{"id":7041,"date":"2018-12-23T17:49:57","date_gmt":"2018-12-23T16:49:57","guid":{"rendered":"http:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/?p=7041"},"modified":"2018-12-23T17:49:57","modified_gmt":"2018-12-23T16:49:57","slug":"basculer-le-regard","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/basculer-le-regard\/","title":{"rendered":"basculer le regard"},"content":{"rendered":"<p>Il s\u2019est fait depuis quelques centaines d\u2019ann\u00e9es, dans le monde occidental au moins, que les \u0153uvres s\u2019appr\u00e9cient \u00e0 distance, dispos\u00e9es sur un socle pour les sculptures et pendues \u00e0 un clou au mur pour les images. Non seulement dans l\u2019espace physique des lieux d\u2019exposition, mais aussi dans l\u2019espace mental en lequel nous nous les repr\u00e9sentons en leur absence.<!--more--> Les albums et les pochettes dans lesquelles les amateurs d\u2019estampes serraient leurs collections d\u2019\u0153uvres sur papier et sur lesquelles ils se courbaient quelquefois dans l\u2019intimit\u00e9 d\u2019un cabinet passent aujourd\u2019hui pour archa\u00efques et peu commodes. Les tentatives alternatives qui traversent l\u2019installation en invitant l\u2019image dans l\u2019espace tridimensionnel de l\u2019exposition n\u2019emp\u00eachent que la disposition verticale, l\u2019image \u00e9tant autant que possible isol\u00e9e \u00e0 hauteur du regard sur un mur blanc comme sur la page d\u2019un catalogue soit per\u00e7ue comme la plus naturelle, la plus neutre, la moins mise en sc\u00e8ne, la plus l\u00e9gitime d\u2019une certaine mani\u00e8re, si l\u2019on entend ce que le mot d\u00e9signe \u00e0 la Renaissance dans la bouche de ceux qui mettent alors au point et th\u00e9orisent la <em>construzione legittima<\/em>. Ainsi, les tableaux, les dessins ou les photographies s\u2019apparentent-ils \u00e0 des fen\u00eatres ouvertes ou ferm\u00e9es, quelques-fois des murs auxquels nous affrontons notre regard. Ils retournent \u00e0 ceux qui les regardent la verticalit\u00e9 de leur propre corps, la mani\u00e8re m\u00eame de leur pens\u00e9e, de leur regard lorsque celui-ci s\u2019immobilise face \u00e0 un objet lui-m\u00eame immobile, quelque part m\u00e9taphoris\u00e9s. Caspard David Friedrich en a fait l\u2019arch\u00e9type du spectateur contemplatif : un homme ou une femme, quelquefois deux apparaissent de dos, pris par le spectacle de l\u2019\u00e9tendue et ce qu\u2019il retourne en eux de consid\u00e9rations vagues en lesquelles se r\u00e9pondent de mani\u00e8re saisissante l\u2019immensit\u00e9 inabordable et l\u2019ilot de l\u2019\u00eatre individu\u00e9. Le monde devant eux est bascul\u00e9 debout en une large image semblable \u00e0 un fond de sc\u00e8ne ; se confondant avec ce dont elle serait l\u2019image. Accroch\u00e9s aux murs de mus\u00e9es ou d\u2019expositions ses paysages romantiques offrent sous les yeux des visiteurs le tableau d\u2019une mise en ab\u00eeme plaisante d\u2019eux-m\u00eames : ils se regardent regarder, par d\u00e9doublement, comme il arrive que dans les r\u00eaves, les souvenirs l\u2019imagination adopte un point de vue omniscient, que l\u2019on s\u2019aper\u00e7oive projet\u00e9 au-devant de soi-m\u00eame. Ce mod\u00e8le sc\u00e9nographique o\u00f9 le jeu de champ et contre-champ \u00e9voque les duels de westerns indique un relationnel particulier qui s\u2019est sans doute esquiss\u00e9, construit et affermit au cours de l\u2019histoire et qui n\u2019est pas sans relation avec notre caract\u00e8re pr\u00e9dateur, l\u2019usage \u00e9tendu que nous faisons de cette disposition. Notre physionomie est ainsi faite que nos yeux sont orient\u00e9s vers l\u2019avant et dot\u00e9s d\u2019une bonne acuit\u00e9 centrale. A la diff\u00e9rence de ces oiseaux, poissons ou ruminants \u00e0 peu pr\u00e8s aveugles \u00e0 ce qu\u2019ils ont sous le bec, le bouche ou le museau, mais gardant leurs flancs et leurs arri\u00e8res, nous nous projetons par le regard comme le font les fauves ou les oiseaux de proie. Notre app\u00e9tit se porte toujours au-devant. Pour ce qu\u2019il est de notre d\u00e9fense, une part de nous loge encore un suricate dressant le cou par-dessus les herbes pour un froissement ou un fr\u00e9missement suspect.<br \/>\nLes oracles ritualis\u00e8rent la lecture des signes par lesquels l\u2019orage ou l\u2019approche d\u2019un possible pr\u00e9dateur s\u2019annoncent, les \u00e9tendirent \u00e0 toutes les forces occultent dont ils s\u2019imaginaient qu\u2019elles gouvernaient les mouvements du monde. Ils d\u00e9coup\u00e8rent dans l\u2019espace du ciel, comme une fen\u00eatre dans un mur, le cadre d\u2019un temple par lequel les auspices feraient pr\u00e9sage. La direction que d\u00e9crivait le vol d\u2019un oiseau devait en d\u00e9signer la signification, conjuguant les deux sens du mot sens. De la m\u00eame mani\u00e8re on trouve aux parois de certaines grottes orn\u00e9es des surfaces polies, pr\u00e9par\u00e9es et comme extraites de la continuit\u00e9 g\u00e9ologique et organique pour d\u00e9terminer des espaces d\u2019expression, d\u2019inscription, des panneaux. Bien plus tard, en 1450, th\u00e9orisant la perspective lin\u00e9aire, Alberti \u00e9crit son pr\u00e9alable: \u00ab Je trace d\u2019abord sur la surface \u00e0 peindre un quadrilat\u00e8re de la grandeur que je veux, fait de quatre angles droits \u00bb.<br \/>\nCe r\u00f4le ordonnateur de la repr\u00e9sentation perspective dans sa forme symbolique, \u00e9tablissant un monde \u00e0 la mesure de l\u2019homme participe \u00e0 l\u2019\u00e9mergence du sujet individuel moderne. On la nommait \u00e0 cette \u00e9poque <em>commensuratio<\/em>, rappelle Daniel Arasse, disant tout \u00e0 la fois comme cela relevait d\u2019une manifestation de l\u2019humanisme et par lui le caract\u00e8re d\u00e9sormais mesurable de chaque chose.<br \/>\nCette fa\u00e7on d\u2019abstraire et de s\u2019extraire symboliquement du monde pour le d\u00e9signer au bout du regard et dans la parole fonde une part de notre humanisation dans sa recherche de distinction. Symptomatiques \u00e0 mon sens les paroles de la Gen\u00e8se, l\u2019id\u00e9e d\u2019un homme fait \u00e0 l\u2019image de dieu qui prend possession du monde en nommant chaque animal, chaque plante, chaque lieu. Cette fa\u00e7on qu\u2019ont les hommes de consid\u00e9rer chaque chose pour leur usage, inf\u00e9od\u00e9es \u00e0 leur projet, \u00ab assujetties \u00bb comme le dit encore le texte biblique, a fond\u00e9 la morale occidentale, l\u00e9gitim\u00e9 les conqu\u00eates, l\u2019exploitation des ressources naturelles, animales et humaines par l\u2019affirmation d\u2019une hi\u00e9rarchie naturelle. Elle est au c\u0153ur du dualisme cart\u00e9sien, du d\u00e9couplage entre le monde ph\u00e9nom\u00e9nal et sa r\u00e9alit\u00e9 physique objective. Elle a en outre permis le d\u00e9veloppement d\u2019une pens\u00e9e scientifique et abstraite consid\u00e9rant chaque chose et chaque \u00eatre comme un objet de curiosit\u00e9 et d\u2019\u00e9tude. Une chose pos\u00e9e au-devant, ob-jectiv\u00e9e.<br \/>\nCette id\u00e9e de d\u00e9coupe et de s\u00e9paration est pr\u00e9gnante encore dans notre d\u00e9finition du paysage comme un fragment pr\u00e9lev\u00e9 sur l\u2019\u00e9tendue, un cadrage, un extrait. La fen\u00eatre et la vue \u00e9tant \u00e0 peu pr\u00e8s synonymes lorsque l\u2019on \u00e9voque la <em>vedute<\/em> qui perce dans la peinture italienne renaissante les sc\u00e8nes narratives, fortement urbaines, pour installer en perspective un fragment de campagne.<br \/>\nOn peut se demander alors quelle habitude corporelle qui est aussi le signe d\u2019une conception profond\u00e9ment ancr\u00e9e dans notre inconscient vient perturber et peut-\u00eatre m\u00eame discr\u00e9diter le fait de donner \u00e0 voir des tableaux, des dessins, dispos\u00e9s horizontalement sur des socles ou des tables. Quel rapport s\u2019induit alors dans le fait de ne plus consid\u00e9rer l\u2019\u00e9v\u00e9nement pictural dans l\u2019affrontement noble de celui qui projette son humanit\u00e9 conqu\u00e9rante dans l\u2019horizon de sa verticalit\u00e9, de sa raison, mais dans la mani\u00e8re courb\u00e9e des scribes laborieux, des humbles ou du Narcisse contemplant sa figure qui mange le ciel dans le reflet de l\u2019eau claire. A l\u2019orthogonalit\u00e9 du sch\u00e9ma qui met en sc\u00e8ne deux points distants dans une dynamique perspective se substitue quelque chose d\u2019un cercle, d\u2019une courbe semblable \u00e0 celle qui relie tacitement l\u2019enfant aux bras de sa m\u00e8re. C\u2019est ainsi que le giron d\u00e9signe tout \u00e0 la fois le ventre maternel, le cercle intime qui se fait dans la veille protectrice d\u2019un \u00e9change de regards, dans la courbe des bras et le sein auquel l\u2019enfant t\u00e8te le lait et sacre la <em>filia<\/em>. Au paysage comme lointain, comme horizon, comme arri\u00e8re-plan se substitue celui qu\u2019invent\u00e8rent d\u00e8s l\u2019antiquit\u00e9 les po\u00e8tes chinois traduisant leur immersion au sein d\u2019un milieu anim\u00e9 de discr\u00e8tes modulations dans lequel l\u2019immobilit\u00e9 et l\u2019opacit\u00e9, la duret\u00e9 grave de la montagne r\u00e9pond au bruissement, \u00e0 la fluidit\u00e9 d\u2019une source qui la parcoure, s\u2019insinue dans les plis des pierres et des mousses et dans le pavillon de l\u2019oreille. \u00ab Beaut\u00e9 essentielle des monts et des fleuves dans leur forme et leur \u00e9lan \u00bb, \u00e9crivait Shitao. Connivence et communaut\u00e9 dans l\u2019\u00e9change remplacent l\u2019autorit\u00e9 pr\u00e9datrice, permettant de d\u00e9passer la frontalit\u00e9 de l\u2019accrochage mural pour laisser la possibilit\u00e9 de faire cercle comme on se tient autour du feu ou du repas, de forcer l\u2019\u00e9quilibre du corps \u00e0 une plong\u00e9e dans un vertige \u00e0 port\u00e9e de main. Ce <em>templum<\/em>, d\u00e9signant dans sa d\u00e9coupe ou sa cl\u00f4ture l\u2019espace du sacr\u00e9 est retourn\u00e9 du ciel en terre. Il s\u2019inscrit dans l\u2019espace o\u00f9 \u00e9voluent les hommes comme l\u2019esprit divin s\u2019incarne pour les chr\u00e9tiens dans la figure du christ. Et il s\u2019en trouve que l\u2019on n\u2019est plus toisant la chose comme un objet parmi ceux, dispos\u00e9s sur l\u2019\u00e9tendue, offerts passivement \u00e0 nos ciseaux, descriptibles, mesurables, exploitables, mais venant de pr\u00e8s \u00e0 la source de son myst\u00e8re, s\u2019y soumettant d\u2019une certaine fa\u00e7on, s\u2019avouant participer de ce jeu dans lequel elle joue.<br \/>\nLa post-modernit\u00e9, si c\u2019est cela qui s\u2019insinue dans ce changement de paradigme, peut alors se d\u00e9finir comme la mise en crise et le d\u00e9passement de l\u2019id\u00e9ologie moderne, positiviste, t\u00e9l\u00e9ologique, m\u00e9caniciste, fonctionaliste par la reconsid\u00e9ration du milieu, de la complexit\u00e9 des interactions, interf\u00e9rences ou de ce qu\u2019Augustin Berque nomme \u00ab co-suscitations \u00bb.<br \/>\nAu Japon, ceux qui s\u2019aiment ne disent pas \u00ab je t\u2019aime \u00bb, mais <em>suki desu<\/em>, quelque chose comme \u00ab il y a de l\u2019amour \u00bb. Le japonais ne pose pas le sujet dans cette position d\u2019ant\u00e9riorit\u00e9 et de centralit\u00e9 que nous lui accordons sans y pr\u00eater attention, comme source ext\u00e9rieure projective, mais l\u2019escamote, lui donne une place seconde, l\u2019int\u00e8gre dans la relation comme le paysage chinois inclus l\u2019observateur, l\u2019immerge dans un jeu de tensions, de rapports qui le traversent. Le contexte, en un mot, est premier. Et le sujet lui est d\u00e9pendant, pour ne pas dire assujetti.<br \/>\nC\u2019est ainsi que le cogito est, semble-t-il, intraduisible en chinois ou en japonais, relevant d\u2019une sorte d\u2019aberration. Ce qu\u2019avait pressenti Nietzche, critiquant la souverainet\u00e9 dont s\u2019auto-cr\u00e9dite le sujet cart\u00e9sien et du m\u00eame coup l\u2019universalit\u00e9 des formes a priori de la sensibilit\u00e9 qu\u2019il induit chez Kant, consid\u00e9rant qu\u2019au mieux \u00ab \u00e7a pense \u00bb. Car le Cogito cart\u00e9sien posant le sujet comme \u00e0 l\u2019origine de tout, l\u2019\u00eatre du sujet dans l\u2019absolu de sa propre affirmation de sujet et comme point d\u2019origine de toute \u00e9nonciation est le double de la perspective lin\u00e9aire, dont Erwin Panofsky note qu\u2019elle organise l\u2019espace de l\u2019image et avec elle le monde sous le regard d\u2019un observateur unique, abstrait, stable, comme extrait de la r\u00e9alit\u00e9 dont il entend rendre compte, autonome.<br \/>\nBasculer l\u2019espace de la repr\u00e9sentation, placer la chose sous les yeux et tout autant sous les mains, \u00e0 la mani\u00e8re d\u2019objets rituels ou de la nourriture, pourrait \u00eatre alors moins anecdotique qu\u2019il y parait. Ainsi, peut-\u00eatre est-il possible de percevoir ce qui advient, de recevoir l\u2019\u00e9v\u00e9nement, d\u2019en faire l\u2019exp\u00e9rience au sens ou Levinas d\u00e9signe un \u00ab il y a \u00bb auquel on se rend. Le sujet advient lui-m\u00eame \u00e0 l\u2019occasion de cet \u00e9v\u00e9nement. Il ne lui est pas \u00e9tranger ou ext\u00e9rieur, ni m\u00eame sup\u00e9rieur, fabriquant de lui-m\u00eame et pour lui-m\u00eame sa vue. L\u2019assurance se trouble, s\u2019ouvre dans une fragilit\u00e9 nouvelle, une empathie r\u00e9assum\u00e9e et avec elle refait jour l\u2019angoisse et le p\u00e9ril, le vertige vrai. Alors, ce voyageur que peint Friedrich hiss\u00e9 au sommet d\u2019une montagne, dominant l\u2019\u00e9tendue en embrassant l\u2019\u00e9tendue d\u2019un regard est pr\u00eat de basculer dans ce ciel sans fond comme le moine au bord de la mer est au seuil de se faire engloutir par la nuit qui \u00e0 la fois lui oppose son invisible, son ind\u00e9termin\u00e9, son obscurit\u00e9 tout en ne lui opposant aucune r\u00e9sistance, c\u2019est-\u00e0-dire aucun support, comme un sol qui se d\u00e9robe &#8211; juste un trou.<br \/>\nJe crois assez avec le po\u00e8te Jean-Paul Michel que \u00ab du savoir au non-savoir, ce n\u2019est pas le savoir qui commande, mais qu\u2019il est lui-m\u00eame tenu par du non-savoir \u00bb qu\u2019il refoule. Que \u00ab les optimismes, les confiances, voire les arrogances, les illusions de toutes les Grandes Clart\u00e9s reposent sur un sol plus profond : celui du non-savoir m\u00eame qui les appelle.\u00bb \u00ab Non seulement le monde n\u2019est pas transparent, mais nous ne nous sommes pas transparents, pas m\u00eame \u00e0 nos propres yeux, pens\u00e9es comprises \u00bb. Voir cela et l\u2019affirmer m\u00eame comme exigence intellectuelle, c\u2019est bien op\u00e9rer une sorte de bascule. Plus que de r\u00eaver p\u00e9n\u00e9trer le monde pour en prendre le contr\u00f4le, pour le dominer, s\u2019enorgueillir d\u2019en avoir la maitrise, bride serr\u00e9e, c\u2019est pour sentir plus intens\u00e9ment que nous en faisons partie, confie le peintre Yves Berger que les artistes travaillent comme il le font. \u00ab pour surmonter l\u2019isolement que nous ressentons dans notre chair \u00bb.<br \/>\nLa perspective lin\u00e9aire centr\u00e9e cr\u00e9e l\u2019illusion d\u2019une ad\u00e9quation, elle s\u2019efface pour mieux op\u00e9rer, dans un effet d\u2019\u00e9vidence. L\u2019introduction d\u2019anamorphoses est d\u00e9j\u00e0 un pas de c\u00f4t\u00e9 invitant \u00e0 relativiser le caract\u00e8re univoque de la repr\u00e9sentation. Bascul\u00e9e horizontalement, l\u2019image en devient de fait relative \u00e0 la position jamais ad\u00e9quate, sauf \u00e0 occuper une place sur\u00e9lev\u00e9e, divine, une vue plongeante impossible ou divine. Le quadrangle en lequel elle s\u2019inscrit se donne, de tous les autres points de vue comme d\u00e9form\u00e9, irr\u00e9gulier, tordu, r\u00e9v\u00e9lant que sa manifestation est relative \u00e0 une relation, une position d\u00e9termin\u00e9e par l\u2019interaction de la forme, du dispositif et de celui qui regarde, lequel par ses mouvements, ses d\u00e9placements, la reconfigure sans cesse. Curieusement, cette position immanente appelle l\u2019id\u00e9e d\u2019un absolu qui la surplomberait, en saurait tous les myst\u00e8res, d\u2019une divinit\u00e9 affranchie de ce qui nous fait et nous limite et qui, puisque nous en serions distincts, nous laisserait aux prises avec l\u2019insaisissable, la m\u00e9moire et les rites. Les anciens romains, rapporte Pascal Quignard, ensevelissaient les p\u00e8res \u00e0 m\u00eame le sol domestique, faisant de la terre en son horizontalit\u00e9 le lieu de la m\u00e9moire : les ascendants y inscrivaient leur pr\u00e9sence. Ainsi naquirent les M\u00e2nes et les P\u00e9nates.<br \/>\nUn mythe primitif a accompagn\u00e9 les hommes dans leur sortie d\u2019Afrique, s\u2019est transmis et diss\u00e9min\u00e9 \u00e0 travers les peuplements de l\u2019Australie \u00e0 l\u2019Am\u00e9rique en passant par l\u2019Eurasie. Il dit l\u2019\u00e9mergence premi\u00e8re de la vie humaine et animale depuis la terre, dans les cavit\u00e9s des grottes. Depuis, nous occupons la surface, dress\u00e9s par-dessus l\u2019horizon. Alors, se pencher, c\u2019est se pencher sur notre existence non atmosph\u00e9rique, se pencher sur l\u2019origine.<br \/>\nCar s\u2019extraire et se porter toujours plus loin au-del\u00e0 de sa condition native, dans l\u2019humanisation, la culture, la technique produit au revers de cette suave f\u00e9licit\u00e9, du sentiment de puissance ou de domination qui traverse peut-\u00eatre le voyageur contemplatif de Friedrich une sorte de terreur \u00e9touff\u00e9e, une solitude et un vertige auxquelles nous ne pouvons ne pas r\u00e9pondre. Certains \u0153uvres, les plus droites, les plus s\u00fbres sont des sortes de repoussoirs qui se tiennent sur ce seuil. Les plus t\u00e9nues, les plus fragiles, les plus humbles et intimes, les plus obliques s\u2019avancent t\u00e2tonnantes, et, pour emprunter \u00e0 nouveau une formule au po\u00e8te Jean-Paul Michel, elles n\u2019effacent pas la perte, elles ne nient pas le manque, l\u2019ab\u00eeme ou la nuit ; elles leur r\u00e9pondent. L\u2019art n\u2019efface pas la mort, il lui r\u00e9pond. <\/p>\n<p>Image : (c) Claire Chesnier<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Il s\u2019est fait depuis quelques centaines d\u2019ann\u00e9es, dans le monde occidental au moins, que les \u0153uvres s\u2019appr\u00e9cient \u00e0 distance, dispos\u00e9es sur un socle pour les sculptures et pendues \u00e0 un clou au mur pour les images. 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