{"id":7011,"date":"2018-07-27T14:07:30","date_gmt":"2018-07-27T13:07:30","guid":{"rendered":"http:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/?p=7011"},"modified":"2018-07-27T14:07:30","modified_gmt":"2018-07-27T13:07:30","slug":"errant","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/errant\/","title":{"rendered":"Errant"},"content":{"rendered":"<p>En v\u00e9rit\u00e9 pas plus que ce qui s&rsquo;agr\u00e8ge un instant \u00e0 la faveur d&rsquo;une perspective au passage d&rsquo;une rue et se replie derri\u00e8re l&rsquo;angle d&rsquo;un mur. Chaque fois. Et sans que rien ne se lie jamais en une m\u00eame vague cartographie mentale. Sans qu&rsquo;aucune image, paysage ou visage ne se forme. Rien non plus qui ne se cerne dans la d\u00e9coupe ferme d&rsquo;un nom. L&rsquo;impression seulement de sinuer \u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur de ma propre errance en d\u00e9formant l&rsquo;espace dans une sensation presque hallucin\u00e9e de houle et de d\u00e9rive. D&rsquo;avancer dans une des cloisons du monde. Je suis \u00e0 Bordeaux, \u00e9t\u00e9 2007.<br \/>\nSait celui qui a d\u00e9j\u00e0 surf\u00e9 une s\u00e9rie de vagues, a regard\u00e9 pench\u00e9 au trap\u00e8ze ou au wishbone le haut du mat vibrer au vent dans le ciel, port\u00e9 par l&rsquo;\u00e9lan, ou s&rsquo;est jet\u00e9 dans l&rsquo;air ; qui dans un tube, sur une raide a enchain\u00e9 des courbes parfaites jusqu&rsquo;au rel\u00e2chement du corps dans une sorte de danse ralentie. Se rappeler alors la phrase de Novalis dans les Disciples \u00e0 Sa\u00efs : La nature est cette communaut\u00e9 \u00e0 laquelle nous introduit notre corps.<br \/>\nUn seuil de porte dans une rue vide. Une marche o\u00f9 s&rsquo;asseoir. Des conversations et des rires att\u00e9nu\u00e9s filtrant dans la tomb\u00e9e du jour derri\u00e8re la haie d&rsquo;une terrasse. Je mordais un sandwich en me consid\u00e9rant de loin comme une ile invisible, vaguement improbable. Une euphorie l\u00e9g\u00e8re gagnant la fausse m\u00e9lancolie que j&rsquo;avais \u00e0 me sentir infiniment seul et isol\u00e9, oubli\u00e9 des autres, d\u00e9li\u00e9 de tout. J&rsquo;aurais pu \u00eatre le Th\u00e9s\u00e9e victorieux du minotaure mais prisonnier du labyrinthe, entendant s&rsquo;\u00e9puiser au-dessus des hauts murs les rumeurs de la ville sans pouvoir nuancer les rires des pleurs, les cris des chants. J&rsquo;avan\u00e7ais comme j&rsquo;imaginais qu&rsquo;avaient d\u00fb le faire les premiers explorateurs, \u00e0 chercher dans l&rsquo;ind\u00e9fini et l&rsquo;\u00e9tendue une rencontre, un \u00e9v\u00e9nement, un repli ou un relief de l&rsquo;espace qui puisse fonder un lieu. Je marchais les pav\u00e9s, je traversais les rails et dans le tramway encore \u00e0 travers les vitres sentais glisser sans accroches le d\u00e9cor des p\u00e9riph\u00e9ries dans la grosse trame d&rsquo;images publicitaires. Je ne comptais pas les arr\u00eats, n&rsquo;en guettais pas le nom. L&rsquo;heure avait lieu.<\/p>\n<p>Il y a cette annonciation de Francesco del Cossa popularis\u00e9e dans le milieu de l&rsquo;art par la lecture qu&rsquo;en fit l&rsquo;historien Daniel Arasse \u00e9voquant notamment l&rsquo;escargot surdimensionn\u00e9 que le peintre pla\u00e7a au pied de la composition, comme glissant en dehors de l&rsquo;image sur le cadre du retable. Typique de ces tableaux \u00e0 clefs, l&rsquo;escargot tout \u00e0 la fois symbolise la Vierge, comme la colonne situ\u00e9e au centre symbolise le Christ, mais comme un admoniteur il vient produire un d\u00e9collement au sein de la fiction, un appel \u00e0 qui regarde, signifiant qu&rsquo;il ne s&rsquo;agit ici pas d&rsquo;une v\u00e9rit\u00e9 mais de la repr\u00e9sentation de cette v\u00e9rit\u00e9. Derri\u00e8re chaque chose un message est \u00e0 lire. Lumi\u00e8re crue, d\u00e9coupes brutales, comme cern\u00e9es et richesse des textures, marbres et plis, l&rsquo;\u0153uvre est caract\u00e9ristique de l&rsquo;\u00e9cole de Ferrare et de son mani\u00e9risme d\u00e9j\u00e0 Baroque assez peu \u00e0 mon go\u00fbt. Mais un autre d\u00e9tail en creux de la sc\u00e8ne dans le d\u00e9gagement du bras faisant l&rsquo;annonciation et comme surpris l\u00e0 dans le champ de l&rsquo;histoire : un chien dans la rue, passant seul, comme un chien errant ou comme trois si\u00e8cles plus tard des artistes se repr\u00e9senteraient, marginaux fabuleux ou clochards c\u00e9lestes d\u00e9rivant dans la ville. Un miroir tendu \u00e0 soi-m\u00eame. Car en dehors de l&rsquo;histoire, simple t\u00e9moin de passage, soumis au poids de la vie d&rsquo;ici et \u00e0 ses errances on l&rsquo;est bien toujours un peu soi-m\u00eame. J&rsquo;ai d&rsquo;ailleurs fond\u00e9 l\u00e0-dessus une part de mon affection pour les b\u00eates dont il me semble parfois partager le regard un peu vague sur nos existences et leurs \u00e9quipements.<br \/>\nJ&rsquo;avan\u00e7ais, \u00e9tranger aux hommes, dans les interstices de leurs commerces, les intervalles de leurs gestes. Pour un \u00e9clat de voix ou un sifflement j&rsquo;aurais lev\u00e9 la t\u00eate, lanc\u00e9 un regard fatigu\u00e9 sans que mon corps interrompe pour autant son mouvement, pareil \u00e0 un navire d\u00e9rivant sur son erre. <\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>En v\u00e9rit\u00e9 pas plus que ce qui s&rsquo;agr\u00e8ge un instant \u00e0 la faveur d&rsquo;une perspective au passage d&rsquo;une rue et se replie derri\u00e8re l&rsquo;angle d&rsquo;un mur. Chaque fois. Et sans que rien ne se lie jamais en une m\u00eame vague cartographie mentale. Sans qu&rsquo;aucune image, paysage ou visage ne se forme. 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