u00e9fil\u00e9s, les parades dans leur implacable m\u00e9canique militaire comme ces paquets de force brute, visc\u00e9rale, hyst\u00e9rique et instable auraient plut\u00f4t tendance \u00e0 m&rsquo;effrayer. C&rsquo;est un raz de mar\u00e9e qui r\u00e9clame que chacun s&rsquo;y soumette et vienne le nourrir. J&rsquo;en vois les regards sans fond. C&rsquo;est presque une dictature. Toute voix dissonante serait rabattue, d\u00e9nonc\u00e9e.  Un supporter du camp adverse qui jouerait d&rsquo;un peu d&rsquo;ironie ou chanterait sa propre fiert\u00e9 risquerait pour sa vie. Il n&rsquo;y a en ces instants plus rien d&rsquo;autre, plus d&rsquo;autre morale que celle de l&rsquo;eau qui force la br\u00e8che. Cette nuit un homme est mort en se jetant dans une rivi\u00e8re sans fond parce que la liesse et l&rsquo;alcool lui avaient fait perdre tout discernement. Un autre s&rsquo;est tu\u00e9 en voiture en percutant un arbre euphoris\u00e9 par la victoire d&rsquo;une \u00e9quipe de foot. Trois enfants ont \u00e9t\u00e9 fauch\u00e9s par un motard et quelques autres t\u00e9moins ou acteurs de l&rsquo;\u00e9v\u00e9nement ont termin\u00e9 dans un \u00e9tat critique. Des p\u00e9tards ont \u00e9t\u00e9 lanc\u00e9s dans la foule et sous les fen\u00eatres, des enfants ont pleur\u00e9 de peur, d&rsquo;autres ont cri\u00e9 jusque tard quelques chants de supporters, des formules de circonstances, des fus\u00e9es d&rsquo;artifice lanc\u00e9es \u00e0 l&rsquo;horizontale comme on le fait des armes ont \u00e9vit\u00e9 par miracle de finir dans les yeux d&rsquo;un qui aurait \u00e9t\u00e9 comme on dit au mauvais endroit au mauvais moment. Des bouteilles de bi\u00e8res se sont bris\u00e9es ici et l\u00e0 \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de feux de joie qui tordaient les poubelles. Des jardini\u00e8res ont \u00e9t\u00e9 pi\u00e9tin\u00e9es pour que l&rsquo;un ou l&rsquo;autre prenne un peu de hauteur. Des voitures ont \u00e9t\u00e9 vandalis\u00e9es et des vitrines ont \u00e9t\u00e9 saccag\u00e9es offrant l&rsquo;occasion \u00e0 quelques pillages. Sur certains boulevards, aucun arr\u00eat de bus n&rsquo;a \u00e9t\u00e9 \u00e9pargn\u00e9, vis\u00e9s par une sorte de m\u00e9canique de destruction s&rsquo;enfi\u00e9vrant de son rythme comme on avait vu une fois un spectateur remonter les gradins d&rsquo;un grand stade \u00e9clatant l&rsquo;un apr\u00e8s l&rsquo;autre chaque si\u00e8ge \u00e0 la mani\u00e8re d&rsquo;un jeu de massacre ou d&rsquo;une course de haies calamiteuse. Cette fois on n&rsquo;avait pas entendu ironiser sur une \u00e9quipe de France avec plus de noirs que de blancs (si, un humoriste am\u00e9ricain avait salu\u00e9 la victoire d&rsquo;une \u00e9quipe africaine), mais on avait chant\u00e9 la mixit\u00e9 \u00e0 l&rsquo;\u0153uvre dans les jeunes g\u00e9n\u00e9rations. La r\u00e9alit\u00e9 tiendrait-elle face aux belles illusions ? Ceux qui s&rsquo;\u00e9taient sentis solidaires dans la victoire, se gonflant d&rsquo;un \u00e9lan moins fraternel que national allaient-ils abandonner leurs mesquineries ordinaires avec le retour du quotidien ? Comme on ne le voyait jamais \u00e0 l&rsquo;occasion d&rsquo;autres comp\u00e9titions sportives les politiques veillaient depuis les hauteurs de loges confortables comme jadis les empereurs couvraient de leur superbe l&rsquo;ar\u00e8ne o\u00f9 l&rsquo;on donnait faute de pain et de justice, des jeux. On le savait bien un peu, mais on n&rsquo;y pensait pas : les grandes comp\u00e9titions sportives \u00e9taient le th\u00e9\u00e2tre d&rsquo;enjeux g\u00e9ostrat\u00e9giques et politiques. Le positionnement des \u00e9quipes nationales, les scores, les points cumul\u00e9s, l&rsquo;\u00e9tat du moral des troupes le fait m\u00eame que tous semblaient pour quelques jours au moins oublier leur mis\u00e8re quotidienne faisait penser \u00e0 ces jeux de guerre o\u00f9 les g\u00e9n\u00e9raux disposent sur des cartes horizontales \u00e0 l&rsquo;aide de baguettes comme on en voit aux jeux de casino des petites garnisons de soldats de plomb d\u00e9cor\u00e9s. Je ne sais pas, smartphones compris, combien de cam\u00e9ras, combien d&rsquo;\u00e9crans couvrent et retransmettent ce genre de manifestation. On ne voulait pas penser, l\u00e0. Pas de grincheux pour pourrir la f\u00eate en remettant dans le champ visuel ou dans les oreilles les choses que l&rsquo;on ne voulait pas voir, ce qu&rsquo;on ne savait de toute fa\u00e7on pas g\u00e9rer et les emprisonnements politiques et les migrants et les morts et les vagues de suicide dans la police, dans les h\u00f4pitaux et le d\u00e9tricotage social. En fait, dans l&rsquo;impasse, accul\u00e9s, une coupe du monde de foot et une \u00e9quipe victorieuse c&rsquo;\u00e9tait comme un r\u00e9pit, la main que l&rsquo;on se passe sur le visage, la clope par laquelle on minute une pause arrach\u00e9e au boulot sur un bout de trottoir ou adoss\u00e9 au mur des poubelles.<br \/>\nUne finale, une coupe du monde ne me font pas plus d&rsquo;effet qu&rsquo;une bonne r\u00e9partie au cours d&rsquo;un repas, une p\u00e9tanque avec des copains quand un vers de Desnos m\u00eame rem\u00e9mor\u00e9 dix fois me bouleverse \u00e0 chaque fois. On dira que \u00e7a fait de moi un intello. C&rsquo;est \u00e0 peu de frais. Moi je voulais certainement pas pi\u00e9tiner le bonheur de ceux qui n&rsquo;avaient apr\u00e8s tout pas tant d&rsquo;occasions que \u00e7a de se sentir un peu l\u00e9ger, un peu joyeux. D\u00e9j\u00e0 les feux d&rsquo;artifice la veille me laissaient vaguement circonspect quant \u00e0 la d\u00e9pense et la signification qu&rsquo;il pouvait bien avoir encore au-del\u00e0 du simple divertissement f\u00e9\u00e9rique. Je me sentais encore comme un migrateur pouss\u00e9 par un algorithme \u00e0 ces mouvements de foule perdant un peu de libre arbitre comme les religions font avec les dogmes. Je m&rsquo;\u00e9tais demand\u00e9 comment pouvaient le vivre ceux qui dormaient l\u00e0 dans des voitures d\u00e9fonc\u00e9es, sans papiers, migrants qui avaient peut-\u00eatre pour certains fuit les bombardements et les tirs de mortiers. Et puis j&rsquo;avais repens\u00e9 \u00e0 cette phrase de Senghor : \u00a0\u00bb Je ne laisserai pas la parole aux ministres, et pas aux g\u00e9n\u00e9raux (\u2026) je d\u00e9chirerai les rires banania sur tous les murs de France. \u00a0\u00bb Quelque chose en moi m&rsquo;indiquait un mouvement de d\u00e9gagement, une rage d&rsquo;insoumission. <\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Comme j&rsquo;ai toujours du mal \u00e0 imaginer m&rsquo;entendre dire \u00a0\u00bb on a gagn\u00e9 \u00a0\u00bb en l\u00e2chant toute bride pour aller hurler dans des exhalaisons de sueur et de bi\u00e8re sur celui ou celle qui croisera ma route et secouer les voitures, brandissant des drapeaux, faisant crisser les pneus en poussant le moteur dans les ruelles [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":5,"featured_media":7007,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_et_pb_use_builder":"","_et_pb_old_content":"","_et_gb_content_width":"","footnotes":""},"categories":[1],"tags":[],"class_list":["post-7006","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-non-classe"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/7006","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/users\/5"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=7006"}],"version-history":[{"count":3,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/7006\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":7014,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/7006\/revisions\/7014"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/media\/7007"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=7006"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=7006"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=7006"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}