{"id":7081,"date":"2019-03-14T14:40:58","date_gmt":"2019-03-14T13:40:58","guid":{"rendered":"http:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/?p=7081"},"modified":"2019-03-14T14:41:50","modified_gmt":"2019-03-14T13:41:50","slug":"a-cette-ame","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/a-cette-ame\/","title":{"rendered":"\u00e0 cette \u00e2me"},"content":{"rendered":"<p>\u00ab<em> L\u2019adulte a vendu l\u2019\u00e9tendue pour le rep\u00e9rage \u00bb<\/em> (Henri Michaux)<\/p>\n<p><em>\u00ab Le po\u00e8me ne s\u2019arr\u00eate jamais parce que rien n\u2019arr\u00eate le chant \u00bb<\/em> (Antoine Emaz)<\/p>\n<p><em>\u00ab Cogito : ma pens\u00e9e se distingue du savoir, des processus de connaissance \u2013 m\u00e9moire, imagination, raison d\u00e9ductive, finesse et g\u00e9om\u00e9trie\u2026 externalis\u00e9s, avec synapses et neurones, dans l\u2019ordinateur. Mieux : je pense, j\u2019invente si je m\u2019en \u00e9carte. Je me convertis \u00e0 ce vide, \u00e0 cet air impalpable, \u00e0 cette \u00e2me, dont le mot traduit ce vent. (\u2026) j\u2019invente si je parviens \u00e0 ce vide. \u00bb <\/em>(Michel Serres) <!--more--><\/p>\n<p>Des formes, des couleurs distinctes et que l\u2019on peut nommer. Tout ce qui en somme se laisse saisir, indexer \u00e0 la mani\u00e8re des sp\u00e9cimens que l\u2019on aligne en entomologiste comme autant de singularit\u00e9s qui s\u2019extraient d\u2019elles-m\u00eames, autant d\u2019arch\u00e9types.  Il y aurait celle ou celui \u00e0 dominante rouge, ou bleue, ocre, bicolore, de forme \u00e9vas\u00e9e, avec un arrondi, coup\u00e9 \u00e0 droite ou \u00e0 gauche. Des balises dans l\u2019espace mobile et continu. Tant que le corpus resterait d\u00e9nombrable. Nos rep\u00e8res appartiennent \u00e0 ce genre d\u2019\u00e9nonc\u00e9s brutaux, sch\u00e9matiques. Nos d\u00e9finitions trouvent leur aise dans les d\u00e9coupes et les cern\u00e9s nets, les discriminations franches, les embl\u00e8mes. Il ne s\u2019agit pas ici de r\u00e9el, mais d\u2019une \u00e9conomie dans les relations qu\u2019elle entretient avec lui. Il s\u2019agit d\u2019un usage du monde. D\u2019accords.<br \/>\nNous parlons par image. Nous usons de rep\u00e8res cardinaux, des structures primordiales auxquelles s\u2019accorde notre corps : mains droite, main gauche, haut, bas et, \u00e9vacu\u00e9s souvent, face et dos, endroit et envers. Cette derni\u00e8re consid\u00e9ration (un peu plus qu\u2019un d\u00e9tail) peut-\u00eatre en raison de la position de nos yeux, de notre posture verticale : les images ont leur partie visible dont nous recevons aussi le regard et un dos d\u2019ombre qui ne nous concerne pas ; une partie tue. Notre monde est un monde adoss\u00e9.<br \/>\nCe recours au langage, \u00e0 l\u2019imm\u00e9diatet\u00e9 de la saisie participe de l\u2019autorit\u00e9 du lisible sur le visible. Cet encodage, \u00e0 une \u00e9conomie. Pouss\u00e9 \u00e0 l\u2019extr\u00eame, il devient l\u2019universel binaire : un monde int\u00e9gralement chiffrable, m\u00e9canis\u00e9.<br \/>\nAussi, lit-on en r\u00e9alit\u00e9 souvent \u00e0 m\u00eame nos propres livres, \u00e0 travers les filtres de notre culture, la trame de nos constructions, de nos grammaires conceptuelles quand nous croyons ne faire que r\u00e9pondre du r\u00e9el objectivement. Car c\u2019est bien de cela qu\u2019il s\u2019agit : litt\u00e9ralement de la transfiguration et ce faisant de la simplification d\u2019une exp\u00e9rience complexe \u00e0 quelque chose d\u2019une composition, \u00e9tageant dans la profondeur de l\u2019espace des objets : une objectivation, une \u00ab objectisation \u00bb. Et pour cela il nous faut s\u00e9parer, extraire, abstraire, figer, fixer, id\u00e9aliser. Nous nous rendons aux raisons \u00e9conomiques et ergonomiques du code, au pr\u00e9judice des subtilit\u00e9s inavouables du visible et m\u00eame du sensible dans son \u00e9normit\u00e9, son exc\u00e9dence et sa mobilit\u00e9 \u2014 sa ph\u00e9nom\u00e9nalit\u00e9.<br \/>\nLes nuances appartiennent \u00e0 un temps plus lent, une expression plus d\u00e9velopp\u00e9e. Elles induisent \u00e9galement de quitter une certaine posture de distanciation qui est une mani\u00e8re de pr\u00e9dation en le sens qu\u2019elle assigne \u00e0 ces objets, cette somme h\u00e9t\u00e9roclite, du moins h\u00e9t\u00e9rog\u00e8ne d\u2019objets en laquelle consiste notre monde un statu soumis. Dompter, maitriser, dominer, tel est le projet par lequel entend se r\u00e9aliser la raison cart\u00e9sienne en m\u00eame temps que l\u2019orgueil occidental : se rendre ma\u00eetre et possesseur de la nature. Non pas toujours tout \u00e0 fait pour l\u2019asservir, mais pour se hisser par-dessus la communaut\u00e9 naturelle et la consid\u00e9rer plus orgueilleusement, servi par un sentiment de distinction : qu\u2019un monde regarde l\u2019autre depuis ce qui les s\u00e9pare. Elles, les nuances, demandent aussi un investissement, une d\u00e9pense moins mesur\u00e9s que celle que nous nous recommandons et, disons-le, de sortir d\u2019une logique de la maximisation performative r\u00e9gie par une optimisation de la d\u00e9pense et du temps investi dans l\u2019ensemble des relations. On le dit ainsi : trop brusque ou pr\u00e9cipit\u00e9 mal \u00e9treint.<br \/>\nIl faut avouer que cela d\u2019ordinaire convient. On peut vivre cette vie que l\u2019on qualifie assez judicieusement de \u00ab courante \u00bb dans sa pr\u00e9cipitation en ignorant les lois les plus subtiles de la physique ou chosifiant tout ce qui nous passe sous le regard. On peut m\u00eame se vouer \u00e0 toutes sortes de croyances, \u00e0 l\u2019\u00e9vidence ou au bon sens comme \u00e0 des faits de nature et de n\u00e9cessit\u00e9 sans jamais en \u00eatre trop brutalement invalid\u00e9. On peut b\u00e2cler de vivre comme on b\u00e2cle un repas. Chacun se fait son monde, plus ou moins d\u00e9finitivement, dans le monde de nos sens. Mais il faut avouer que c\u2019est confier son existence \u00e0 un monde rassurant \u00e0 proportion de ce qu\u2019il est \u00e9troit. Et il est des objets moins conciliants dont la nature complexe ou subtile introduit une certaine r\u00e9sistance. Les plus r\u00e9calcitrants s\u2019y agacent et condamnent, jugent de haut et a priori. Sans sagesse ni m\u00eame d\u00e9sir de sagesse. Tellement \u00e9chappe pourtant au temps anthropologique. Le mouvement, la croissance des arbres sont invisibles, tout comme les forces monumentales qui fa\u00e7onnent patiemment les reliefs en leur g\u00e9omorphologie. Et tant de choses encore. Notre ou\u00efe, nos capacit\u00e9s phoniques, physiques, notre regard pour partie s\u2019atrophient selon les vies que nous menons et nos besoins habituels. Nous n\u2019entendons qu\u2019\u00e0 notre \u00e9chelle ; et \u00e0 l\u2019empan de nos petits commerces.<br \/>\nLes tableaux de Claire Chesnier, au-del\u00e0 de quelques-uns pris isol\u00e9ment en se laissant embrasser par le regard et la pens\u00e9e \u00e9chappent \u00e0 cette volont\u00e9 de saisie sch\u00e9matique par la multiplicit\u00e9 de variations qu\u2019ils pr\u00e9sentent. Parce qu\u2019ils \u00e9chappent \u00e0 la formule dans sa s\u00e8cheresse et sa simplification descriptives. Il faudrait dire davantage, ou dire autrement. Peut-\u00eatre l\u00e9gender l\u2019image. Mais ce ne seraient que subterfuges pour s\u2019y rep\u00e9rer en s\u2019\u00e9conomisant encore de changer de position, de mani\u00e8re. On ne les  verrait pas davantage. On ne les dirait pas. On les indexerait seulement. Car si anecdote il y a pour discriminer chaque \u0153uvre au sein de la s\u00e9rie (telle nuance particuli\u00e8re, telle dominante de teinte, telle inflexion de forme, tel accident ou dynamique dans le d\u00e9grad\u00e9\u2026) celle-ci est encore une fois trop subtile, trop t\u00e9nue pour se laisser nommer clairement et d\u00e9finir un \u00e9cart significatif lorsque l\u2019on doit consid\u00e9rer un ensemble plus vaste que celui que d\u00e9compteraient les doigts d\u2019une main. Chaque peinture est comme une variation, un glissement particulier, une inflexion prise au sein d\u2019un mouvement. Et d\u2019une certaine mani\u00e8re elle s\u2019y dissout.<br \/>\nOn sait ce rapport ambigu\u00eb que les mots entretiennent avec ce qu\u2019ils nomment, la connaissance permettant de mieux discriminer, distinguer ce qui serait sinon comme fondu en une perception ind\u00e9termin\u00e9e tout en \u00e9vacuant cette r\u00e9alit\u00e9 singuli\u00e8re extraite derri\u00e8re cet avatar commercial. Ils ont ce que j\u2019appelle un temp\u00e9rament ou une propension sarcophage, l\u2019image, la boite, l\u2019objet dig\u00e9rant litt\u00e9ralement les chairs, le corps pour en tenir lieu. Ainsi des concepts qui distinguent, d\u00e9chaussent en les d\u00e9coupant des objets dans le r\u00e9el, les indexent et les enclosent : la fleur, absente de tout bouquet.<br \/>\nLe ph\u00e9nom\u00e8ne est plus pr\u00e9gnant encore depuis quelques ann\u00e9es que l\u2019artiste a \u00e9vacu\u00e9 la forme qui d\u00e9terminait un motif color\u00e9 sur un fond en recourant au all-over, \u00e0 la pleine surface. Les \u00e9l\u00e9ments de structure en sont repouss\u00e9s au dehors de l\u2019image ; tr\u00e8s exactement sur les bords qui la fondent comme singularit\u00e9 et extraction. Les proportions qui d\u00e9terminent ses formats \u00e9tant g\u00e9n\u00e9ralement, sinon identiques du moins similaires, il s\u2019en suit que n\u2019importe laquelle de ses \u0153uvres r\u00e9centes, si l\u2019on souhaitait en faire le relev\u00e9 sch\u00e9matique par un dessin au trait affecterait la forme r\u00e9p\u00e9t\u00e9e d\u2019un m\u00eame rectangle vertical semblable \u00e0 celui en lequel on fait rentrer un portrait.<br \/>\nD\u2019o\u00f9 peut-\u00eatre encore que l\u2019on pense ces champs color\u00e9s quelques fois comme des figures, des expressions rythmiques, entendu, comme le remarque JM Pontevia que toute figure est d\u2019abord ou est essentiellement une d\u00e9coupe dans le temps. Toute la tension qui aimante le regard et la pens\u00e9e vient de ce rapport de l\u2019\u00e9tendue diffuse \u00e0 la d\u00e9coupe et la ponctuation.<br \/>\nQuelque chose s\u2019absorbe ou se dissout, s\u2019avale pour laisser trace aux souvenirs \u00e9vanescents, autant  infond\u00e9s qu\u2019insistants, de r\u00e9alit\u00e9s atmosph\u00e9riques solaires ou m\u00e9lancoliques : on pense \u00e0 la lev\u00e9e comme \u00e0 la tomb\u00e9e du jour, \u00e0 ces jours brumeux ou vaporeux, assourdis, pleins de demi-teintes et tout aur\u00e9ol\u00e9s dont on loge le souvenir ou le clich\u00e9. A ces perceptions ind\u00e9termin\u00e9es au contact desquelles le langage rationnel construit se d\u00e9couvre impuissant et s\u2019\u00e9meut. Le rythme lancinant qui s\u2019induit, d\u2019une peinture \u00e0 l\u2019autre abrutissant encore cette volont\u00e9 de focalisation et d\u2019immobilisation \u00e0 l\u2019\u0153uvre dans la conscience rationnelle. On se laisse aller.<br \/>\nIl est bien pratique que chacun se pr\u00e9sente sous un nom, que l\u2019on puisse interpeler ou d\u00e9signer chaque chose et chaque \u00eatre par cette formule compacte qui l\u2019identifie : que l\u2019on mette un mot sur une chose et celle-ci point, s\u2019\u00e9claire. Pourtant. Une opacit\u00e9 persiste ou se renforce dans la man\u0153uvre. Comme une histoire de cadavre dans le placard ou de poussi\u00e8re sous le tapis. Les \u0153uvres de Claire Chesnier sont anim\u00e9es par cette sorte de hantise : quelque chose constamment refuse l\u2019enfermement qu\u2019on lui impose. Quelque chose refuse le chiffrement, l\u2019imm\u00e9diat. On s\u2019approche. On peut scruter. Elles se dressent devant dans leur lointain. Dans cette toute proche apparition d\u2019un lointain par laquelle Benjamin d\u00e9finissait l\u2019aura. Il nous reste \u00e0 les consid\u00e9rer comme la mati\u00e8re du temps, comme ce fond diffus cosmologique duquel nous parviennent des traces de r\u00e9alit\u00e9s \u00e9vanouies, dans un m\u00e9lange d\u2019effroi et de fascination, de vertige et de calme acceptation, d\u2019apaisement. C\u2019est bien un autre langage, d\u2019\u00e9vocations, de sensations qui se forme, non pas pour d\u00e9crire un fait ou un objet, mais localiser \u00e0 peu pr\u00e8s dans le r\u00e9pertoire emmagasin\u00e9 par le corps quelques-uns des effets semble-t-il inconciliables et concili\u00e9s de la mise en contact de ces \u00e9v\u00e9nements sensibles et de nos propres d\u00e9sirs, notre d\u00e9sarroi, nos incompr\u00e9hensions, notre inqui\u00e9tude ou notre intranquilit\u00e9. Ce qui traverse les plus belles pages de Pessoa et que les \u0153uvres m\u00eames semblent reprendre \u00e0 leur compte : \u00ab Le d\u00e9sir insatiable, innombrable, d\u2019\u00eatre toujours le m\u00eame, et d\u2019\u00eatre toujours un autre \u00bb. <\/p>\n<p><em>Image : Claire Chesnier, vue d&rsquo;exposition.<\/em><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00ab L\u2019adulte a vendu l\u2019\u00e9tendue pour le rep\u00e9rage \u00bb (Henri Michaux) \u00ab Le po\u00e8me ne s\u2019arr\u00eate jamais parce que rien n\u2019arr\u00eate le chant \u00bb (Antoine Emaz) \u00ab Cogito : ma pens\u00e9e se distingue du savoir, des processus de connaissance \u2013 m\u00e9moire, imagination, raison d\u00e9ductive, finesse et g\u00e9om\u00e9trie\u2026 externalis\u00e9s, avec synapses et neurones, dans l\u2019ordinateur. 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