{"id":7119,"date":"2019-08-12T15:12:03","date_gmt":"2019-08-12T14:12:03","guid":{"rendered":"http:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/?p=7119"},"modified":"2019-08-12T19:45:53","modified_gmt":"2019-08-12T18:45:53","slug":"les-heures","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/les-heures\/","title":{"rendered":"Les heures"},"content":{"rendered":"<p>Les livres d\u2019Heures avaient, au Moyen-Age dans l\u2019Europe chr\u00e9tienne, cette fonction de consigner \u00e0 l\u2019usage des la\u00efcs la liturgie des Heures, cette pri\u00e8re quotidienne divis\u00e9e en Offices organisant la vie religieuse tout au long de la journ\u00e9e.<!--more--> Liturgie \u00e0 laquelle furent adjoints au fil des si\u00e8cles un br\u00e9viaire de textes religieux, des psaumes, cantiques, hymnes, pri\u00e8res d\u2019usage, morceaux choisis et versions abr\u00e9g\u00e9es des \u00e9vangiles. Si l\u2019on n\u2019a plus souvenir g\u00e9n\u00e9ralement de leur contenu, ni de leur usage exact aujourd\u2019hui, nous reste cette id\u00e9e d\u2019une d\u00e9coupe du temps ou d\u2019extraction \u00e0 la continuit\u00e9 de moments singuliers, significatifs venant la ponctuer. Par un glissement sournois, le pouvoir et le raffinement des commanditaires se manifestant dans les miniatures accompagnant les texte, un livre d\u2019Heures appara\u00eet d\u2019abord dans la m\u00e9moire collective, \u00e0 l\u2019exemple des \u00ab belles \u00bb ou \u00ab tr\u00e8s riches heures \u00bb du Duc de Berry comme un tr\u00e9sor d\u2019illustrations \u00e9mergeant en autant d\u2019\u00e9piphanies d\u2019un texte ind\u00e9chiffrable.<br \/>\nA cet imaginaire se m\u00ealent tout autant les r\u00e9cits \u00e9piques de la tapisserie de Bayeux que les silhouettes hom\u00e9riques qui ornent les flancs des crat\u00e8res grecs antiques et les sc\u00e8nes stylis\u00e9es qui se d\u00e9veloppent ou se nichent sur les parois de grottes pr\u00e9historiques. Jusqu\u2019\u00e0 ce que ce terme d\u2019Heure s\u2019accorde et se confonde \u00e0 ces images qui font l\u2019effet de t\u00e9moignages pr\u00e9cieux, presque de reliques \u00e9chapp\u00e9es \u00e0 la nuit des existences individuelles ou collectives, \u00e0 cet engloutissement auquel travaille le temps.<br \/>\nAinsi, ai-je longtemps cru que ces \u00ab tr\u00e8s riches heures \u00bb, \u00e9taient un floril\u00e8ge de faits remarquables qui avaient \u00e9maill\u00e9 la vie de ce Duc et qui nous parvenaient en mani\u00e8re d\u2019instantan\u00e9s d\u2019un de ces rares et estimables ouvrages ouvrant quelques d\u00e9licates fen\u00eatres sur des temps et des \u00e9v\u00e9nements r\u00e9volus et sinon sans images.<br \/>\nUne sentence plac\u00e9e en l\u00e9gende des cadrans solaires rappelle aussi que \u00ab toutes les heures blessent et que la derni\u00e8re tue \u00bb, parfois accompagn\u00e9e d\u2019une derni\u00e8re remarque, plus personnelle : \u00ab tu ignores la tienne \u00bb. \u00ab Chaque heure fait sa plaie, et la derni\u00e8re ach\u00e8ve \u00bb \u00e9crira Th\u00e9ophile Gautier. \u00ab Chaque jour de plus est un jour de moins \u00bb, reprendra une complainte populaire, rappelant par le d\u00e9compte notre nature mortelle et le tragique de l\u2019existence. D\u00e9clarations qui nous invitent soit \u00e0 la mani\u00e8re \u00e9picurienne \u00e0 appr\u00e9cier chaque instant de notre vie humaine puisque ceux-ci sont compt\u00e9s soit, en une forme de vanit\u00e9, \u00e0 mesurer \u00e0 cet universel le caract\u00e8re anecdotique de celle-ci, le peu de prise que nous avons dessus qui font notre lot commun, invitant alors \u00e0 quelque humilit\u00e9 et soumission au dessein imp\u00e9n\u00e9trable du tout-puissant.<br \/>\nA notre sensibilit\u00e9 moderne, l\u2019iconographie japonaise d\u2019Edo (entre le XVII\u00e8me et la moiti\u00e9 du XVIII\u00e8me sic\u00e8les), son d\u00e9sormais c\u00e9l\u00e8bre \u00ab monde flottant \u00bb (ukyo-e), ses vues du Mont Fuji par Hokusai ou d\u2019Edo (Tokyo) par Hiroshige et leur caract\u00e8re de s\u00e9quence photographique ajoute aux heures une certaine m\u00e9lancolie, comme le font les souvenirs de voyage ou de vacances. Les images sont au pass\u00e9, ce que la photographie et son \u00ab \u00e7a a \u00e9t\u00e9 \u00bb accuseront encore, ou marg\u00e9es d\u2019un halo d\u2019irr\u00e9alit\u00e9, nourrissant la l\u00e9gende.  Les \u00ab belles heures \u00bb, par un d\u00e9tournement de la formule deviennent de bons moments dont on se souvient par l\u2019entremise d\u2019images dites \u00ab images-souvenirs \u00bb que la carte postale exploitera, des reliques, presque des fantasmes.<br \/>\n\u00ab Les heures claires \u00bb : je ne sais qui baptisa ainsi la villa que la famille Savoye commanda au Corbusier \u00e0 la toute fin des ann\u00e9es 1920, \u00e0 30 km de Paris pour y venir passer ses weekend. V\u00e9ritable objet d\u2019architecture, ignorant \u00e0 peu pr\u00e8s le cahier des charges bien timide \u00e9tabli par les propri\u00e9taires et jusqu\u2019au contexte de son implantation, semblable \u00e0 ce presse-agrumes que r\u00e9alisera quelques d\u00e9cennies plus tard le designer Philippe Stark, la villa ne sera que tr\u00e8s peu habit\u00e9e, entre 1931 et 1940, avant d\u2019\u00eatre occup\u00e9e pendant la guerre et d\u00e9grad\u00e9e. J\u2019ai du mal \u00e0 croire, compte-tenu des d\u00e9fauts d\u2019\u00e9tanch\u00e9it\u00e9 et de chauffage qui marquent la premi\u00e8re ann\u00e9e de leur emm\u00e9nagement que les Savoye aient imm\u00e9diatement vu en leur nouvelle maison la promesse de s\u00e9jours o\u00f9 tout ne serait, selon le po\u00e8me de Baudelaire qu\u2019un des h\u00e9rauts fran\u00e7ais de l\u2019art moderne, Henri Matisse, a justement illustr\u00e9 quelques 25 ans auparavant, que \u00ab luxe, calme et volupt\u00e9 \u00bb, topos de vacances \u00e9ternelles et de bien-\u00eatre \u00e9d\u00e9nique.<br \/>\nSi le presse-agrume ne nommait sa fonction que pour pr\u00e9texte ou pour mieux s\u2019en affranchir, se maintenant au moins th\u00e9oriquement \u00e0 la marge des objets d\u2019art d\u00e9pourvus de toute fonction utilitaire tout en finissant par assumer sur une \u00e9tag\u00e8re sa nature sculpturale, le couple Savoye entend qu\u2019\u00e0 minima la maison qu\u2019elle a fait construire, et dont le co\u00fbt \u00e0 la fin du chantier au passage avait exactement doubl\u00e9, soit hors d\u2019eau et habitable, sinon confortable. Dans une lettre \u00e0 l\u2019architecte ils se plaignent et r\u00e9clament reprise des malfa\u00e7ons, en vain. Les terrasses ne sont pas \u00e9tanches, et au bout de quelques mois il faut d\u00e9j\u00e0 refaire les peintures, \u00ab il pleut, nous grelottons \u00bb.<br \/>\n\u00ab Les heures \u00bb, c\u2019est peut-\u00eatre davantage la promesse que dessinent les agencements, la spiritualit\u00e9 qu\u2019insuffle l\u2019architecte dans un m\u00e9lange de pragmatisme utilitaire et de gr\u00e2ce constructive. Cette clart\u00e9 que l\u2019hygi\u00e9nisme de l\u2019\u00e9poque appelle, fait d\u2019a\u00e9rations, de lumi\u00e8re et de surfaces lisses. Presque jamais habit\u00e9e, la maison est, on l\u2019a dit, un manifeste. Elle est peut-\u00eatre m\u00eame une utopie ou un r\u00eave. Ces heures sont peut-\u00eatre alors ces quelques instants fugaces, rares, o\u00f9 dans son irr\u00e9elle blancheur, cet objet qui tient de la sculpture ou de la pens\u00e9e la plus th\u00e9orique aura laiss\u00e9 entrevoir une existence et presque un monde que la vie courante s\u2019est ing\u00e9ni\u00e9e \u00e0 \u00e9touffer, \u00e0 saper. Ce seront ces images qu\u2019il faudra retenir, accueillir dans quelques replis de son \u00e2me et serrer l\u00e0 comme un bien pr\u00e9cieux. La mani\u00e8re des espaces de s\u2019engendrer et dialoguer sans rupture, et cette lumi\u00e8re encore qui, jouant sur les surfaces devait devenir la v\u00e9ritable obsession  du peintre Edward Hopper outre-Atlantique. Une artiste contemporaine discr\u00e8te, Marie-Claire Mitout, construit ainsi ce qui s\u2019apparente \u00e0 l\u2019\u0153uvre d\u2019une vie, confiant \u00e0 des images semblables \u00e0 des miniatures le r\u00e9cit de ses \u00ab plus belles heures \u00bb. Moments choisis, discrets eux aussi, c\u2019est \u00e0 dire, tr\u00e8s litt\u00e9ralement s\u00e9par\u00e9s, distingu\u00e9s. Ce qui est peut-\u00eatre la premi\u00e8re d\u00e9finition de l\u2019art et sa premi\u00e8re manifestation, dans le seul regard d\u2019abord, celui qui consid\u00e8re et dans la lecture, le pr\u00e9l\u00e8vement, le d\u00e9tournement d\u2019objets que l\u2019on ne qualifiait pas encore alors de \u00ab ready-made \u00bb. Ce qu&rsquo;indiquera l\u2019historien de l\u2019art Jean-Marie Pont\u00e9via par sa formule : \u00ab naissance de l\u2019art signifie apparition de la figure \u00bb, non pas n\u00e9cessairement du figuratif, mais du figural entant que rythme. <\/p>\n<p>Ainsi sont peut-\u00eatre pour nous aujourd\u2019hui les heures : des fragments qui, par l\u2019\u00e9motion qu\u2019ils ont suscit\u00e9, l\u2019\u00e9trange d\u00e9collement qui les a d\u00e9coup\u00e9 dans la continuit\u00e9 de vivre en font une collecte d\u2019instants. Des r\u00e9v\u00e9lations un peu m\u00e9lancoliques d\u2019\u00e9chapper \u00e0 une saisie compl\u00e8te, cern\u00e9es de la marge floue des moments. Et il se peut que la plupart des tableaux que j\u2019ai r\u00e9alis\u00e9 soient le t\u00e9moignage, le souvenir ou l\u2019expression de ces moments parfois fugaces, de ces images talisman qui composent le journal de mes heures. Des pri\u00e8res toutes la\u00efques, un recueillement, comme une mani\u00e8re de recueillir. <\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Les livres d\u2019Heures avaient, au Moyen-Age dans l\u2019Europe chr\u00e9tienne, cette fonction de consigner \u00e0 l\u2019usage des la\u00efcs la liturgie des Heures, cette pri\u00e8re quotidienne divis\u00e9e en Offices organisant la vie religieuse tout au long de la journ\u00e9e.<\/p>\n","protected":false},"author":5,"featured_media":7120,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_et_pb_use_builder":"","_et_pb_old_content":"","_et_gb_content_width":"","footnotes":""},"categories":[1],"tags":[],"class_list":["post-7119","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-non-classe"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/7119","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/users\/5"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=7119"}],"version-history":[{"count":4,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/7119\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":7126,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/7119\/revisions\/7126"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/media\/7120"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=7119"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=7119"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=7119"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}