{"id":7130,"date":"2019-08-13T22:15:10","date_gmt":"2019-08-13T21:15:10","guid":{"rendered":"http:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/?p=7130"},"modified":"2019-08-13T22:17:32","modified_gmt":"2019-08-13T21:17:32","slug":"les-heures-2-lheure-blanche","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/les-heures-2-lheure-blanche\/","title":{"rendered":"les heures (2) &#8211; l&rsquo;heure blanche"},"content":{"rendered":"<p>Encore parfois \u00e9voque-t-on l\u2019heure blanche, comme un moment mat sur lequel rien n\u2019aurait imprim\u00e9. Un pur moment de sid\u00e9ration, comme \u00e9tendu, \u00e9tir\u00e9 et sans muret autour. Pareille \u00e0 ces nuits blanches elle serait comme un \u00ab\u00a0d\u00e9raillage\u00a0\u00bb du syst\u00e8me, une surface sur laquelle l\u2019esprit patine, une retenue d\u2019eau. Un moment de suspension, une disponibilit\u00e9 in\u00e9dite, comme une porte d\u00e9rob\u00e9e.<!--more--><br \/>\nJe tiens dans les rayonnages de ma biblioth\u00e8que un livre des photographies d\u2019Anne Collongues qu\u2019accompagne Olivier Rolin par un texte. Un livre titr\u00e9 justement <em>L\u2019heure blanche<\/em>. Cette heure ou ces heures, ce sont peut-\u00eatre celles du jour naissant, quand la ville probablement couch\u00e9e tard s\u2019\u00e9veille \u00e0 elle-m\u00eame et que les passants sont rares, la lumi\u00e8re p\u00e2le. Ces moments o\u00f9 le ciel, comme sur les photographies d\u2019Ila et Bernd Bescher, consiste en une toile de fond gris clair, procurant une lumi\u00e8re diffuse qui att\u00e9nue les effets d\u2019ombres. Ce pourraient \u00eatre ailleurs dans l\u2019\u00e9t\u00e9 m\u00e9diterran\u00e9en l\u2019heure m\u00e9ridienne quand les rues d\u00e9sert\u00e9es r\u00e9v\u00e8lent leur nature de d\u00e9cors, de th\u00e9\u00e2tre, une m\u00e9taphysique semblable \u00e0 celle des toiles de Chirico ou de Morandi. Ville \u00e0 nu, comme on dit des p\u00e2tes non assaisonn\u00e9es qu\u2019elles sont blanches (<em>pasta bianca<\/em>). J\u2019ai par jeu gliss\u00e9 \u00e0 c\u00f4t\u00e9 du livre d\u2019Anne Collongues celui du photographe Bernard Plossu, titr\u00e9 <em>L\u2019heure immobile<\/em> qui met en page une sorte de d\u00e9rive m\u00e9diterran\u00e9enne presque hallucin\u00e9e et calme cependant, semblable \u00e0 celle que vivent les personnages d\u2019Antonioni parfois (dans <em>l\u2019Aventura, la Note, l\u2019\u00e9clipse<\/em>\u2026). Vues anodines et vides, \u00e9gales par la lumi\u00e8re, o\u00f9 l\u2019\u0153il est pourtant arr\u00eat\u00e9 par un bout de mur, une porte, un accord discret, presque rien. Ce qui fait le fond des vies qui il y a un instant ou plus vraisemblablement quelques heures ou quelques jours y avaient commerces et dont on ne sait si elles ont d\u00e9finitivement d\u00e9sert\u00e9 les lieux, laiss\u00e9 les villages \u00e0 l\u2019abandon. J\u2019avais moi-m\u00eame, dans une s\u00e9rie d\u2019encres en grisaille, repris des tableaux anciens en les vidant des personnages qui y jouaient des \u00e9pisodes bibliques pour donner toute leur part aux paysages arri\u00e8re-plan qui en devenaient \u00e9tranges et nus d\u2019\u00eatre ainsi devenu le sujet seul.  Je ne glisse sur mon \u00e9tag\u00e8re que mentalement \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de ces deux livres cette fuite ou cette errance que met en sc\u00e8ne Alain Tanner dans son film <em>Dans la ville blanche<\/em>. Pas seulement pour le ricochet des mots. La ville blanche c\u2019est alors Lisbonne, mais ce pourrait \u00eatre Tel-Aviv transfigur\u00e9e par l\u2019architecture Bauhaus (Tel-Aviv que photographie Anne Collongues) ou, comme je l\u2019apprends, une dizaine d\u2019autres villes, d\u2019Essaouira \u00e0 Alger (le port d\u2019Alger par Albert Marquet), Trani en Italie ou Madrin en Turquie et m\u00eame La Rochelle pour les Anglais. A cette heure blanche, le temps y est suspendu, comme, apr\u00e8s avoir troubl\u00e9 l\u2019eau qu\u2019on a remu\u00e9, le sable retourne au fond, la zone retrouve sa clart\u00e9 et un apaisement imm\u00e9morial. Les choses se tiennent l\u00e0, sans spectacle et sans mot, rassoient en elles-m\u00eames. Blanches par ce blanc de la conversation qui s\u2019interrompt, du trou de m\u00e9moire, ce blanc d\u2019une l\u00e9gende laiss\u00e9e vierge ou de ces zones qui sur les cartes ne sont pas renseign\u00e9es, censur\u00e9es ou <em>terra incognita<\/em>, zones jug\u00e9es sans qualit\u00e9 particuli\u00e8re \u00e0 l\u2019image de ces terrains vagues qu\u2019explore l\u2019\u00e9crivain Philippe Vasset dans Un livre blanc.<\/p>\n<p>\u00ab Derri\u00e8re le mouvement incessant de l\u2019\u00e9lectricit\u00e9 de la vie se trouve la r\u00e9alit\u00e9 ultime : le vide \u00bb, \u00e9crit Timoty Leary. Il est certains moments o\u00f9 il nous semble toucher du doigt cette paroi d\u2019illusions, de petits \u00e9quipements derri\u00e8re laquelle se laisse sentir l\u2019immensit\u00e9 qui en est le n\u00e9gatif. Il nous semble que partout nous pourrions tomber, \u00e0 chaque instant nous d\u00e9tacher de ce qui nous tient, comme attir\u00e9s par un charme, un trou d\u2019eau. Le monde qui nous abrite irait pour se d\u00e9faire, se d\u00e9mantibuler, n\u2019offrant plus aucun appui, ni pour le corps, ni pour la pens\u00e9e. Combien de nos actions, de nos activit\u00e9s ne sont ancr\u00e9es \u00e0 rien, adoss\u00e9es \u00e0 rien, semblables \u00e0 des d\u00e9cors peints ? Je ne saurais dire quand \u2014l\u2019insinuation de l\u2019id\u00e9e d\u2019infini qui contorsionne l\u2019\u00e2ge baroque ? Les premi\u00e8res photographies publi\u00e9es de la Lune ? Celle de la terre depuis l\u2019espace ? \u2014 s\u2019est propag\u00e9e puis install\u00e9e au fond de nous ce sentiment et presque cette sensation parfois d\u2019\u00eatre cern\u00e9s d\u2019une nuit sans fin, \u00e9nigmatique, mortelle. Ce qui a une certaine \u00e9chelle est exact. Certains lui ont donn\u00e9 parfois les contours rassurants d\u2019une m\u00e9ditation, la fluidit\u00e9 d\u2019un dragon, de l\u2019espace d\u2019une respiration. D\u2019autres le caract\u00e8re angoissant au plus haut point d\u2019un bord marquant un pr\u00e9cipice. Ce qu\u2019on nomme parfois \u00ab m\u00e9taphysique \u00bb semble traiter de \u00e7a : la sensation parfois que la perception s\u2019inverse ne nous donnant \u00e0 toucher non plus les objets solides dispos\u00e9s sur le plateau de l\u2019\u00e9tendue mais la topographie des vides que ceux-ci ponctuent, modulent \u00e0 la mani\u00e8re d\u2019\u00eeles, de rochers compliquant de leur pr\u00e9sence massive les courants et la houle. <\/p>\n<p>Image : Bernard Plossu, Ile de Simi, Grece, 1989.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Encore parfois \u00e9voque-t-on l\u2019heure blanche, comme un moment mat sur lequel rien n\u2019aurait imprim\u00e9. Un pur moment de sid\u00e9ration, comme \u00e9tendu, \u00e9tir\u00e9 et sans muret autour. 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