{"id":7123,"date":"2019-08-12T15:44:36","date_gmt":"2019-08-12T14:44:36","guid":{"rendered":"http:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/?p=7123"},"modified":"2019-08-13T22:18:31","modified_gmt":"2019-08-13T21:18:31","slug":"bien-sur","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/bien-sur\/","title":{"rendered":"bien s\u00fbr"},"content":{"rendered":"<p>\u00ab La Nature a lieu, on n\u2019y ajoutera pas ; que des cit\u00e9s, les voies ferr\u00e9es et plusieurs inventions formant notre mat\u00e9riel.<br \/>\nTout l\u2019acte disponible, \u00e0 jamais et seulement, reste de saisir les rapports, entre temps, rares ou multipli\u00e9s ; d\u2019apr\u00e8s quelque \u00e9tat int\u00e9rieur et que l\u2019on veuille \u00e0 son gr\u00e9 \u00e9tendre, simplifier le monde.<br \/>\n\u00c0 l\u2019\u00e9gal de cr\u00e9er : la notion d\u2019un objet, \u00e9chappant qui fait d\u00e9faut. \u00bb<br \/>\nMallarm\u00e9<!--more--><\/p>\n<p>\u00ab dans la douleur tr\u00e8s vive, \u00e0 plus forte raison dans l\u2019\u00e9motion ou l\u2019angoisse, nulle possibilit\u00e9 de lib\u00e9ration ou d\u2019\u00e9tude par l\u2019attention ne demeure ; l\u2019affectif m\u2019envahit, et je vis si intens\u00e9ment mon rapport \u00e0 l\u2019\u00eatre que je ne puis le penser. \u00bb<br \/>\nFerdinand Alqui\u00e9<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0On na\u00eet, on essaye ceci ou cela sans savoir pourquoi, mais on continue d&rsquo;essayer; on na\u00eet en m\u00eame temps qu&rsquo;un tas d&rsquo;autres gens, tout embrouill\u00e9 avec eux, comme si on s&rsquo;effor\u00e7ait, comme si on \u00e9tait oblig\u00e9 de faire mouvoir avec des ficelles ses bras et ses jambes, mais les m\u00eame ficelles sont attach\u00e9es \u00e0 tous les autres bras et jambes et tous les autres essayent  \u00e9galement et ne savent pas non plus pourquoi, si ce n&rsquo;est qu&rsquo;ils se prennent dans les ficelles des autres\u00a0\u00bb.<br \/>\nWilliam Faulkner<\/p>\n<p>Bien s\u00fbr je n\u2019aurais pas v\u00e9cu le quart de ce que le s\u00e9jour d\u2019ici offre \u00e0 vivre. Je n\u2019aurais vu, entendu, appr\u00e9ci\u00e9, visit\u00e9 qu\u2019une infime parcelle de ces champs contigus qui font pour ceux de ma sorte le monde, ses joies, ses malheurs. Alors que dire de ceux qui me sont \u00e0 l\u2019\u00e9cart d\u2019une mani\u00e8re ou d\u2019une autre, discr\u00e8tement ou largement ? Pas plus d\u2019une silhouette parmi d\u2019autres, crois\u00e9e dans la foule, inaper\u00e7ue. De larges angles morts. Leur monde me sera pass\u00e9 \u00e0 c\u00f4t\u00e9 ou hors d\u2019atteinte. Je n\u2019aurais pu approfondir significativement aucune des \u00e9nigmes qui poin\u00e7onnent l\u2019existence, ni ce qu\u2019est vivre, ni ce qu\u2019est mourir, ni ce que c\u2019est de se tenir en un point \u00e9troit de l\u2019espace. Ce que j\u2019accumule de lectures, de r\u00e9flexions, d\u2019exp\u00e9rience entamera-t-il ne serait-ce qu\u2019\u00e0 peine la paroi de verre ? Tout m\u2019aura \u00e9chapp\u00e9. Au mieux j\u2019aurais pu travailler \u00e0 en savoir un peu par la science ou par le corps de quelques sujets, quelques exp\u00e9riences, ou un peu plus sur un peu moins de choses encore. Des miettes que le moindre souffle \u00e9parpille, que chaque nuit disperse et que j\u2019oublie, se r\u00e9v\u00e8lent anecdotiques. Grattant des ongles ou me laissant couleur dans le courant je n\u2019aurais fait que d\u00e9river le long d\u2019une rivi\u00e8re modeste dont j\u2019ignorais la source comme le terme, bien incapable d\u2019en changer la formule. Bien s\u00fbr, toute existence singuli\u00e8re r\u00e9cup\u00e8re une silhouette anonyme lorsque l\u2019on s\u2019\u00e9loigne un peu de son attraction pour se laisser \u00e0 consid\u00e9rer l\u2019ensemble qu\u2019une \u00e0 une elles composent et ce vivre qui est tout pour soi n\u2019est presque rien dans le vivre d\u2019un autre, encore moins pour la vie humaine, n\u00e9gligeable \u00e0 tout autre aune. A quoi voudrais-je pr\u00e9tendre ? La prudence la plus \u00e9l\u00e9mentaire voudrait qu\u2019\u00e0 \u00eatre si peut introduit, tellement ignorant, si approximatif, si mal \u00e9quip\u00e9 par ailleurs, nous en restions \u00e0 m\u00e2cher nos heures en silence. A contempler, mi fascin\u00e9, mi effray\u00e9s les ponctuations lumineuses qui percent la nuit, le fr\u00e9missement soudain des for\u00eats \u00e0 l\u2019approche de l\u2019orage et quelques autre choses qui font que l\u2019existence se passe sous un certain caract\u00e8re rythmique dans le cycle lui-m\u00eame des g\u00e9n\u00e9rations. Nous jugerions que pour chaque chose, jusqu\u2019\u00e0 la plus simple en apparence les causes qui la tiendraient anim\u00e9e ou immobile, nous la rendrait semblable \u00e0 ceci ou cela, lui donneraient telle r\u00e9alit\u00e9 dans notre monde sont, des plus patentes aux plus subtiles, proprement innombrables et ind\u00e9m\u00ealables, singuli\u00e8res \u00e0 ce que nous en percevons et y projetons. Que tout savoir rel\u00e8ve de l\u2019illusion ou de l\u2019approximation, d\u2019un bricolage. Nous abandonnerions la philosophie, la po\u00e9sie, les sciences et tout ce qui sous l\u2019\u00e9tiquette d\u2019histoire ne sont encore que des histoires pour se faire croire que le r\u00e9el peut tenir dans quelques sacs de phrases, des images et des chiffres.  Nous tairions ce qui n\u2019est que des plaintes d\u00e9guis\u00e9es, des gestes de divertissement pour faire croire \u00e0 une partie de nous m\u00eame \u00e9merg\u00e9e. Nous courberions la nuque le gros du temps en nous pr\u00e9cipitant dans les replis, les doublures du monde. Nous serions sans question, sans r\u00e9clamation, tout \u00e0 la tache de vivre, de faire notre partie, anonymement, dans la pouss\u00e9e myst\u00e9rieuse du vivant.<br \/>\nDes existences ont ce sang-froid, adviennent sans angoisses existentielles et disparaissent quand une ombre les \u00e9clipse. Elles se laissent glisser chacune avec les gestes qu\u2019elles poss\u00e8dent comme ces galets plats que l\u2019on suit sous la surface gagner le fond indiscernable d\u2019un lac \u00e0 la mani\u00e8re que font les feuilles mortes qui se d\u00e9tachent des branches. Mati\u00e8re dont se nourri le temps, continuellement. Mais il se faut que certains d\u2019entre nous particuli\u00e8rement s\u2019\u00e9chauffent de tout ce qu\u2019ils ignorent, de tout ce qu\u2019ils ne sont pas, de leur insuffisance et de leurs d\u00e9sirs pour faire trace de ces angoisses, ces rages, ces humeurs. Mouvements d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9s ou paniques. Certains chanterons plus fort ou plus \u00e9labor\u00e9, d\u2019autres inventeront la mayonnaise, aligneront inlassablement des signes, s\u2019enorgueilliront de cordes \u00e0 n\u0153uds. On dira que ce sont l\u00e0 des passe-temps, des activit\u00e9s, des t\u00e9moignages, des \u0153uvres, des \u00e9nigmes. Certains jours ils consid\u00e8reront  leurs gesticulations mentales, leur athl\u00e9tisme en ne sachant pas si ce spectacle justifierait mieux de pleurer ou de rire, ou de se cogner la t\u00eate sur quelque surface dure qui fasse sauter leur esprit hors cette pi\u00e8ce qui ressemble au songe d\u2019un vieux fou. Certains autres ils croiront entrevoir une issue. <\/p>\n<p>Nous suffisait-il il y a quelques mill\u00e9naires de suivre le mouvement de certaines choses ou d\u2019affronter l\u2019immobilit\u00e9 de certaines autres pour go\u00fbter ce sentiment particulier d\u2019\u00eatre au monde ? Nous suffisait-il de respirer la lumi\u00e8re ? Quand nous a-t-il fallu retrancher \u00e0 la part de vivre celle d\u00e9volue \u00e0 nous en rendre compte, au travail de ces traces pour tenter l\u2019impossible ad\u00e9quation avec ces gestes au dedans au dehors dont elles devaient t\u00e9moigner, de leur justesse ou, dans une autonomie \u00e9trange n\u00e9e d\u2019une fascination pour la trace et ses outils, ses possibilit\u00e9s, les affections de leurs figures ?<br \/>\nSe peut-il que l\u2019on ait sinu\u00e9 autrefois dans un monde diff\u00e9rent, tout d\u2019un bloc, \u00e9vident, d\u00e9volus enti\u00e8rement \u00e0 vivre, sans m\u00e9moire ni projection pour que l\u2019on en remue ainsi le r\u00eave ? <\/p>\n<p>image : une porte dans le Maris, Paris 2019.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00ab La Nature a lieu, on n\u2019y ajoutera pas ; que des cit\u00e9s, les voies ferr\u00e9es et plusieurs inventions formant notre mat\u00e9riel. 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