{"id":7064,"date":"2019-01-31T11:55:04","date_gmt":"2019-01-31T10:55:04","guid":{"rendered":"http:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/?p=7064"},"modified":"2019-01-31T12:03:18","modified_gmt":"2019-01-31T11:03:18","slug":"le-gout-des-traces","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/le-gout-des-traces\/","title":{"rendered":"le go\u00fbt des traces"},"content":{"rendered":"<p><em>\u00ab L\u2019homme est muet, c\u2019est l\u2019image qui parle \u00bb.<\/em><br \/>\nAndr\u00e9 Du Bouchet<\/p>\n<p><em>\u00ab La merveille des traits et des mots, on l\u2019oublie, est due \u00e0 ce qu\u2019ils m\u00e8nent ailleurs -, avant d\u2019impitoyablement nous tirer \u00e0 eux, \u00e0 nous. De nous mener d\u2019abord \u00e0 ce que nous voyons \u00bb. <\/em><br \/>\nAndr\u00e9 Du Bouchet<\/p>\n<p><em>\u00ab Un tableau reste contemporain de celui qui le regarde, m\u00eame s\u2019il a \u00e9t\u00e9 peint il y a longtemps. Une photographie est-elle contemporaine d\u2019autre chose que du moment o\u00f9 elle a \u00e9t\u00e9 prise ? \u00bb<\/em><br \/>\nEmmanuel Hocquard <!--more--><\/p>\n<p>Il y a dans le go\u00fbt des traces quelque chose d\u2019une m\u00e9lancolie. C\u2019est \u00e0 quelque chose qui n\u2019est plus ou qui est vou\u00e9 \u00e0 dispara\u00eetre que s\u2019avance une part de soi, se penchant sur ses propres fragilit\u00e9s, sa propre pr\u00e9carit\u00e9, contemplant, pensive, une \u00e9rosion lente qui tout \u00e0 la fois l\u2019int\u00e8gre \u00e0 la communaut\u00e9 du vivant et m\u00eame de tous les objets du monde et lui donne sa dur\u00e9e propre, singuli\u00e8re. Le charme particulier des photographies et plus encore de celles qui, en noir et blanc sch\u00e9matisent l\u2019existence dans le jeu plus troublant, plus dramatique parfois que dans la couleur des ombres et des lumi\u00e8res, tient \u00e0 leur valeur de trace. Au caract\u00e8re indiciel des silhouettes, des visages, des regards, des corps, des paysages ou des objets mais aussi \u00e0 celui plus t\u00e9nue des lumi\u00e8res, des poses, au boug\u00e9, \u00e0 tout ce qui fait la teneur d\u2019un instant, tout ce qui d\u00e9termine hors champ l\u2019apparition singuli\u00e8re de l\u2019image. A ce qu\u2019en somme, \u00e0 sa surface, l\u2019image rend visible. En cela toujours la photographie a valeur de document, mais autrement de ce que l\u2019on en comprend le plus souvent. Et les clich\u00e9s les plus abstraits ou illisibles ont encore l\u2019air de raconter une histoire. Y apparait toujours dans le m\u00e9lange de proximit\u00e9 et de lointain qui en fait l\u2019aura une r\u00e9alit\u00e9 qui n\u2019est plus et dont elle incarne alors le souvenir. Dans la cohabitation du temps long et de l\u2019\u00e9ph\u00e9m\u00e8re quelque chose d\u00e9chire l\u2019exp\u00e9rience ordinaire comme le fait le sentiment du sublime dans ce qu\u2019il nous offre \u00e0 int\u00e9grer dans l\u2019intime de nos propres plis une r\u00e9alit\u00e9 hors d\u2019\u00e9chelle, vertigineuse. On regarde dans ce motif se tresser les temps par la fen\u00eatre \u00e9troite de notre pr\u00e9sent. Le local loge l\u2019\u00e9tendu.<br \/>\nLes beaut\u00e9s les plus troublantes sont des \u00e9piphanies, des effondrements, des naufrages. Une porcelaine \u00e9br\u00e9ch\u00e9e. Ce sont des \u00e9quilibres pr\u00e9caires et des moments fugaces. Ce soldat qui tient dans ses bras une br\u00e8ve \u00e9ternit\u00e9 cette femme au-dessus d\u2019une tranch\u00e9e dans l\u2019Enfance d\u2019Ivan de Tarkovski. L\u2019individu qui affleure \u00e0 travers le mouvement collectif de l\u2019histoire et les d\u00e9terminismes sociaux-culturels. Un dernier rayon de soleil passant par-dessus la cr\u00eate d\u2019une colline ou touchant l\u2019angle d\u2019un mur. La d\u00e9licatesse tactile d\u2019une herbe dans la ros\u00e9e sur le point de plier. Le d\u00e9placement lent d\u2019un oursin ou celui plus erratique encore d\u2019une m\u00e9duse. Ce qui ne peut se saisir et qui laisse alors impuissant au bord de la chose, suivant sa naissance, son \u00e9panouissement, son affaissement, la courbe de toute vie comme r\u00e9alit\u00e9 tout \u00e0 la fois intime et ext\u00e9rieure. A chaque fois quelque chose \u00e0 lieu. L\u2019expression est troublante. Oui, litt\u00e9ralement, quelque chose advient dans l\u2019espace qui se fonde. L\u2019\u00e9tendue se plisse ou se creuse, s\u2019\u00e9meut. C\u2019est un paysage miniature dans une aur\u00e9ole. Il n\u2019est pas indiff\u00e9rent que ce soit presque rien. Les plis des draps. Un lit d\u00e9fait. Les ondulations que laissent les vagues sur le sable en se retirant. Une l\u00e8vre d\u2019\u00e9cume. La chaleur qui filtre entre les aiguilles de pin. La peinture qui s\u2019\u00e9caille sur une chaise de jardin. Une main qui coure sur une rampe. Une caresse de la main ou de l\u2019\u0153il sur le col d\u2019une chemise. La transparence d\u2019un tissu. Et m\u00eame soudain perceptible la vibration dans le silence d\u2019un tube au n\u00e9on, d\u2019un frigo. Sa mani\u00e8re de dilater, d\u2019infinir l\u2019espace et le temps. Une mani\u00e8re du ciel quand on l\u00e8ve la t\u00eate. La train\u00e9e d\u2019un avion. Le vol d\u2019un oiseau.<br \/>\nToujours il faut que la mati\u00e8re ait bu ce qu\u2019il pouvait y avoir de pr\u00e9cipit\u00e9 ou de violent : tout \u00e7a a d\u00e9pos\u00e9, le temps a pass\u00e9. Tient l\u2019\u00e9quilibre. Et la pr\u00e9sence se dilate dans le silence et l\u2019immobilit\u00e9. Ce sont les photographies de Sophie Ristelhueber. C\u2019est le mouchage de torches sur les parois d\u2019une grotte ferm\u00e9e par un \u00e9boulis.<br \/>\nUne teinte ternie par le soleil, l\u2019empreinte laiss\u00e9e en r\u00e9serve par un objet opaque. Un terrain vague dig\u00e9rant dans ses herbes hautes, ses ronces des carcasses rouill\u00e9es, et des reliefs de fuite. Un grillage d\u00e9fait. Une ruine. Quelque chose qui s\u2019\u00e9tire. Un \u00e9lastique distendu. Un patch sur un genou de pantalon. Un go\u00fbt de lait ou de yaourt. Un regard d\u00e9rob\u00e9 sur une \u00e9chancrure. Un geste suspendu. Une main pos\u00e9e. Le vent dans une m\u00e8che de cheveux.<br \/>\nUn \u00e9v\u00e9nement t\u00e9nu, au bord du visible. Une sensation.<br \/>\nAinsi la trace s\u2019inscrit. Et dans le corps se loge une perspective nouvelle ou s\u2019actualise une connaissance enfouie d\u2019avoir consid\u00e9r\u00e9 silencieusement les charpenti\u00e8res d\u2019un vieil arbre s\u2019\u00e9quilibrant dans l\u2019\u00e9panouissement du tronc au-del\u00e0 de lui-m\u00eame. On se penche sur une souche coup\u00e9e, \u00e9bahi que les saisons se marquent en cercles concentriques dans l\u2019\u00e2me de l\u2019arbre, sa vie se laissant r\u00e9capituler sur la tranche. Mais c\u2019est aussi \u00e0 l\u2019inverse de cette accumulation massive de peau ces mues abandonn\u00e9es dans un buisson, fix\u00e9e \u00e0 l\u2019aisselle d\u2019une branche, fragile.<br \/>\nC\u2019est dans chaque d\u00e9tail ce que l\u2019on a un jour eu envie d\u2019appeler dieu. Une coccinelle qui \u00e0 trois reprises se pose et fait gracier le condamn\u00e9. Le changement subit de la texture de l\u2019air avant l\u2019orage. Le passage d\u2019un oiseau dans la fen\u00eatre que l\u2019on a mentalement trac\u00e9 dans le ciel. Dans la fleur d\u2019une surface et l\u2019informe des fluides. Quand semblent cohabiter, m\u00eal\u00e9s, l\u2019\u00e9coulement et l\u2019immobilit\u00e9. Ou quand le mouvement se fige, se retient tout du moins dans sa courbe \u00e0 la mani\u00e8re d\u2019un animal qui s\u2019arr\u00eate, retourne un regard et passe, traversant l\u2019horizon de notre regard comme il traverserait le temps. <\/p>\n<p>Photographie : Kantinka Bock<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00ab L\u2019homme est muet, c\u2019est l\u2019image qui parle \u00bb. Andr\u00e9 Du Bouchet \u00ab La merveille des traits et des mots, on l\u2019oublie, est due \u00e0 ce qu\u2019ils m\u00e8nent ailleurs -, avant d\u2019impitoyablement nous tirer \u00e0 eux, \u00e0 nous. De nous mener d\u2019abord \u00e0 ce que nous voyons \u00bb. 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