{"id":7096,"date":"2019-06-10T21:49:13","date_gmt":"2019-06-10T20:49:13","guid":{"rendered":"http:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/?p=7096"},"modified":"2019-06-14T18:28:07","modified_gmt":"2019-06-14T17:28:07","slug":"la-sensation-par-les-yeux-marc-desgrandchamps","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/la-sensation-par-les-yeux-marc-desgrandchamps\/","title":{"rendered":"la sensation par les yeux, Marc Desgrandchamps"},"content":{"rendered":"<p><em>\u00ab De tout, il restera trois choses : la certitude que tout \u00e9tait en train de commencer, la certitude qu\u2019il fallait continuer, la certitude que cela serait interrompu avant que d\u2019\u00eatre termin\u00e9. \u00bb<\/em><br \/>\nF. Pessoa <\/p>\n<p><em>\u00ab\u00a0Le soleil rendait tout moderne\u00a0\u00bb.<\/em><br \/>\nJ. Berger<\/p>\n<p>Il faut que nos vies soient singuli\u00e8rement imaginaires pour que par le seul canal de nos yeux des sensations traversent et \u00e9meuvent le corps. Pour qu\u2019une image des plus fruste parfois nous attendrisse ou nous cambre en \u00e9veillant dans la chair la sensation d\u2019une odeur, d\u2019un contact, d\u2019une imperceptible vibration de l\u2019air.<!--more--><br \/>\nKant voyait dans le sentiment du sublime qui l\u2019\u00e9treignait \u00e0 contempler le paysage accident\u00e9 et hors d\u2019\u00e9chelle de hautes montagnes la manifestation int\u00e9rioris\u00e9e de ce qui nous d\u00e9passe et la m\u00eal\u00e9e de terreur et de fascination esth\u00e9tique qui l\u2019engendre.<br \/>\nJe me souviens d\u2019une \u00e9tude sur quelques traces d\u2019iconoclasme pr\u00e9historique mettant en \u00e9vidence comme les monstres, les pr\u00e9dateurs hypertrophi\u00e9s grav\u00e9s ou peints dans une s\u00e9rie d\u2019abris sous roche d\u2019Afrique du Nord qui \u00e9taient marqu\u00e9s de d\u00e9t\u00e9rioration \u00e9taient syst\u00e9matiquement alt\u00e9r\u00e9s par une lapidation des membres et de la t\u00eate. Qu\u2019ainsi, il s\u2019agissait moins d\u2019effacer la chose que de la ma\u00eetriser symboliquement, r\u00e9alit\u00e9 et imaginaire se m\u00ealant en un geste dans la projection d\u2019une pierre sur une image. C\u2019est que la chose r\u00e9elle et sa repr\u00e9sentation activent les m\u00eames r\u00e9gions c\u00e9r\u00e9brales, les m\u00eames signaux d\u2019alerte.<br \/>\nAinsi, les grandes figures estivales que peignit Picasso dans les ann\u00e9es 30, quelque soit la taille des reproductions que je peux regarder appellent en moi une sensation d\u2019espace, de douceur et de suspend du temps, une douce m\u00e9lancolie. A les regarder, je me sens respirer plus largement, exactement comme si j\u2019\u00e9tais moi-m\u00eame sur une de ces plages \u00e0 la mi saison, jouissant d\u2019une brise iod\u00e9e et de cong\u00e9s. Tout le champ lexical des vacances m\u00e9diterran\u00e9ennes, cabanes et douches de plages, parasols, ondines en maillot, bruit lancinant des vagues, tendresse sal\u00e9e ou flirt, leur \u00e9cho dans les toiles de Cremonini et les photographies de Claude Nori font en moi leur paysage. Quelque chose s\u2019attendri en moi dans la fr\u00e9quentation de cette figure p\u00e2le tirant une \u00e9pine de son pied accroch\u00e9e au mus\u00e9e des Beaux Arts de Lyon. En ce geste antique et ordinaire le monde alors se courbe sur un cercle \u00e9troit, une attention intime. Le tumulte est \u00e9touff\u00e9. Et si \u00ab le canon de l\u2019actualit\u00e9 \u00bb tonne sur les remparts, celui que sa sensibilit\u00e9 r\u00eaveuse met \u00e0 l\u2019\u00e9cart peut en imagination couper une fl\u00fbte o\u00f9 nouer sa joie selon divers motifs, comme l\u2019\u00e9crit Mallarm\u00e9, \u00ab se percevoir, simple, infiniment sur la terre \u00bb.<br \/>\nCe sont \u00e0 des sensations semblables qu\u2019introduisent la plupart des tableaux de Marc Desgrandchamps ; qu\u2019il s\u2019agisse d\u2019un jardin, de plages, d\u2019une aire de loisirs au bord d\u2019un lac, d\u2019un parc, de montages, de sites touristiques et m\u00eame de certains sujets plus urbains. Quelque chose s\u2019y joue du panorama, de ce regard large sur les choses qui permet un retrait au monde. Et quelque d\u00e9tachement de fl\u00e2neur presque baudelairien. Je me sens comme ce voyageur que peignit Friedrich au sommet d\u2019une montagne ou P\u00e9trarque en haut du Mont Ventoux comme au sommet de sa vie, assez d\u00e9gag\u00e9 des choses courantes pour se rass\u00e9r\u00e9ner et tutoyer des pens\u00e9es pures ; de celles qui cheminent \u00e0 part le langage verbal pour s\u2019\u00e9panouir dans une vague synesth\u00e9sie. R\u00e9-oxyg\u00e9n\u00e9.<br \/>\nIl n\u2019y a qu\u2019\u00e0 se tenir l\u00e0, chose parmi les choses, go\u00fbter leur pr\u00e9sence hyst\u00e9ris\u00e9e par le midi, leur chevauchement dans l\u2019espace de la vue \u00e0 la mani\u00e8re de cet \u00e9trange et fascinant film de Zbignew Rybczynski, <em>Tango<\/em>, leur pes\u00e9e dans l\u2019\u00e2me. A les consid\u00e9rer longuement, avec l\u2019insistance aig\u00fce dont est capable un \u00eatre sans mot qui vous d\u00e9visage vous les verriez exploser soudain et exploser en \u00e9cho depuis leur immobilit\u00e9 m\u00eame. Infiniment, comme sur les nappes de Pink Floyd la maison et son contenu dans le fameux plan final du Zabriskie point d\u2019Antonioni ne semblent plus capables de retenir une sorte d\u2019entropie latente fondamentale, le fantasme se retournant contre une r\u00e9alit\u00e9 mise \u00e0 nu comme fiction. Mais le tableau vous rappelle, immobile comme avant, continuant d\u2019\u00e9tirer son temps propre \u00e0 proportion du feuilletage qui vous requiert, comme un aveu de la conscience, incapable tel certains requins de rester immobile sans s\u2019asphyxier. C\u2019est la fonction des r\u00e9f\u00e9rences, des souvenirs que de nourrir la pens\u00e9e dans le cercle qu\u2019elle trace autour des opacit\u00e9s, des r\u00e9sistances du r\u00e9el. Combien d\u2019instantan\u00e9s, de figures auratiques d\u00e9croch\u00e9es \u00e0 la s\u00e9quence d\u2019un film, de figures hybrid\u00e9es par les lectures et les hallucinations des collages involontaires comme la figure de Gradiva dans le r\u00e9cit de Jansen ou l\u2019Aur\u00e9lia de Nerval. Il faut que le regard d\u00e9cille, revienne \u00e0 ce qui, malgr\u00e9 les suggestions, une \u00e9vanescence relative de certaines silhouette, l\u2019ind\u00e9termination ou l\u2019\u00e9quivoque de quelques morceaux accuse une visibilit\u00e9 singuli\u00e8re, presque crue, presque obsc\u00e8ne (pens\u00e9e soudain vers Bergman, aveu d\u2019impuissance encore, sorte de fuite). Et malgr\u00e9 la diff\u00e9rence de tons ou de temp\u00e9rament, Mario Sironi et surtout Giorgio Di Chirico sugg\u00e8rent alors le mot de m\u00e9taphysique pour la fa\u00e7on \u00e9trange parce que  nue qu\u2019ont les corps et les objets, les \u00e9l\u00e9ments significatifs du paysage (tronc, chaise, nuages&#8230;) de s\u2019avancer dans la sc\u00e8ne, de poindre, d\u2019h\u00e9risser le champ perceptif. Un pr\u00e9cipit\u00e9 ou une r\u00e9duction au sens ph\u00e9nom\u00e9nologique du terme faisant de chaque objet d\u2019ordinaire fondu dans le balayage de la vue une sorte d\u2019\u00e9cueil, de punctum barthien venant exciter le regard, ne donnant encore une fois \u00e0 la pens\u00e9e aucune intrigue \u00e0 d\u00e9plier, aucune histoire \u00e9difiante, aucun propos \u00e0 lire, aucune ligne, mais comme une constellation de signes \u2014 de ceux dont le cin\u00e9aste Manoel de Oliveira disait qu\u2019il aimait leur fa\u00e7on de baigner dans leur absence d\u2019explication. C\u2019est ainsi encore que se manifeste l\u2019exc\u00e9dence du visible : comme une sorte de r\u00e9manence dans le champ du lisible ramenant perp\u00e9tuellement l\u2019attention \u00e0 lui. C\u2019est une silhouette qui s\u2019ajuste dans des repentirs accus\u00e9s, la mati\u00e8re picturale qui s\u2019accuse dans la coulure, dans une certaine d\u00e9complexion ou d\u00e9sinvolture du geste laissant partout sa trace dans la trace de l\u2019outil, le travail de mont\u00e9e de l\u2019image, pour ne pas dire de montage partout visible. C\u2019est la gamme restreinte des couleurs, minimale \u00e0 sa fa\u00e7on comme la phrase musicale d\u2019Erik Satie. Et cette nudit\u00e9 presque vertigineuse, fragile et touchante qui traverse les Gymnop\u00e9dies qui, quand elle retourne son regard sur elle-m\u00eame, au seuil de la d\u00e9personnalisation se teint d\u2019une l\u00e9g\u00e8re ironie malgr\u00e9 elle.<br \/>\nIl m\u2019a \u00e9t\u00e9 donn\u00e9 de ressentir des choses semblables, puisque tout est affaire d\u2019\u00e9chos, \u00e0 consid\u00e9rer accroupi dans l\u2019\u00e9t\u00e9 sur un chemin de terre une plante per\u00e7ant de buissons raz dans une expression \u00e9l\u00e9gante et volontaire, tr\u00e8s tactile, une volont\u00e9 farouche de conqu\u00e9rir l\u2019espace et de boire la lumi\u00e8re en laquelle je pouvais lire la condition des vivants que chacun sous une forme, sous des modalit\u00e9s singuli\u00e8res nous partagions. Des insectes moucheronnaient dans la lumi\u00e8re. Je m\u00e9ditais le temps, je m\u00e9ditais l\u2019espace. Ils \u00e9taient la mati\u00e8re de la plante, l\u2019origine de sa gr\u00e2ce. Elle m\u2019y donnait acc\u00e8s, m\u2019y introduisait silencieusement. Comme les toiles de Desgrandchamps ouvrent \u00e0 quelque chose d\u2019un r\u00eave antique et grec travers\u00e9 par la rumeur du temps, semblable \u00e0 une madeleine pr\u00e8s d\u2019une tasse de th\u00e9, \u00e0 un pav\u00e9 disjoint, au changement rythmique d\u2019un motif d\u00e9saccord\u00e9 au seuil d\u2019une maison, \u00e0 certaines plages de l\u2019enfance. A une saison.<br \/>\nL\u00e0, dans une \u00e9ternit\u00e9 de fin du monde se m\u00ealent des images \u00e9gar\u00e9es et dans une passante une v\u00e9nus antique \u00e0 le cheville l\u00e9g\u00e8re, le corps en gloire d\u2019un Maillol ou d\u2019un Bourdelle, une histoire de cin\u00e9ma comme en a mont\u00e9 Godard, celle anonyme qui sur une planche d\u2019Edward Muybridge confond la d\u00e9marche scientifique \u00e0 une forme d\u2019\u00e9rotisme. <\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00ab De tout, il restera trois choses : la certitude que tout \u00e9tait en train de commencer, la certitude qu\u2019il fallait continuer, la certitude que cela serait interrompu avant que d\u2019\u00eatre termin\u00e9. \u00bb F. Pessoa \u00ab\u00a0Le soleil rendait tout moderne\u00a0\u00bb. J. 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