{"id":7104,"date":"2019-06-11T21:32:37","date_gmt":"2019-06-11T20:32:37","guid":{"rendered":"http:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/?p=7104"},"modified":"2019-06-30T08:18:34","modified_gmt":"2019-06-30T07:18:34","slug":"fantasmagories-ou-lart-de-faire-parler-des-fantomes-en-public","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/fantasmagories-ou-lart-de-faire-parler-des-fantomes-en-public\/","title":{"rendered":"Fantasmagories (ou l\u2019art de faire parler des fant\u00f4mes en public)"},"content":{"rendered":"<p>\u00ab Peintres et sculpteurs puisent souvent dans la nature plus que la mati\u00e8re premi\u00e8re et le mod\u00e8le de leurs \u0153uvres. Il leur arrive m\u00eame d\u2019annexer \u00e0 celles-ci des \u00e9l\u00e9ments que la nature leur propose ou de constituer, avec ou sans retouches, leur butin en ouvrages originaux, qu\u2019ils n\u2019ont ensuite qu\u2019\u00e0 reconna\u00eetre au sens fort et juridique du terme. Au hasard d\u2019une promenade, ils ramassent \u00e9paves s\u00e9duisantes et d\u00e9bris inattendus. Il s\u2019agit de trouvailles fortuites : d\u2019aubaines \u00bb.<br \/>\nRoger Caillois <!--more--><\/p>\n<p>\u00ab Elle se sert d\u2019une nouvelle image pour me faire comprendre comment elle vit : c\u2019est comme le matin quand elle se baigne et que son cors s\u2019\u00e9loigne tandis qu\u2019elle fixe la surface de l\u2019eau. \u00ab Je suis la pens\u00e9 sur le bain dans la pi\u00e8ce sans glaces \u00bb. \u00bb.<br \/>\nAndr\u00e9 Breton<\/p>\n<p>D\u00e8s le XIV\u00e8me si\u00e8cle, un app\u00e9tit de savoirs r\u00e9capitulatifs s\u2019est manifest\u00e9 en occident par la red\u00e9couverte de l\u2019antiquit\u00e9 gr\u00e9co-romaine d\u2019abord, l\u2019exploration et la conqu\u00eate de territoires et peuples \u00e9loign\u00e9s ensuite, lesquels particip\u00e8rent \u00e0 fonder cette nouvelle mythologie europ\u00e9enne que l\u2019on appelle l\u2019humanisme.<br \/>\nIniti\u00e9 par l\u2019\u00e9tude des textes anciens et des philosophes antiques, son objet se modifia pour contribuer \u00e0 la d\u00e9finition d\u2019une civilisation latine et \u00e0 la pens\u00e9e d\u2019un monde \u00e0 la mesure de l\u2019homme fortement ethno centr\u00e9e.<br \/>\nL\u2019Homme de Vitruve, \u00e9talon d\u2019une math\u00e9matique g\u00e9n\u00e9rale, ent\u00e9rina en quelque sorte le r\u00e9cit de la Gen\u00e8se qui faisait de l\u2019Homme le dominateur, le possesseur ou l\u2019administrateur de la nature, cette derni\u00e8re apparaissant parfois comme une corne d\u2019abondance versant, prodigue et profuse, ses dons \u00e0 ceux qui n\u2019auraient qu\u2019\u00e0 se servir puisqu\u2019ils en \u00e9taient en quelque sorte les destinataires naturels. C\u2019est sous la forme moralement acceptable de \u00ab voyages de d\u00e9couverte \u00bb que fut men\u00e9 ce que l\u2019on nomme aujourd\u2019hui la premi\u00e8re colonisation, consistant dans les r\u00e9cits que les europ\u00e9ens se faisaient \u00e0 eux-m\u00eames en l\u2019exploration de terres incultes et n\u2019appartenant \u00e0 personne qu\u2019ils venaient alors sortir de leur \u00e9tat d\u2019ensauvagement primitif, civiliser et exploiter dans le sens pragmatique du terme. Cet assujettissement, tel que d\u00e9crit dans le texte biblique, qui passe par la domination physique et morale l\u00e9gitime tout autant que par le geste fondateur de nommer les animaux initie une approche s\u00e9parative du monde \u00e0 la base de la pens\u00e9e cart\u00e9sienne et des sciences modernes. L\u2019homme s\u2019y tient comme observateur ext\u00e9rieur, au c\u00f4t\u00e9 de dieu, objectivant en les discriminant puis en les classant, tous les objets du monde, des \u00eatres vivants, animaux et v\u00e9g\u00e9taux, aux ph\u00e9nom\u00e8nes physiques, particules, mati\u00e8res, min\u00e9raux, paysages, forces et mouvements, des r\u00e9alit\u00e9s les plus infimes, les plus proches, les plus \u00e9l\u00e9mentaires et les plus d\u00e9finies aux plus larges, lointaines, complexes ou vagues dument circonscrites, apur\u00e9es et simplifi\u00e9es. Apr\u00e8s les herbiers tels que pratiqu\u00e9s au Moyen-Age, les r\u00e9cits d\u2019exploration illustr\u00e9s jou\u00e8rent au XV\u00e8me si\u00e8cle le r\u00f4le de galvaniseurs d\u2019une tentation imp\u00e9rialiste des pays europ\u00e9ens et de caution scientifique \u00e0 une politique occidentale d\u2019appropriation g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9e.<br \/>\nBient\u00f4t, les cabinets d\u2019amateurs dans ce qu\u2019ils manifestent encore largement d\u2019un \u00e9merveillement et d\u2019une dynamique priv\u00e9e pour ne pas dire intime, personnelle et pulsionnelle d\u2019accumulation essaiment au XVII\u00e8me et XVIII\u00e8me si\u00e8cles de projets plus rationnels et scientifiques vou\u00e9s \u00e0 l\u2019\u00e9laboration d\u2019un savoir positif. A l\u2019amateur, au r\u00eaveur m\u00e9ditant sur la richesse des formes succ\u00e8de la figure du savant, du sp\u00e9cialiste, tout deux aux calculs. Aux \u00e9tag\u00e8res sur lesquelles se dressent des autels exotiques succ\u00e8dent les descriptions et l\u2019iconisation de repr\u00e9sentations tabulaires, aux caract\u00e9risations qui marquent ce que l\u2019on nomme parfois une \u00ab pens\u00e9e des sp\u00e9cimens \u00bb sous-tendue par une normalisation qui d\u00e9daigne l\u2019ambigu\u00eb quand elle ne le traite pas comme pathologie. Les voyageurs naturalistes du XIXeme si\u00e8cle furent ainsi les pourvoyeurs d\u2019objets exotiques et rares qui nourrissaient les collections priv\u00e9es comme celles naissantes des mus\u00e9es d\u2019histoire naturelle. L\u2019humaniste renaissant vou\u00e9 \u00e0 embrasser les savoirs de son \u00e9poque dans l\u2019\u00e9tude des textes \u00e0 la crois\u00e9e de l\u2019astronomie, de la botanique, de l\u2019anatomie, de la g\u00e9ographie, des math\u00e9matiques et des arts devient une sorte de mod\u00e8le pour le corps des hommes de science faisant campagne. Et d\u2019ailleurs. Domination \u00e9conomique et politique allaient alors de pair avec campagnes scientifiques, un \u00e9chantillonnage du monde lointain se devant d\u2019\u00eatre conserv\u00e9 au c\u0153ur de chaque capitale europ\u00e9enne \u00e0 la fois comme butin, prise de guerre et comme livre. Connaissance est puissance, savoir est pouvoir. L\u2019autorit\u00e9 est une broche qui s\u2019accroche au revers de celui qui sait \u00e9crire les choses, les mettre en ordre ou en perspective.<br \/>\nDans cette dynamique, le XVIII\u00e8me et XIX\u00e8me si\u00e8cles engendr\u00e8rent des planches, tableaux, atlas et collections qui se voulaient autant de documents objectifs mettant en \u0153uvre la connaissance moderne. Des th\u00e9saurus ou publications \u00e0 vocation encyclop\u00e9diques ambitionnaient de serrer dans leurs pages, soumis \u00e0 l\u2019appr\u00e9hension rationnelle tous les objets du monde, voir \u00ab tout l\u2019univers \u00bb. Ils r\u00e9alis\u00e8rent dans le m\u00eame mouvement et sans y prendre garde, sous couvert de rationalit\u00e9 scientifique et d\u2019objectivation m\u00e9canique de v\u00e9ritables fantasmagories po\u00e9tiques susceptibles d\u2019enchanter l\u2019euristique surr\u00e9aliste qui se formula au d\u00e9but du XX\u00e8me si\u00e8cle \u00e0 la suite des fl\u00e2neries romantiques.<br \/>\nLes catalogues virent associ\u00e9s en vis \u00e0 vis les objets les plus divers, abstraits, soumis \u00e0 l\u00e9gende, r\u00e9alis\u00e9s comme figures, initiant des phrases qui n\u2019avaient de r\u00e9alit\u00e9 qu\u2019imaginaire dans le r\u00e9cit d\u2019une \u00e9poque et d\u2019un milieu. Ainsi des pr\u00e9cis de physiognomonie de Le Brun et Lavater comme de la linguistique de Brisset. Des images ou des pages, con\u00e7ues comme p\u00e9dagogiques, instructives, didactiques proc\u00e9daient de collages hardis, agencements \u00e0 vocations synth\u00e9tique tels ceux que fit graver en 1685 Johann Zahn pour son pr\u00e9cis d\u2019optique (Oculus Artificialis Teledioptricus Sive Telescopium) qui, \u00e0 posteriori, ne sont pas sans une certaine proximit\u00e9 avec l\u2019\u00e9rotique cubiste de Picasso quand le corps de l\u2019amante se reconfigure sous l\u2019\u0153il ou sous la main en une sorte de cartographie sensuelle \u00e9lective et s\u00e9lective. A la connaissance tacite et toute physique de l\u2019artisan laquelle logeait obscur\u00e9ment dans son corps, dans ses gestes r\u00e9pondait alors celle visuelle et th\u00e9orique de gravures num\u00e9rot\u00e9es o\u00f9 les silhouettes des objets, des outils s\u2019alignaient ou s\u2019agen\u00e7aient \u00e9conomiquement dans la page, inertes et d\u00e9mat\u00e9rialis\u00e9es, convoqu\u00e9s comme dans des photographies judiciaires.<br \/>\nAinsi de ces tableaux comparatifs dans les atlas du XIX\u00e8me si\u00e8cle, tel les planches p\u00e9dagogiques d\u00e9roul\u00e9es aux tableaux des salles de classe, dans lesquels les grands fleuves d\u2019un pays ou du monde s\u2019\u00e9coulent parall\u00e8lement par ordre croissant ou d\u00e9croissant, d\u00e9versant en une m\u00eame mer, le long d\u2019une m\u00eame improbable c\u00f4te, les plus grands monts s\u2019\u00e9chelonnant en cascade en un massif hypertrophi\u00e9, aberrent, qui \u00e9vacue les distances g\u00e9ographiques r\u00e9elles pour construire une sorte d\u2019utopie, une liste visuelle, un r\u00e9sum\u00e9 \u00e0 grands pas. La volont\u00e9 scientifique on le voit n\u2019\u00e9vacue pas les potentiels romanesques et imaginaires du r\u00e9el auquel, sous certains aspects elle r\u00e9pond m\u00eame, dont elle se nourri plus ou moins ing\u00e9nument. La grande galerie de l\u2019\u00e9volution d\u00e9ploie une cavalcade fantastique semblable \u00e0 ces chevauch\u00e9es pari\u00e9tales qui couvrent les plafonds de Lascaux et font sous les torches comme des r\u00eaves fi\u00e9vreux.<br \/>\nEt sous la recherche constante d\u2019exhaustivit\u00e9 du recensement, derri\u00e8re la foi positiviste de l\u2019entreprise hurlent silencieusement les lacunes, grincent les articulations, le montage et les partis pris, sourient les figures. Comme l\u2019\u0153il parcoure la surface du visible en sautant de relief en relief \u00e0 la mani\u00e8re de ces tableaux en fils tendus sur des clous, les planches du XIX\u00e8me si\u00e8cle et m\u00eame du XX\u00e8me si\u00e8cle sautent d\u2019objets en objets ou d\u2019\u00e9v\u00e9nements en \u00e9v\u00e9nements, de d\u00e9tails en d\u00e9tails, n\u00e9gligeant g\u00e9n\u00e9ralement le milieu, l\u2019intervalle ou le contexte parfois esquiss\u00e9s ou reconstitu\u00e9s de mani\u00e8re artificielle, au mieux arch\u00e9typale sinon tout \u00e0 fait fantaisiste. Elles proc\u00e8dent par la d\u00e9coupe de figures ou d\u2019objets par-dessus un fond litt\u00e9ralement abstrait ou neutralis\u00e9 : pos\u00e9es sur le rien, port\u00e9es par le vide. L\u2019a priori documentaire qui les installe ainsi dans la page comme des id\u00e9es dans le ciel d\u00e9gag\u00e9 de la pens\u00e9e claire ignore les m\u00e9canismes inconscients \u00e0 l\u2019\u0153uvre \u00e0 l\u2019\u00e9chelle tant individuelle que collective, les sp\u00e9cificit\u00e9s culturelles, les tournures que la pens\u00e9e imprime au regard et donc aux images. Il ignore l\u2019artefact qu\u2019il g\u00e9n\u00e8re et entretient. Ainsi certaines planches chronophotographiques d\u2019Edward Muybridge font parfois l\u2019effet d\u2019un r\u00eave \u00e9rotique ou absurde, quand, m\u00e9canique plaqu\u00e9 sur du vivant, elles n\u2019illustrent pas ing\u00e9nument la d\u00e9finition du grotesque ou du rire qu\u2019en fit Bergson.<br \/>\nA l\u2019inverse de ce vaste projet positiviste, les fl\u00e2neurs de la fin du XIX\u00e8me et du d\u00e9but du XX\u00e8me si\u00e8cle us\u00e8rent des indices pr\u00e9lev\u00e9s \u00e0 la continuit\u00e9 non comme pi\u00e8ces \u00e0 conviction ni pi\u00e8ces \u00e0 charge ou preuves, mais comme activateurs de r\u00e9cits, pentes, d\u00e9tournements, moteur de ce \u00ab fantastique social \u00bb qu\u2019appelait Mc Orlan et dont la ville, la d\u00e9rive urbaine \u00e9taient en premier lieu les pourvoyeurs. Les associations, les fantaisies du hasard, du r\u00eave ou de la m\u00e9moire t\u00e9moignaient de leur n\u00e9cessit\u00e9 par leur capacit\u00e9 \u00e0 ouvrir \u00e0 des paysages composites comme ceux de Tanguy, de Masson, de Chirico ou de Dali dont les reliefs passaient l\u2019un dans l\u2019autre, s\u2019ind\u00e9terminant ou s\u2019accolant en mani\u00e8re des mots-valises de Lewis Carroll et James Joyce. Des paysages chinois, des paysages m\u00e9taphysiques, une physcho-g\u00e9ographie comme la sensibilit\u00e9 romantique soutenue par les travaux de Freud et la constellation que tra\u00e7ait dans les esprits le mot d\u2019inconscient en esquissaient la formule.<br \/>\nIl y a chez Husserl une notion dite d\u2019Abschattung toute proche de ce que Braque et Picasso mettaient en \u0153uvre au d\u00e9but du XX\u00e8me si\u00e8cle qui pointe comme l\u2019objet n\u2019est jamais per\u00e7u d\u2019un seul point de vue mais selon une conjugaison d\u2019esquisses, ou ce que la physique quantique appellerait un nuage. Ainsi, le brouillage cubiste r\u00e9sulte de la confrontation de ces esquisses et du cadre du tableau. Mais la chose ne se r\u00e9sume pas comme on le penserait rapidement \u00e0 la r\u00e9alit\u00e9 visuelle et \u00e0 l\u2019imm\u00e9diat, elle incorpore la sensation physique et la m\u00e9moire, le mouvement et le temps. Elle se dynamise ou se \u00ab ph\u00e9nom\u00e9nalise \u00bb. Et c\u2019est un jeu de frictions\/fictions qui s\u2019\u00e9labore comme la lanterne magique fait glisser ses images, ses r\u00e9cits sur les murs de la chambre du jeune Marcel Proust, tant\u00f4t brouill\u00e9es, tant\u00f4t soutenues par les reliefs, les mati\u00e8res des rideaux ou d\u2019un bouton de porte. Une synesth\u00e9sie dans laquelle le dessin d\u2019une \u00e9chelle fait r\u00e9sonner les cordes de la harpe \u00e9olienne des romantiques tout autant qu\u2019une photographie d\u2019Abbott et, par l\u2019interm\u00e9diaire d\u2019un texte de Jean-Christophe Bailly, la chambre obscure de l\u2019histoire et ce qu\u2019elle photographia \u00e0 Hiroshima, en 1945. Echos et ricochets, feuilles de calque.<br \/>\nIl s\u2019agit moins alors pour les artistes de saisir et comme naturaliser le r\u00e9el que d\u2019\u00eatre les relais, les pourvoyeurs de r\u00e9cits, de mondes possibles, d\u2019images, de pens\u00e9es, si ces derni\u00e8res ne sont jamais, comme l\u2019avance Giordano Bruno, qu\u2019une mani\u00e8re de \u00ab r\u00e9fl\u00e9chir avec des images \u00bb.<br \/>\nAinsi, les dessins de Fr\u00e9d\u00e9ric Khodja se d\u00e9ploient comme des r\u00eaves, hant\u00e9s par des images, des sensations, des mises en ab\u00eemes. Semblables \u00e0 ces d\u00e9rives surr\u00e9alistes lors desquelles le hasard se pliait sur la n\u00e9cessit\u00e9, fabriquant ses totems, ses embl\u00e8mes \u00e0 la recherche de \u00ab beaut\u00e9s convulsives \u00bb comme Rimbaud, en visionnaire appelait \u00e0 \u00ab un lent et raisonn\u00e9 d\u00e9r\u00e8glement de tous les sens \u00bb. La biographie y retrouve mot \u00e0 mot son langage par l\u2019\u00e9criture du vivant. Les moments, les espaces s\u2019assemblent et se m\u00ealent comme va la pens\u00e9e dans un infini jeu d\u2019appels et de d\u00e9ponds, mettant en sc\u00e8ne des r\u00e9cits immobiles elliptiques et \u00e9nigmatiques en lesquels chaque chose fait signe. Lignes, \u00e9chelles, structures miroitant dans les r\u00eaves de leurs ombres, pans de murs et angles accrochent l\u2019\u0153il et l\u2019attention \u00e0 la mani\u00e8re du ponctum photographique que th\u00e9orisa Roland Barthes, sans se laisser traduire, excitant l\u2019imagination comme des banderilleros, des picadors dans une corrida. Elles agissent encore comme des jalons sur une \u00e9tendue indistincte qui plie le ferm\u00e9 sur l\u2019ouvert, comme ces lignes de pliure qui marquent sur le papier le basculement des plans, leur possible retournement et qui l\u2019architecturent.<br \/>\nOn a r\u00eav\u00e9 souvent sur les lagunes laiteuses de pierres \u00e0 images ou pierres de lettr\u00e9s. Dans l\u2019ind\u00e9termin\u00e9 et l\u2019\u00e9vocatoire, dans le montage et ce que la persistance r\u00e9tinienne transporte page sur page dans les livres et les revues que l\u2019on feuillette n\u00e9gligemment, ou, comme le Nietzsche m\u00e9ditant sur les grecs pendant la guerre de 1870 l\u2019avoue pour lui-m\u00eame, \u00ab tr\u00e8s soucieux et tr\u00e8s insouciant \u00bb. Hugo dans l\u2019encre brune comme Leonard de Vinci conseillait de le faire aux t\u00e2ches de murs, aux nuages y silhouetta des forteresses gothiques, des temp\u00eates et des grotesques \u2013 une dentelle estamp\u00e9e y \u00e9voque encore par association un des premiers montages photographiques de l\u2019histoire jamais publi\u00e9 (the pencil of nature) : les images ont une nature portefeuille.<br \/>\nD\u2019ailleurs, ces cadres ou passe-partout, bordures, coins tronqu\u00e9s comme autant de r\u00e9miniscences de la fen\u00eatre, des bow-windows aux goussets o\u00f9 l\u2019on loge des silhouettes semblables \u00e0 celle que la fille Dibutade tra\u00e7a au charbon sur le mur autour de l\u2019ombre de l\u2019amant destin\u00e9 \u00e0 la guerre qui marquent l\u2019\u00e9lection, la c\u00e9sure, l\u2019enclosure intime, le temple ou le tombeau. Toujours la m\u00eame histoire de d\u00e9coupe, d\u2019extraction, de mise en sc\u00e8ne qui travaillait les cartouches, les vignettes, les illustrations. Les dessins de Fr\u00e9d\u00e9ric Khodja donnent l\u2019impression parfois d\u2019\u00eatre aper\u00e7us projet\u00e9s aux murs d\u2019une chambre \u00e0 la mani\u00e8re d\u2019un carreau de lumi\u00e8re d\u00e9coup\u00e9 par les montants d\u2019une fen\u00eatre ou le souvenir d\u2019une soir\u00e9e diapositive. A la mani\u00e8re d\u2019une image se retournant dans l\u2019obscure rotonde de la r\u00e9tine tout au fond de l\u2019\u0153il. D\u2019une image sp\u00e9culaire. Au fond de la lentille d\u2019une machine \u00e0 voir.<br \/>\nC\u2019est bien en cela que consistaient les dispositifs scientifiques comparatifs p\u00e9dagogiques : la science comme les arts ont vocation \u00e0 montrer l\u2019invisible. Et il est notable que la photographie d\u00e8s son origine oscilla entre ces deux voies d\u2019une c\u00f4t\u00e9 technique et documentaire, vou\u00e9e \u00e0 l\u2019archive, au t\u00e9moignage, \u00e0 l\u2019observation et de l\u2019autre exp\u00e9rimentant ses moyens propres, alchimique, pictorialiste, r\u00eaveuse. Peut-\u00eatre qu\u2019en somme toute image est mobilis\u00e9e par ce double mouvement d\u2019imagerie et d\u2019imaginaire, d\u2019objectivation et de fantasme. Qu\u2019elle ne fait, \u00e0 la fa\u00e7on rimbaldienne que \u00ab fixer des vertiges \u00bb ou, dans un retournement semblable \u00e0 celui d\u2019un salon aper\u00e7u au fond d\u2019un lac, intranquilliser les objets du monde en les rendant au vertige. \u00ab Une chambre, \u00e9crit Georges Perec, est une r\u00e9serve, un vide \u00bb. Elle est un lieu de possible, d\u2019appel ou d\u2019attente. Possiblement aussi un lieu d\u2019\u00e9chauffement, comme dans le moteur la \u00ab chambre de combustion \u00bb. <\/p>\n<p>Image : Fr\u00e9d\u00e9ric Khodja, Chemin vers les points de vue, 2019.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00ab Peintres et sculpteurs puisent souvent dans la nature plus que la mati\u00e8re premi\u00e8re et le mod\u00e8le de leurs \u0153uvres. Il leur arrive m\u00eame d\u2019annexer \u00e0 celles-ci des \u00e9l\u00e9ments que la nature leur propose ou de constituer, avec ou sans retouches, leur butin en ouvrages originaux, qu\u2019ils n\u2019ont ensuite qu\u2019\u00e0 reconna\u00eetre au sens fort et [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":5,"featured_media":7105,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_et_pb_use_builder":"","_et_pb_old_content":"","_et_gb_content_width":"","footnotes":""},"categories":[1],"tags":[],"class_list":["post-7104","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-non-classe"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/7104","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/users\/5"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=7104"}],"version-history":[{"count":2,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/7104\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":7110,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/7104\/revisions\/7110"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/media\/7105"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=7104"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=7104"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=7104"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}