{"id":7145,"date":"2019-09-16T14:27:04","date_gmt":"2019-09-16T13:27:04","guid":{"rendered":"http:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/?p=7145"},"modified":"2019-09-16T14:27:04","modified_gmt":"2019-09-16T13:27:04","slug":"edouard-peggy-et-lenigme-du-puits","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/edouard-peggy-et-lenigme-du-puits\/","title":{"rendered":"Edouard, Peggy et l&rsquo;\u00e9nigme du puits"},"content":{"rendered":"<p>Qui sait quel homme, quelle femme, si c\u2019\u00e9tait l\u00e0 une chose qui engageait d\u2019\u00eatre seul ou participait d\u2019un rituel mobilisant un groupe, si un allait l\u00e0 en \u00ab mission \u00bb pour les autres ? Pourquoi il avait fallu aller si profond dans l\u2019obscurit\u00e9 de la grotte, dans ce puits si compliqu\u00e9, si p\u00e9rilleux d\u2019acc\u00e8s et pourquoi ces figures ? L\u2019animal, semble-t-il, \u00e9visc\u00e9r\u00e9 et cette figure humaine \u00e9trangement sch\u00e9matique, \u00e9trangement bascul\u00e9e, \u00e9trangement ithyphallique dont la t\u00eate comme d\u2019oiseau en fait une sorte de dieu \u00e9gyptien, de pictogramme presque en regard du soin r\u00e9aliste appliqu\u00e9 aux animaux alentours ?<!--more--> Et cette figurine \u00e9mergeant dans le champ comme un flamant ou une grue dans un marais, une marionnette \u00e0 tige ou \u00e0 tringles dans un th\u00e9\u00e2tre, une sculpture de m\u00e2t dont le regard nous accroche? Les lignes bris\u00e9es, comme une lance, une sagaie ? Et ce rhinoc\u00e9ros laineux, comme ind\u00e9pendant ou \u00e9tranger au tableau et qui n\u2019est pas du m\u00eame pinceau ? Ces six ponctuations sous sa queue trac\u00e9es dans un vocabulaire qui les associe aux deux figures tr\u00e8s graphique du sceptre \u00e0 t\u00eate d\u2019oiseau dont elles partagent l\u2019assise horizontale et du bascul\u00e9? Le buste \u00e9quin en contre-point dans le retour de la paroi, t\u00e9moin muet ? <\/p>\n<p>On ne peut envisager que quelque chose de grave qui entre en r\u00e9sonance avec cette intuition indicible de v\u00e9cu, de m\u00e9moire et d\u2019imagination m\u00eal\u00e9s qui travaille le ventre et fonde le sentiment de vivre, du p\u00e9ril de vivre et donc de la disparition ou du deuil. A cet \u00e9clat de verre que fait la conscience, \u00e0 la r\u00e9v\u00e9lation de sa propre existence comme un \u00e9v\u00e9nement fragile et singulier. A ces gestes qui, quelle que soit leur \u00e9tranget\u00e9 apparente en regard des n\u00e9cessit\u00e9s mat\u00e9rielles ou rationnelles, r\u00e9clament leur mystique, des rituels, leur part de consid\u00e9ration. Rien ici d\u2019un caprice ou d\u2019un essai, d\u2019un d\u00e9lassement distrait, mais bien un acte volontaire, n\u00e9cessaire, engageant celui qui s\u2019y livre dans son rapport au monde. Qui pouvait bien dans cette obscurit\u00e9 profonde venir l\u00e0, inconfortable, regarder \u00e0 ces figures ? \u00c9tait-ce m\u00eame des images qui s\u2019adressaient \u00e0 la vue ? Peut-\u00eatre quelque chose de plus enveloppant \u00e0 quoi, tra\u00e7ant, l\u2019homme prenait part.<br \/>\nTout ce que l\u2019on peut dire sur ces choses sans l\u00e9gendes lisibles, \u00e9nigmes irr\u00e9ductibles, est toujours aller trop loin dans l\u2019expression de ses propres hantises, ses propres obsessions, projections et tout \u00e0 la fois ne pas aller assez loin. L\u00e0 o\u00f9 l\u2019investigation scientifique c\u00e8de le pas \u00e0 la m\u00e9ditation, \u00e0 la r\u00eaverie, usant de n\u2019importe quelle trace un peu \u00e9vocatrice, un peu conciliante comme d\u2019une ma\u00efeuticienne. Puisque l\u2019art ne fait jamais que se fortifier de ces malentendus, de cet \u00e9quivoque qui lui donne une signification ouverte, relative \u00e0 ce que chaque \u00e9poque, chaque culture, chaque individu dans son intelligence propre en peut tirer ou activer. Et qu\u2019il s\u2019accapare lib\u00e9ralement tout ce qui peut faire trace, signe, objet d\u2019un tissage. Aussi peut-\u00eatre n\u2019\u00e9tait-ce pour celui ou celle qui l\u2019a trac\u00e9 ni un homme, ni la figuration d\u2019un mort dans sa chute mais quelque chose d\u2019\u00e9tranger \u00e0 nos repr\u00e9sentations modernes et qu\u2019on ignore. Quelque chose de plus local et plus particulier qui n\u2019avait de sens et de n\u00e9cessit\u00e9 que pour le groupe qui en faisant usage alors, dont c\u2019\u00e9tait un \u00e9l\u00e9ment d\u2019un ensemble plus vaste m\u00ealant \u00e9ventuellement chants et danses ou ce que l\u2019on veut et qui nous est parvenu comme par erreur de destinataire, oubli du temps, tesson. Ce serait simple co\u00efncidence qu\u2019il se pr\u00eate si bien \u00e0 ce que l\u2019on veut y lire et \u00e0 ce point justement de bascule de la pens\u00e9e o\u00f9 un versant de l\u2019existence verse dans l\u2019autre. Alors on en fait usage en une sorte de r\u00e9emploi ou de d\u00e9tournement, de test de Rorschach.<br \/>\nOn se tient dans une sorte d\u2019\u00e9ternit\u00e9, comme la proie devant la parade mortelle de la Mante ou le balancement lent du serpent, l\u2019animal pris dans les phares d\u2019une voiture, fascin\u00e9 par l\u2019incompr\u00e9hensible cousant r\u00e9el et imaginaire ; retenus par le d\u00e9sir qu\u2019\u00e0 le regard de ces r\u00e9alit\u00e9s se d\u00e9finissant, prenant contour et poids dans l\u2019espace de la vue quand on insiste ou s\u2019approche et qui ici pr\u00e9cis\u00e9ment r\u00e9sistent \u00e0 se cerner. Se laisse bercer par l\u2019ind\u00e9cidable.<br \/>\nLes hommes font aussi volontairement parfois de ces images dont ils ignorent eux-m\u00eames le sens et qui les troublent comme nous trouble ce que l\u2019on entrevoit de nos passions, de nos pulsions, des m\u00e9caniques inconscientes qui nous d\u00e9terminent, de ce que fermente notre m\u00e9moire. Ce n\u2019est pas toujours malice mais effet secondaire d\u2019une hypertrophie de l\u2019app\u00e9tit de lecture et d\u2019interpr\u00e9tation responsable des illusions, de la par\u00e9\u00efdolie. Puisque chaque chose fait signe et qu\u2019il est souvent vital d\u2019entendre ce qui se dit dans un bruissement de feuilles. Nous voil\u00e0 immerg\u00e9s, pris dans un triangle, un jeu de rapports comme en mettent en sc\u00e8ne nombre d\u2019installations d\u2019art contemporain cherchant au-del\u00e0 ou en dehors des discours lin\u00e9aires et de cette clart\u00e9 que r\u00e9clame depuis les Lumi\u00e8res toute r\u00e9flexion rationnelle quelque chose de plus vague et plus \u00e9quivoque o\u00f9 se tiennent de mani\u00e8re confuse le sentiment, l\u2019impression et la pens\u00e9e verbale. Rien ne semble pouvoir rasseoir dans une l\u00e9gende simple, une v\u00e9rit\u00e9 dicible rassurante et reposante comme un quai ou cette pens\u00e9e \u00e0 laquelle, pour chasser les eaux troubles du doute Descartes fini par accrocher son existence. Les figures du puits de Lascaux nous imbibent de ce m\u00eame sentiment que l\u2019on retrouve dans la solitude et la pr\u00e9carit\u00e9, l\u2019inqui\u00e9tude : il nous semble que tout, autour de nous, nous lance des yeux, des regards que l\u2019on n\u2019entend pas mais dont on ne peut s\u2019emp\u00eacher de soup\u00e7onner qu\u2019ils portent la voix d\u2019un tr\u00e8s profond et tr\u00e8s vaste principe. Que nous participons par nos corps et nos gestes, avec les \u0153illades des grands cerfs, leur course folle, le vent dans les branches de saules, l\u2019odeur de la terre, le coulis du ruisseau, le chant des oiseaux, des criquets en \u00e9t\u00e9, l\u2019immensit\u00e9 de tout ce qui est, des pendants de son collier.  <\/p>\n<p>Image : Edouard, Peggy Viallat. <\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Qui sait quel homme, quelle femme, si c\u2019\u00e9tait l\u00e0 une chose qui engageait d\u2019\u00eatre seul ou participait d\u2019un rituel mobilisant un groupe, si un allait l\u00e0 en \u00ab mission \u00bb pour les autres ? 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