{"id":7034,"date":"2018-08-22T21:14:55","date_gmt":"2018-08-22T20:14:55","guid":{"rendered":"http:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/?p=7034"},"modified":"2018-08-22T21:15:55","modified_gmt":"2018-08-22T20:15:55","slug":"boites-et-petites-machines-desirantes","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/boites-et-petites-machines-desirantes\/","title":{"rendered":"boites et petites machines d\u00e9sirantes"},"content":{"rendered":"<p>Il arrive parfois qu\u2019au contact d\u2019un objet insaisissable l\u2019intelligence s\u2019affole en lan\u00e7ant autour d\u2019elle tous ses membres, comme, tomb\u00e9 dans l\u2019eau, un homme qui ne conna\u00eet pas la nage lutte dans la panique pour ne pas sombrer.<!--more--><br \/>\nApprochant la table de travail de Mengzhi Zheng o\u00f9 \u00e9taient d\u00e9pos\u00e9es ses derni\u00e8res maquettes, c\u2019est une sorte de d\u00e9sarroi semblable m\u00eal\u00e9 d\u2019une excitation presque euphorique qui me faisait lancer comme autant de grappins maladroits, autant de rep\u00e8res ou de stabilisateurs des noms et des images. Absalon et ses cellules, petites unit\u00e9s d\u2019habitation semblables \u00e0 des capsules minimalistes, les sculptures polychromes de Pincemin, les architectures acoustiques de R\u00e9mi Jacquier, les constructions de Paul Wallach ou d\u2019Ernesto Sartori, les variations constructivistes de Peter Eisenman. Et ces mausol\u00e9es que l\u2019on d\u00e9couvre dans le maquis corse \u00e9mergeant des bruy\u00e8res et de ch\u00eanes pareils \u00e0 des sanctuaires abandonn\u00e9s, des \u00eeles, des ruines de civilisations perdues.<br \/>\nQuelque chose l\u00e0 avait \u00e0 voir avec la bo\u00eete, la cellule, la folie architecturale comme Bernard Tschumi en a r\u00e9actualis\u00e9 les formes dans le parc de La Villette, \u00e0 Paris. Avec le refuge ou la cabane, celles des chasseurs ou des observateurs animaliers, les blockhaus. Et dans un m\u00eame mouvement d\u2019articulation de l\u2019int\u00e9rieur vers l\u2019ext\u00e9rieur, \u00e0 des t\u00eates. Une d\u00e9coupe, un balcon ou une loggia, une fente ou une fen\u00eatre, une avanc\u00e9e, esquissent le mouvement d\u2019un regard \u00e0 la mani\u00e8re de ces villas accroch\u00e9es sur des corniches, face \u00e0 la mer, affrontant, fi\u00e8res ou m\u00e9lancoliques l\u2019horizon, l\u2019\u00e9tendue marine, le lointain, le vide ou l\u2019infini. Abstractions qui fascinent et d\u00e9sesp\u00e8rent quelque chose en nous.  Se formule alors un d\u00e9sir, c\u2019est \u00e0 dire ce mouvement qui, \u00e0 la diff\u00e9rence du besoin, n\u2019a pas d\u2019objet pr\u00e9cis qui lui r\u00e9pond. Un app\u00e9tit de large ou de solitude, de silence et de recueillement.<br \/>\nEt si l\u2019on s\u2019imagine ais\u00e9ment ces volumes comme les mod\u00e8les r\u00e9duits de postes d\u2019observation dans le retrait desquels des hommes seraient tapis, munis d\u2019un mat\u00e9riel sp\u00e9cial, occup\u00e9s \u00e0 des t\u00e2ches confidentielles, scientifiques ou marginales, tr\u00e8s rapidement anecdote et fictions s\u2019\u00e9loignent pour laisser aux volumes eux-m\u00eames ce r\u00f4le de vigies et de miradors. Et comme dans ce tableau de Magritte reprenant la composition du Balcon de Manet, o\u00f9 les personnages sont remplac\u00e9s par des cercueils, en adoptant la disposition et les postures, ce seraient les bo\u00eetes elles-m\u00eames qui regarderaient de toute leur surface sans visage et sans yeux.<br \/>\nLes portraits que les \u00e9gyptiens du Fayoum faisaient appliquer comme des masques \u00e0 leur momie, les t\u00eates que dessina et sculpta Alberto Giacometti font la m\u00eame impression de s\u2019affronter \u00e0 quelque chose qui les infini. Celle-l\u00e0 particuli\u00e8rement qu\u2019il nomma \u00e9trangement \u00ab cube \u00bb dans sa g\u00e9om\u00e9trie polygone qui \u00e9voque la figure compacte que D\u00fcrer comme une \u00e9nigme grava parmi les attributs de la m\u00e9lancolie.<br \/>\nAinsi, les sculptures de Mengzhi Zheng se d\u00e9veloppent en torsions, embo\u00eetements, articulations, pivots, comme le font les branches des grands arbres \u00e0 la conqu\u00eate de leur espace, \u00e9quilibrant leur charpente en r\u00e9partissant harmonieusement les masses. En ceci elles \u00e9voquent encore les coquilles, comme Val\u00e9ry en \u00e9voqua l\u2019\u00e9l\u00e9gance math\u00e9matique \u00e0 la fois simple et complexe, sobre et baroque \u00e0 laquelle l\u2019esprit ne semble devoir que glisser, pris dans un jeu sensuel qui d\u00e9fie l\u2019intelligence.<br \/>\nCes pi\u00e8ces accident\u00e9es et closes sur leur myst\u00e8re comme un tombeau ou un sarcophage, Mengzhi Zheng les a voulu lisses au toucher, invitant celui qui les regarde \u00e0 y passer la main, \u00e0 la laisser courir d\u2019une face \u00e0 l\u2019autre comme on t\u00e2te dans la nuit un corps qui nous \u00e9chappe et s\u2019\u00e9tend alors sous la paume en un souple paysage. Non tant dans l\u2019acception europ\u00e9enne du terme qui renverrait \u00e0 une d\u00e9coupe ou une vue que dans celle, chinoise, du shan-shui (litt\u00e9ralement : montagne-eau) dans ce qu\u2019il met en rapport, en tension de contrastes \u2013 verticalit\u00e9 et horizontalit\u00e9, mobilit\u00e9 et immobilit\u00e9, excroissances et replis, mais aussi visuel et tactile. Comme \u00e0 la fleur lisse des pierres polies par l\u2019eau des mers ou des rivi\u00e8res la main et les pens\u00e9es vont, m\u00e9ditant, se d\u00e9ployant, se dissolvant presque, envelopp\u00e9es et dispers\u00e9es \u00e0 la fois dans une combinaison de mouvements et d\u2019affects confondus.<br \/>\nOn en revient, malgr\u00e9 la compacit\u00e9 et la nettet\u00e9, la d\u00e9finition, le dessin des volumes \u00e0 cette confusion premi\u00e8re et au pouvoir d\u2019\u00e9vocation de ces formes qui semblent ne devoir se laisser saisir qu\u2019en se diffractant dans une m\u00eal\u00e9e d\u2019\u00e9chos et de souvenirs, de chiffres et de sensations. C\u2019est de la nature m\u00eame des sculptures de ne se laisser appr\u00e9hender, \u00e0 la diff\u00e9rence d\u2019un tableau, par un seul regard, n\u00e9cessitant d\u00e9placements et changements de points de vue sans jamais appara\u00eetre totalement et d\u00e9finitivement. Ainsi, imm\u00e9diatement la sculpture comme l\u2019architecture sont frustrantes. Celles de Mengzhi Zheng doublement : tant par cette fa\u00e7on de diff\u00e9rer d\u2019elles-m\u00eames \u00e0 chaque regard, se r\u00e9v\u00e9lant et s\u2019effa\u00e7ant partiellement au fur et \u00e0 mesure que l\u2019on se d\u00e9place autour, comme il est vrai que chaque chose sous la lumi\u00e8re cache sa face oppos\u00e9e \u2013 son dos \u2013 dans l\u2019ombre, que par la figure de nuit et de secret autour de laquelle elles s\u2019agr\u00e8gent et qu\u2019elle emprisonnent.<br \/>\nEn cela elles rejoignent ce caract\u00e8re d\u2019inqui\u00e9tante \u00e9tranget\u00e9 qu\u2019\u00e9voque Georges Didi-Huberman \u00e0 la vue de l\u2019opaque cube titr\u00e9 \u00ab Die \u00bb que le sculpteur minimaliste Tony Smith enfoui et qui, dit-il, \u00ab ne nous inqui\u00e8te pas seulement \u00e0 travers l\u2019obscurit\u00e9 de sa masse \u00bb. Mais aussi \u00ab \u00e0 travers l\u2019ind\u00e9cision qui s\u2019y joue perp\u00e9tuellement d\u2019une verticalit\u00e9 et d\u2019une horizontalit\u00e9 \u00bb.<br \/>\nL\u2019\u0153uvre de Smith sans doute est travaill\u00e9e inconsciemment par l\u2019exp\u00e9rience qu\u2019il a eu enfant de la maladie. Atteint de tuberculose il est isol\u00e9 dans un pavillon de quarantaine qui le pr\u00e9serve des contaminations. Des boites de m\u00e9dicaments il se fait des constructions de carton pour d\u00e9jouer l\u2019ennui. Ses r\u00e9centes maquettes, Mengzhi Zheng les a con\u00e7ues avec des chutes de bois de diverses couleurs et textures pr\u00e9lev\u00e9es sur les lieux de leur production, se proposant pour unique protocole de coupler des modules dans une logique organique et dans l\u2019\u00e9cho de souvenirs d\u2019architecture, d\u00e9tails de cabines, de plafonds, immeubles \u00e0 oriels ou redents. Toute cette plastique des formes  \u00e0 laquelle l\u2019\u0153il, mu par ce que Freud appelle la pulsion scopique ou scopophilie \u2013 le plaisir de regarder, r\u00e9pond. En ceci elles dressent dans leur silence, leurs textures, le discret jeu des couleurs qu\u2019elles mettent en \u0153uvre, comme un \u00e9cho au modernisme de Theo van Doesburg, de Geritt Rietveld et aux sculptures de Jean-Pierre Pincemin, comme des figures composites, des synth\u00e8ses esth\u00e9tiques et sensibles de \u00ab petites machines d\u00e9sirantes \u00bb, pour reprendre la formule de Gilles Deleuze, affront\u00e9es au monde. <\/p>\n<p><em>Solarium, Sarah Feuillas, Laurent Millet, Mengzhi Zheng, Anciens termes, Aix-les-bains, 1er septembre 2018.<\/em><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Il arrive parfois qu\u2019au contact d\u2019un objet insaisissable l\u2019intelligence s\u2019affole en lan\u00e7ant autour d\u2019elle tous ses membres, comme, tomb\u00e9 dans l\u2019eau, un homme qui ne conna\u00eet pas la nage lutte dans la panique pour ne pas sombrer.<\/p>\n","protected":false},"author":5,"featured_media":7033,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_et_pb_use_builder":"","_et_pb_old_content":"","_et_gb_content_width":"","footnotes":""},"categories":[1],"tags":[],"class_list":["post-7034","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-non-classe"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/7034","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/users\/5"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=7034"}],"version-history":[{"count":1,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/7034\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":7035,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/7034\/revisions\/7035"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/media\/7033"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=7034"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=7034"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=7034"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}